L'espace public de la dépossession politique

Un peu partout dans le monde, l’espace public est en train d’être repris en main par les gouvernants suite à des luttes massives intervenues en réponse à la crise économique de 2008-2012. La répression du mouvement social contre la loi travail s'inscrit clairement dans un cadre plus global, allant d'Athènes à New York, de dépossession et de normalisation politique.

A Athènes, le maire évoquait des problèmes d’hygiène et d’ordre pour s’en prendre à l’assemblée citoyenne occupant, face au Parlement, la place Syntagma en 2011. A New York, les tentatives des participants à Occupy Wall Street d’occuper à nouveau certaines places de Manhattan ont rencontré une répression sévère par les forces de l’ordre. Les arrestations et l’intimidation par la matraque pendant le « printemps québécois » renvoient à un même schéma sécuritaire qui tend à remettre en question les libertés fondamentales de réunion, de manifestation et d’expression, indissociables de la liberté politique.

En temps normal, dans les démocraties libérales, c’est une minorité gouvernante qui décide, au nom du peuple. En temps d’agitation et de luttes populaires, le cycle de l’ordre établi qui s’appuie sur le respect de la division sociale du travail est rompu : la politique n’est plus la seule affaire des politiciens, l’information et le débat déborde les journalistes, les affaires échappent aux entrepreneurs, etc. Tout se passe comme si lors de ces moments d’effervescence démocratique, plus personne n’est « à sa place » et que la société, aux yeux des dominants, cède le pas au désordre et à l’anarchie.

Dans les pays de démocratie libérale, l’espace public institué par les lois constitutionnelles est déclaré par principe démocratique. Toute une série de lieux et d’institutions – café, rue, place, marché, salles municipales, métro, théâtre, bibliothèque, centres sociaux et associatifs, cinéma, télévision, églises, internet, radio, etc. – participent à créer un espace reconnu et partagé à l’intérieur duquel il est possible d’intervenir par différentes formes d’expression et d’y exercer sa citoyenneté – débat, pétition, vote, conférence publique, cahiers de doléances, boycott, blocage, manifestation, distribution de tracts, « happenings » de sensibilisation, etc.

Pourtant, il ne suffit pas que l’espace public soit déclaré démocratique, en vertu des lois, pour qu’il le soit réellement, c’est-à-dire dans la pratique. En principe démocratique, l’espace public consacre habituellement de facto le pouvoir d’une minorité riche et puissante exercé sur le reste de la population qui est quant à elle cantonnée à un rôle de spectateur. Par ailleurs, les transformations politiques et sociales de la seconde moitié du XXe siècle en ont profondément transformé la nature.

 

Il apparaît aujourd’hui de plus en plus immatériel, décentré et démultiplié, situé à cheval entre la sphère privée et la sphère publique. Entre les années cinquante et les années 2000, un ensemble de transformations sociales profondes se sont combinées et interpénétrées, de sorte qu’elles ont profondément reconfiguré et redéfini l’espace public. Michel Foucault désignait ce nouveau pouvoir par le concept de « biopouvoir » puisqu’il trouve ses assises au sein des modes de vie et des usages/habitudes incorporés par la population. L’essor de la télévision et des nouvelles technologies de communication (internet, réseaux sociaux,) a démultiplié et décentré l’espace public tout en l’éloignant des corps organisés comme les partis et les syndicats, pour le rapprocher à la fois de l’individu (seul derrière son écran) et des groupes d’intérêt occultes (lobbies, groupes capitalistes propriétaires des médias, cercles de notables politiques). Cette évolution s’est nourrie et a nourri à son tour le bouleversement des anciens cadres sociaux de l’autorité (comme la famille, la parenté, le village, l’église, le syndicat ou le Parti), tout comme l’échange généralisé de biens culturels, de marchandises et d’informations entre les différentes parties du monde.

De même, ces évolutions se sont appuyé sur l’avènement d’un mode de vie urbain en phase avec la société de consommation, consacrant le triomphe des « classes moyennes » propriétaires de leur résidence dans des banlieues standardisées où des lieux publics se réduisent aux lieux fonctionnels de circulation et de consommation, neutralisant tout autre espace de débat public. Ainsi, à l’aube du XXIe siècle, la place et le poids des citoyens dans l’espace public des démocraties occidentales semble avoir subi un recul important. Se substituant aux assemblées élues, lieux souverains circonscrits dans l’espace physique et clairement distincts de la sphère privée des citoyens, nous assistons aujourd’hui à l’instauration toujours renouvelée d’un espace public tout à la fois omniprésent dans la vie politique et absent des lieux physiques où peut intervenir de manière autonome le peuple.

 

Les médias dominants contrôlent et façonnent l’espace public par excellence, c’est-à-dire celui qui impose les faits « dignes de mention » et rejette dans le silence les autres, et cela se fait sans intervention populaire autonome tout en intégrant le peuple à un rôle de spectateur participant – par des commentaires, des lignes d’écoute, des messages sms, des emails, des sondages, etc – mais toujours subordonné à des règles provenant de ceux d’en haut. Ces règles qui régissent cet espace public des dominants sont celles des cotes d’écoute, c’est-à-dire du temps-marchandise qui se vend et s’achète notamment par la publicité, celles du capital propriétaire de ces médias, et celles de profession journalistique. Marchandise, capital et gouvernants pèsent bien plus lourd face à l’honnêteté et l’opiniâtreté des journalistes vrais qui se conçoivent comme un contre-pouvoir au fondement de la démocratie.

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