"La classe ouvrière est forcée de marcher actuellement dans une lutte fratricide"

2 août 1914: premier jour de mobilisation pour la France. A lire certains documents du mouvement ouvrier en 1914-1915, on a l'impression étrange que leur sentiment d'impuissance devant la catastrophe est aussi le nôtre aujourd'hui devant les bouleversements du monde.

Le ralliement du mouvement ouvrier à la "défense nationale" et à "l'union sacrée" en août 1914 a été l'un des tournants politiques majeurs au sein des gauches du XXe siècle. L'opposition à la guerre n'a pourtant pas disparu complètement; c'est même elle qui participera à redéfinir les clivages au sein du mouvement ouvrier à partir de 1917.

2 août 1914: la mobilisation devant la gare de l'Est, Paris. Photographie de presse de l'Agence Rol, Paris, dimensions 13 x 18 cm. Source: gallica.bnf.fr 2 août 1914: la mobilisation devant la gare de l'Est, Paris. Photographie de presse de l'Agence Rol, Paris, dimensions 13 x 18 cm. Source: gallica.bnf.fr

La thèse remaniée de 1989 de Jean-Louis Robert, publiée sous le titre Les ouvriers, la patrie et la révolution: Paris 1914-1919 (Presses universitaires de Franche-Comté, 1995), est un travaux pionniers en ce domaine d'histoire sociale et politique. En plongeant dans les procès verbaux des sections socialistes de Paris et des conseils municipaux, les socialistes parisiens donnent à voir leur ralliement majoritaire à un "socialisme de guerre" en défense d'une France pays de la Révolution de 1789, pays élu des libertés, et d'un territoire national clairement délimité par des frontières sacrées. Édouard Vaillant, ancien communard et l'un des dirigeants du socialisme français, déclare le 24 juin 1915 dans la section du XXe arrondissement: "on ne transige pas avec l'ennemi, on ne capitule pas devant lui, on le frappe et on essaie de l'anéantir". Credo de la "défense nationale" qui mettra en suspens l'action politique indépendante des différentes composantes du mouvement ouvrier.

Edouard Vaillant le 24 mai 1908 au Mur des Fédérés du cimetière Père Lachaise à Paris. Photo de l'Agence Rol reproduite par la Library of Congress (Etats-Unis). Source: Wikimedia Commons. Edouard Vaillant le 24 mai 1908 au Mur des Fédérés du cimetière Père Lachaise à Paris. Photo de l'Agence Rol reproduite par la Library of Congress (Etats-Unis). Source: Wikimedia Commons.

Puis, "[p]our l'essentiel l'attitude de l'opinion publique française ne se modifie pas par rapport à ce qu'elle fut pendant les premières semaines de la guerre", c'est-à-dire attachée à la guerre de "défense nationale", pour patriotisme républicain contre l'impérialisme allemand et pour la nation avant-gardiste que serait supposément la France. (Jean-Jacques Becker, "Guerre, opinion publique et diplomatie", Publications de l'Ecole française de Rome, 1984, vol. 54, no. 2, p. 244).

Il s'agit là d'une histoire que nous connaissons tous. Apprise, répétée, souvent déplorée. Il en est pourtant une autre qui s'inscrit dans le même contexte mais qui offre des voies d'actualisation différentes des commémorations officielles qui déplorent les massacres d'hier pour mieux justifier les guerres d'aujourd'hui.

C'est celle des opposants à la guerre.

Les archives de la préfecture de police de Paris laissent entendre ces voix du syndicat des boulangers de la CGT:  Chauvin qui estime que la résistance et la grève insurrectionnelle contre la guerre aurait entraîné 20 000 exécutions en 1914. Duras et Perreau déclarent que la lutte pour paix entraînerait la suppression des libertés syndicales. Le secrétaire du syndicat des boulangers, Linon, résume la situation le 23 mars 1915: "La classe ouvrière est forcée de marcher actuellement dans une lutte fratricide, faute d'organisation." (Archives de la préfecture de police, BA 1536, cité dans Jean-Louis Robert, op. cit., p. 84-85).

Ailleurs, on entend "j'aimerais mieux me faire tuer pour la paix que pour la guerre" ou encore "on se fout de l'Alsace-Lorraine, ce qu'il faut c'est la paix, on nous a assez berné nous et les boches": déclarations d'un militant de la base de la 12e section de la Fédération socialiste de la Seine (Paris) et d'une femme militante de la 15e section lors de réunions de leurs sections en 1915. (Cités par Jean-Louis Robert, op. cit., p. 65). Les échos de la conférence de Zimmerwald (septembre 1915) sont le fait d'intervenants sans responsabilité au sein du parti socialiste. Le 12e arrondissement (en raison de l'action d'Albert Bourderon du syndicat des Tonneliers et membre de la section socialiste du 12e arrondissement), Boulogne-Billancourt et Saint-Denis ressortent comme les foyers de diffusion les plus importants du pacifisme révolutionnaire du manifeste de Zimmerwald.

Parmi les opposants à la guerre dans les milieux syndicalistes, la guerre agit également comme une source de questionnement et de critique. Pougnat, du syndicat des terrassiers du Bâtiment et des Industries électriques, soutient que la responsabilité des événements actuels incombe aux ouvriers. Mathieu, du même syndicat, déclare que "si les travailleurs s'étaient imbus des idées individualistes [anarchistes] et révolutionnaires, peut-être les gouvernants n'auraient-ils pas osé déchaîner un cataclysme pareil". (Syndicats des terrassiers du Bâtiment et des Industries électriques, 6 juin et 28 novembre 1915, Archives nationales F713657, cité par Jean-Louis Robert, op. cit., p. 84-85).

La foule attendant les nouvelles de la bataille de la Marne. Photographie de presse prise par l'Agence Rol, Paris, septembre 1914. Dimensions 13 x 18 cm. Source: gallica.bnf.fr La foule attendant les nouvelles de la bataille de la Marne. Photographie de presse prise par l'Agence Rol, Paris, septembre 1914. Dimensions 13 x 18 cm. Source: gallica.bnf.fr

Paradoxalement, ce sont ces opposants à la guerre qui en 1914-1915 étaient marginalisés au sein de leurs organisations et au sein de l'opinion qui représentent l'à-venir du mouvement ouvrier et les intérêts supérieurs des travailleurs et des peuples. Ils ne pourront sortir de leur isolement que par les grands événements de la guerre et le refus en masse de la guerre à partir de 1917, sur le front de l'Est et puis à l'Ouest. Preuve supplémentaire que la justesse d'une politique ne se vérifie pas au nombre de ses soutiens à un instant t mais à l'épreuve des événements qui impliquent l'action politique autonome des masses. Il faut voir ces foules nationalistes de 1914 en Europe pour mesurer toute la pression qu'a exercé la société bourgeoise sur les militants pacifistes et internationalistes au cours de ces années. Exemples éclairants enfin de défaites qui deviendront, par l'action politique, les prémisses des victoires politiques à venir par la suite - la mobilisation d'août 1914 et la neutralisation du mouvement ouvrier représentent une défaite incontestable par rapport au pacifisme socialiste, internationaliste et syndicaliste d'avant guerre. Voilà des hommes, des femmes, des sujets politiques au sein plein du terme, aux prises avec le problème politique par excellence des classes subalternes - comment de rien devenir tout? - qui demeure notre problème aujourd'hui.

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