Une réponse au "Monologue du virus"

Merci, ami couronné, nous t’avons compris. Pas de retour « à la normale » !

Oui, tu nous as donné un coup de main inattendu, formidable.https://lundi.am/Monologue-du-virus Rien n’avait pu mettre à l’arrêt la machine infernale, emballée dans sa course folle, dévastatrice, ni pour un seul court moment. Les efforts ne manquaient pas depuis quelque temps : insurrections contre les méfaits et la brutalité des gouvernants partout dans le monde, grèves de masses et mobilisations à répétition dans la durée, rébellions de jeunes contre l’arrogance et le cynisme des puissants face à la destruction de la planète. Par contre l’arrêt total, le blocage de tout, pour de semaines et de mois, dans les pays les plus nuisibles pour l’humanité et la terre, n’arrive pas suite à une « grève générale internationale pour le climat » ou une autre mobilisation de ce genre, mais c’est ton œuvre à toi. Ni l’insurrection de la nature en feux et en déluges a fait l’effet. Ni de continents incendiés, ni les inondations gigantesques causant de morts innombrables dans de régions périphériques du monde ne suffisaient à changer les attitudes. Il fallait atteindre le monstre en plein cœur : quelques milliers de morts dans les pays que les seigneurs de l’empire considèrent comme les leurs ont suffit pour qu’ils réagissent d’une façon jamais vu. Les nouveaux virus meurtriers en Asie et en Afrique ne les faisaient pas bouger. Ni la famine qui menace selon les estimations pour cette année 45 millions d’hommes, femmes et enfants dans le monde, ni les guerres en cours d’une cruauté inouïe et même pas la misère atroce et la mort des dizaines de milliers de migrants dans mer, tout juste devant leur porte, les ont émus outre mesure.

C’est seulement sous la menace de mort que tu as infiltrée dans leurs citadelles qu’ils s’affolent, arrêtent tout et font tomber tous les sacro-saint tabous de leur misérable «civilisation», les « règles d’or » d’austérité budgétaire, la liberté de commerce et le dictat du travail. C’est seulement ta présence impitoyable qui les fait lâcher de montagnes de milliards sans ciller. C’est seulement toi qui as réussi à les  faire s’incliner et d’accepter le pire : de ralentir la machine à profit pour une durée imprévisible.

En France, la bande à Macron, incapable de remédier dans l’urgence aux dégâts et aux manques causés par la poursuite effrénée de la rentabilité financière, qui a conduit à la détérioration  fatale de la infrastructure sanitaire -jusqu’à un manque de matériaux les plus élémentaires comme ce sont les masques- ne voit d’autre solution que de saisir, comme d’autres dans le monde, l’occasion pour mettre en œuvre un perfectionnement de leur appareil de contrôle et de surveillance étatiques, « à la chinoise ». Un test jusqu’où ils pourriront aller pour mettre « leur » population au pas. Un test qui pourrait leur servir pour affronter les confrontations futures menaçantes, vu ce qu’ils ont enduré par les Gilets Jaunes.

Le principal responsable de la souffrance extrême des médecins, infirmières et infirmiers, n’a pas honte de rendre hypocritement « hommage aux soignants », à ceux et celles qui risquent héroïquement leur vie et meurent à cause de son irresponsabilité ; à ceux et celles qu’il a renvoyés, il-y-a seulement quelques mois, froidement, imperméable à leurs cris d’alarme et leurs propositions d’urgence pour sauver leur outil de travail, les hôpitaux.

A nous alors le devoir de « renverser le regard », comme tu dis, cher ami. De comprendre que ta naissance et ta course autour de la planète ne sont pas un phénomène « naturel », en dehors de l’action humaine, mais l’agissement et la propagation d’une particule élémentaire du vivant provoqué et facilité par les humains. Et d’en tirer les conclusions.

Elément moteur dans l’évolution du vivant[1], de quelle nature est ton avertissement sévère? Toi, comme tes frères et cousins, parasites et bactéries, vous mettez la constitution des organismes que vous envahissez à l’épreuve, à la vie à la mort. Ou ils s’adaptent en évoluant vers un stade supérieur de leur vie ou ils  sont condamnés à une mort immédiate voire à plus ou moyen long terme. A plusieurs reprises vous, les virus, avez donné un avertissement à l’espèce humaine sous forme d’épidémie pour lui signaler que le mode de vie qui était en train de gagner le dessus dans son organisation sociale allait la conduire à sa perte.

C’était très clair dans le cas de la peste du 14ième siècle à l’époque du décollage du capital commercial et de l’explosion des échanges marchands. La peste passe de l’Asie centrale à la Crimée où étaient installées des colonies de marchands italiens. De là la pandémie va emprunter les chemins de la marchandise, du commerce et de la guerre.[2] C’étaient les nouvelles formes de vie économique et sociale qui favorisaient l’expansion et la virulence de cette pandémie : les premières formes d’une mondialisation du commerce et –en parallèle- la fondation de villes avec une population dense, en grande pauvreté, dans de conditions d’hygiène épouvantables. La cité médiévale équilibrée se transformait en « hydre aux multiples têtes. » (Lewis Mumford)

La société occidentale de l’époque avait compris l’avertissement (à moitié comme nous le voyons aujourd’hui). Après de dizaines de millions de victimes  on a vaincu la peste par un nouveau départ. A partir de la renaissance, le développement de la médecine moderne et l’amélioration des conditions  d’hygiène ont éradiqué progressivement cette forme d’épidémie.

Mais ce n’était qu’une forme d’amélioration superficielle du nouveau mode de fonctionnement de la société. En même temps, l’accumulation primitive du capital à travers la colonisation, esclavagisme et d’autres catastrophes sociales à conduit jusqu’à aujourd’hui à une mondialisation totalisante impitoyable avec une bipolarisation inouïe des richesses et une agglomération aberrante des populations sous forme de métropolisation, à l’échelle internationale, national et régionale. La conséquence était déjà prévisible au 19ième siècle: « Le capital épuise les deux seules sources de toute richesse : la terre et le travailleur. »(Marx)

 A peu près deux siècles plus tard le caractère prédateur de l’organisation sociale de l’espèce humaine, pour la propre vie humaine comme pour tout le vivant et non-vivant sur terre, a pris de formes apocalyptiques.  Et c’est encore une fois toi, un petit virus, qui montre  quelle fragilité caractérise en même temps ce mode de vie « hors sol » destructeur. Alors, nous commençons à nous rendre compte que ce n’est pas par un nouveau bricolage avec les moyens de bord que nous échapperons de sa perte. Ni de nouvelles prouesses de la science et de la technique médicales, ni une fuite en avant à travers  un perfectionnement du contrôle hygiénique et de la surveillance totalitaire des populations pourriront garantir la survie. Car ce n’est pas l’organisme individuel de l’humain qui est en cause, mais son encastrement sociétal.

C’est celui-ci qu’il faut faire sauter, en revenant à un mode de vie respectant des espaces séparés de la faune sauvage et de l’humain, en permettant une résurgence de mondes diversifiés dont l’organisation sera prise en main par les humains associés et interconnectée librement. C’est seulement par une sortie du règne de l’économie dictant les formes de liens sociaux qu’on pourra refonder un espace vital de l’espèce humaine viable, respirable. Sauver sa vie-sauver la vie, même combat !

C’est vrai, nous avons laissé nous gouverner trop longtemps par les seigneurs de l’empire ; plus ou moins volontaires, parce que notre situation privilégiée au niveau mondial était confortable, parce qu’on était résigné, par ce qu’on ne voyait pas d’alternative. C’est toi, cher ami, qui nous à donné par l’arrêt salutaire de la machine du « temps indéfini » et du calme pour la réflexion et un changement d’idées, concernant la « forme juste de la vie » à développer après l’orage.

Il y a déjà de premières propositions. Cléone prévoit dans Lundi matin: « Partout, nous prendrons de nouvelles zones pour en faire des quartiers, des terres, des continents à défendre. »[4]

Bruno Latour déclare : « Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause, infléchi, sélectionné, trié, interrompu pour de bon ou au contraire accéléré. L’inventaire annuel, c’est maintenant qu’il faut le faire. A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre par un cri : « Surtout pas ! ». La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant… C’est qu’il ne s’agit plus de reprendre ou d’infléchir un système de production, mais de sortir de la production comme principe unique de rapport au monde. Il ne s’agit pas de révolution, mais de dissolution, pixel après pixel. »[5]

Dans la même direction va Quentin Hardy : « Quelles sont les activités et secteurs nuisibles qui pourraient disparaître ? Quels pratiques et métiers mériteraient à l’inverse d’être développés et inventés ? La mise à l’arrêt presque complète de la machine économique nous offre l’occasion d’un tel inventaire. Car, in fine, y aura-t-il un retour à la normale comme l’espèrent tous les gouvernants et une bonne partie des disciplinés de l’Économie que nous sommes ? Retournera-t-on à cette répétition des jours et des peines sur une planète courbaturée et exsangue ? Collectivement on souhaite se débarrasser du virus, mais pourrait-on aussi se saisir de l’occasion pour se libérer de tout ce qui nous confine dans nos vies minuscules et étriquées ?...On regagnera les places des villes différemment, on s’y assemblera pour que l’après soit presque l’exact contraire de l’avant. On saluera les confins de chaque région terrestre et on confinera la pathologie d’accumulation du capitalisme et sa croissance mortifère. Nous voilà sur le parvis du monde. Le virus appel la ruse. »[6]

En plus, il-y-a cette initiative de « 230 médecins, infirmier.e.s., psychologues, réanimateurs, enseignant.e.s, comédien.ne.s, paysan.ne.s, artistes, chercheuses, scientifiques, musicien.ne.s, syndicalistes, éditeurs, libraires et autres personnalités » qui est déjà passé à l’acte. Elle appelle à s’auto-organiser face à la pandémie et à rejoindre le réseau de solidarité COVID-ENTRAIDE France, qui, lancé le 13 mars, compte en ce moment déjà plus de 500 groupes locaux dans tout le pays. Ce réseau proclame :

« Ne restons pas sidéré.e.s face à cette situation qui nous bouleverse, nous enrage et nous fait trembler. Lorsque la pandémie sera finie, d’autres crises viendront. Entre temps, il y aura des responsables à aller chercher, des comptes à rendre, des plaies à réparer et un monde à construire. À nous de faire en sorte que l’onde de choc mondiale du Covid-19 soit la ‘ crise ‘ de trop et marque un coup d’arrêt au régime actuel d’exploitation et de destruction des conditions d’existence sur Terre. Il n’y aura pas de ‘sortie de crise’ sans un bouleversement majeur de l’organisation sociale et économique actuelle. Il y aura un avant et un après. Nous sommes pour l’instant confiné-e-s, mais nous nous organisons. Et, pour sûr, nous reprendrons les rues, les jardins, les outils de travail, les moyens de communication et les assemblées, ensemble. La stratégie du choc doit s’inverser. Cette fois-ci le choc ne servira pas à affermir le contrôle, le pouvoir central, les inégalités et le néolibéralisme, mais à renforcer l’entraide et l’auto-organisation. À les inscrire dans le marbre. »[7]

D’autres propositions et d’autres initiatives arriveront qui donneront plus d’éléments à la discussion et préciseront les prochains pas.

Ce qui est sûr, c’est que cette mise à l’arrêt aura de conséquences graves pour le fonctionnement économique de la machine. Il-y-a une forte chance, ami, que tu auras piqué en passant l’une ou l’autre se ces bulles virtuelles qui lui donne de l’oxygène et la tiennent artificiellement en fonction : la bulle boursière et la bulle immobilière, les immenses dettes étatiques et privées, les monnaies surévaluées etc. C’est sûr que les seigneurs de l’empire se préparent déjà à imposer de « solutions » sur le dos des populations avec des conséquences désastreuses. Le sort subi, après la dernière grande crise en 2008, par des pays et des continents entiers sous le joug du Fond monétaire internationale, de la « troïka » en Europe et de banques de tout genre, n’aura été qu’un avant-signe à nous mettre en garde.

Mais ne t’inquiète pas, nous avons entendu ton message. Nous trouverons finalement le frein d’urgence pour arrêter la machine infernale définitivement, une fois pour toutes. Nous progresseront en marchant pour « refaire de toute pièce l’entendement humain » (Fourier/Breton), surtout l’entendement entre les humains, mais pas que : vive l’alliance du vivant –dont tu fais part !

Tu as accomplie une mission d’extrême urgence. Tu peux te retirer tranquillement.

Adieu, cher ami !

Lyon, 8/4/2020

 

 

[1] https://www.liberation.fr/week-end/2005/06/11/les-parasites-jouent-un-role-moteur-dans-l-evolution-du-vivant_523275

[2]« En 1347, les Mongols – qui faisaient payer tribut aux principautés russes et razziaient des populations slaves, revendues aux Osmanlis comme esclaves – vinrent assiéger le comptoir génois de Caffa. Lorsque la peste se propagea parmi eux, avant de se retirer, leurs généraux ordonnèrent de catapulter dans la ville les cadavres de pestiférés. Les Gênois se rembarquèrent en toute hâte, mais ils emportaient avec eux le terrible bacille (Yersinia pestis). Leurs bateaux atteignirent la Sicile, puis l’Italie (Gênes, Florence et Venise). De là, l’infection gagna tout le bassin de la Méditerranée, puis remonta vers le nord, jusqu’à Paris, Londres et les Flandres, se propageant jusqu’en Irlande, Pologne, Baltique et Scandinavie. S’il fallut trois ans pour que la peste passe de la Crimée à la Norvège, c’est en termes de semaines qu’il faut aujourd’hui compter à l’époque de la mondialisation du capital… et du coronavirus. » (http://pantopolis.over-blog.com/2020/03/capitalisme-guerres-et-epidemies-xi-jin-ping-10-fevrier-2020-c-est-une-guerre-que-nous-devons-mener-tous-ensemble-macron-16-mars-20)

 

 

[4] https://lundi.am/Bienvenue-dans-le-necroliberalisme

[5] https://aoc.media/opinion/2020/03/29/imaginer-les-gestes-barrieres-contre-le-retour-a-la-production-davant-crise/

 

 

[6]https://www.terrestres.org/2020/03/31/coronavirus-un-saut-de-lange-existentiel-et-politique/

[7] https://covid-entraide.fr/

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