Homophobie : le supporter comme rat de laboratoire des libertés

Après un mois, la polémique sur les chants homophobes de la part des supporters de football dans les stades souligne un autre problème : celui d'un mépris de classe de la part des instances politiques. Car avec la suppression de l'alcool dans les stades et les interdictions de déplacement de supporters adverses, les fans de foot sont utilisés comme cobayes des mesures liberticides.

 

Un exutoire et un temple de la liberté d'expression. Voilà ce qu'est devenu le stade de foot. "Dans cet espace sacré, la seule religion qui n’a pas d’athées exhibe ses divinités", écrivait Eduardo Galeano, poète uruguayen et aficionado du "jeu le plus beau". Les tribunes sont un lieu pour adorer mais surtout détester autrui pour ce qu'il est et surtout ce qu'il n'est pas. Pour montrer sa désapprobation envers l'arbitre, c'est sa génitrice qu'on invite dans le débat ; pour mettre plus bas que terre l'adversaire, c'est sa virilité qu'on va remettre en question. Parmi toutes ces insultes, celle que les instances souhaitent voir disparaître sont celles à caractère homophobe. Certains supporters ont beau martelés que les mots "pédé" et "enculé" ne sont pas proférés à l'encontre des LGBTs - qui n'a jamais prononcé l'un de ces mots sans vouloir offenser les homosexuels – et parler de "folklore" et de "second degré", cette communauté se sent tout de même offensée ; de ce fait, ces chants doivent cesser.

"Roxana, tu parleras d’homophobie au Qatar en 2022 ?"

S'il ne faut pas considérer que la tradition est inamovible - doit-on continuer avec la corrida, car c'est une tradition ? - les supporters questionnent la temporalité de ce réveil concernant les insultes des gradins. Le 17 mars, la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, assiste au duel entre le Paris-Saint-Germain et l'Olympique de Marseille et s’insurge sur franceinfo : "Le PSG criait contre Marseille, et au lieu d'encourager leur équipe, ils disaient des choses horribles (...). Apparemment c'est historique, mais ce n'est juste pas possible." Le patron de la Fédération française de foot, Noël Le Graët, condamne alors l'homophobie mais tacle la ministre dans Le Figaro et lui reproche de ne pas avoir "l'habitude de venir au stade, c'est vrai que dans les piscines on n'entend pas ce qui se dit."

La vanne est facile. Mais M. Le Graët, souligne un problème : la ministre des Sports ignore tout de la culture du sport le plus populaire de son pays. Pourtant, chaque procès doit s'accompagner d'une recherche approfondie de l'histoire et du caractère de l'accusé. C'est justement ce que refuse de faire le gouvernement, qui préfère le passage en force et qui élude le programme de la Ligue de football professionnel (LFP) qui comprend des "actions de sensibilisation".  Pour le sociologue Nicolas Hourcade, membre de l'Instance nationale du supportérisme interrogé par l'AFP, cela a été fait "du jour au lendemain, (…) sans définition claire de ce qui est interdit, et sans dialogue préalable avec les clubs et les associations de supporters". Les élites françaises - qui se sont construites sur la peur de la plèbe car potentiel déclencheur d'une nouvelle révolution - ont toujours méprisé les fans de ballon rond - perçus comme dangereux ou inutiles - en sous-estimant ce sport comme objet culturel populaire, entraînant la majeure partie de la société avec elle.

Pourquoi le football, donc ? Il n'a jamais été question de suspendre l’émission "Touche pas à mon poste" alors que des agressions sexuelles et des insultes homophobes y ont eu lieu. L'hypocrisie du pouvoir est d'autant plus gênante que l'homophobie ne semble pas l’empêcher de copiner avec le Qatar, que ce soit avec le PSG ou en allant allègrement visiter les chantiers du Mondial qatari en 2022, un pays où aimer une personne du même sexe est puni par la loi. "Roxana, tu parleras d’homophobie au Qatar en 2022 ?", "FIFA, Roxana, Schiappa : l'homophobie n'est-elle grave que sans petrodollars ?" dénonçaient le public lyonnais, fin août. L’universitaire Louis-Georges Tin, militant contre l'homophobie et le racisme, jugeait aussi sur France 24 que "le plus incroyable, c’est qu’on a commencé à suspendre les matches quand les insultes homophobes visaient, non plus les joueurs, mais les instances du foot".

Les supporters, ces rats de laboratoires

Jusque-là, l'affaire des chants homophobes a été très médiatisée. Mais d'autres débats agitent le monde du ballon rond français. Encore une fois, ils touchent un public bien défini en raison du mépris expliqué plus haut. Il y a d'abord le refus de servir des boissons alcoolisées dans les tribunes. Pour des raisons de santé évidentes, mais aussi par peur des violences. Pourtant, selon Nicolas Hourcade, "à part certaines violences ponctuelles, que l’on peut qualifier de spontanées où des supporters lambda débordent de manière imprévue, les principales causes de la violence résident dans les conflits entre clubs et groupes de supporters". D’autant que les élites politiques ou économiques sont dans leur droit de s’offrir du champagne en loge. Vous avez dit mépris de classe ?

Autre serpent de mer, celui des interdictions de déplacement de fans visiteurs. En vigueur depuis 2011, "son usage s'est fortement multiplié" depuis les attentats de 2015, indique Nicolas Hourcade. Des mesures "parfois utilisée alors que les risques paraissent gérables par les forces de l'ordre". Bilan : plus de 70 arrêtés préfectoraux ou ministériels la saison dernière. Véritables assignations à résidence – le 17 août, les niçois étaient même interdits de quitter leur département -, ces arrêtés sont, à l’instar des interdictions de manifester pour les Gilets jaunes, les prémices d’une société toujours plus liberticides qui souhaite contrôler sa population. Le directeur général de l'OGC Nice, Julien Fournier regrettait à l’AFP "une solution de facilité pour les préfets".

Ill est évident que l’homophobie et les violences des fans sont à combattre ; la démagogie ne doit pourtant pas l’emporter face au bon sens. "Parfois j'ai l'impression que les supporters sont une sous-catégorie de citoyens", dénonçait Julien Fournier de l’OGC Nice. C’est l’une des raisons qui explique pourquoi certains sont obtus et ne manifestent pas l’envie de faire évoluer les mentalités. Si la tension est quelque peu retombée, les banderoles risquent de revenir en cas de nouvelle polémique. Le mépris de la classe politique aussi ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.