Rouya, mon frère

Quelques minutes de poésie pour clore l'édition 2021 de la semaine contre le racisme et l'antisémitisme.

Rouya, mon frère …

Y’a bien longtemps
Un temps long temps,
Que je n’rêve plus en ce pays.

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Que je survis dans ce pays.

Car naître en France,
Métis de blanc,
Car naître en France,
Métis de noir,
Si t’es banlieue
Côté cité,
Si t’es cité
Côté banlieue,
Tu le sais bien rouya, mon frère,
Que ça revient à n’être pas !

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Que je suis mort à ce pays.

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Qu’on m’a greffé dans le béton,
Discriminé jusqu’à l’outrage,
Qu’on m’a atteint dans mon image.
Que ce soit toi,
Que ce soit moi,
Tu le sais bien rouya, mon frère
Que l’objectif n’est pas lunaire,
Qu’il leur faut un bouc-émissaire. 

Ça les conforte dans leur éthos
De te jeter plus bas que terre,
C’est une passion, c’est un travers,
C’est un réflexe identitaire. 

Et ce coup de pub
Des droits des femmes,
Celui qui dure
Qu’un jour par an,
Derrière la promo d’Aïcha,
Si urgente émancipation,
Le blanc s’affiche comme supérieur,
A toi son frère,
A toi son père !
Il se saisit de l’occasion
D’en remontrer à votre sœur
Que de ses droits – oh le menteur ! –
Il est l’unique défenseur.

T’as bien compris rouya, mon frère,
Qu’c’est pour occulter au passage
Qu’on nous maintient bien tout en bas,
Dans les bas-fonds d’la hiérarchie,
Dans l’trou bonda d’une profession. 

Ça les conforte dans leur éthos
De te jeter plus bas que terre,
C’est une passion, c’est un travers,
C’est un réflexe identitaire. 

Les droits des femmes,
Sans ceux des hommes,
Sur les vieilles terres postcoloniales,
C’est d’la fumée qui fait écran
A la domination des blancs. 

Qu’ils soient métros sous les tropiques
Ou bien békés de l’hexagone,
Ça correspond à leur éthos
De s’faire plus humains qu’les humains
De la banlieue côté cité,
De la cité côté banlieue,
Que le renoi, que le rebeu,
Que le tismé, côté banlieue. 

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Que je suis mort à ce pays. 

Dans ce gros bordel structural
Aux relents d’passé colonial,
Y’a plein d’mots qu’il ne faut pas dire
Comme « race », « racisme systémique »
Ou « islam », « islamophobique »
Comme « France raciste capitaliste »,
« discrimination statistique »,
« discrimination systémique ». 

Pour embrouiller tous les esprits,
Damer le pion à la critique,
Télés, radios, boss et « ticards »,
Mettent en avant quelques promus,
Des arrachés de la cité,
Rescapés d’inégalités,
C’est le rebeu costume cravate,
C’est le renoi roi de la sape,
Z’achèvent leurs potes sans le savoir
Claironnant tralala lawesh
Le chant du « quand on veut, on peut ! » 

Ça les conforte dans leur éthos
De te jeter plus bas que terre,
C’est une passion, c’est un travers,
C’est un réflexe identitaire. 

Zélés ilotes ultramarins,
Zélés ilotes maghrébins,
Vous êtes les cautions non racistes
Dont l’apartheid a grand besoin
Pour lever la contradiction
D’avec les valeurs fraternelles. 

Egalité Fraternité,
Valeurs bafouées d’la République
Des bancs d’école jusqu’aux carrières,
Grâce aux Bwanas académiques.
Un jour d’été 85, Ferry lui-même,
N’a-t-il pas dit « qu’en effet les races supérieures
Ont un droit (et même un devoir !)
Vis-à-vis des races inférieures… » ? 

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Que j’ai capté l’désir des blancs :
Te mettre toujours plus bas que terre.
Eh putain mec, j’ai un master !
Te mettre toujours plus bas que terre,
C’est un réflexe identitaire. 

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Que j’n’espère plus sous le béton. 

Parce qu’il y a une lutte des places
Qui redouble la lutte des classes,
Ils possèdent l’art et la manière
De t’faire passer pour un tocard.
Comme le keuf qui t’invente un doss,
Ont l’plaisir l’réflexe de penser :
« Mais non, pas lui, on le connaît !
Ah, ça c’est sûr, on l’a grillé ! » 

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Que je suis mort à ce pays. 

Ça les conforte dans leur éthos
De te jeter plus bas que terre,
C’est une passion, c’est un travers,
C’est un réflexe identitaire.

Ben quoi, c’est vrai rouya, mon frère,
Ben quoi, c’est vrai qu’ils se cooptent,
Qu’ils se soutiennent et qu’ils réseautent,
Privatisent les institutions
Et tous les modes de sélection.
Ils sont « déput’ » ou directeurs,
Siègent en tant qu’administrateurs.
Ont dans leurs rangs, deux trois rebeus,
Deux trois renois, deux trois tismés
Claironnant tralala lawesh
Le chant du « quand on veut, on peut ! » 

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Qu’on ne rêve plus sous le béton. 

Y’a bien longtemps,
Un temps long temps,
Qu’on y crie : « Au s’cours Frantz Fanon ! »                                          

                                             Emmanuel G.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.