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Billet de blog 2 septembre 2022

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Sabri Louatah Les Sauvages Tomes 1 et 2 Editions Poche J’ai Lu, 2022, 631 p.

Ce n‘est pas une nouveauté en tant que telle, cependant son édition en Livre de Poche est à noter.

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Sabri Louatah Les Sauvages Tomes 1 et 2 Editions Poche J’ai Lu, 2022, 631 p.

©CPS Films /Scarlett Production/Canal +2009

Ce n‘est pas une nouveauté en tant que telle, cependant son édition en Livre de Poche est à noter. Premier roman paru initialement aux Editions Flammarion / Versilio en 2012, suivi plus tard d’une mini série catégorie «  drame » en création originale sur Canal + en 2019, ces éléments ont fait de Sabri Louatah, écrivain et scénariste aux côtés de son alter-ego, la réalisatrice Rebecca Zlotowski, l’auteur qui compte.

 Suivra le merveilleux et très créatif livre « 404 » que j‘avais eu grand plaisir à chroniquer sur Mediapart.

Cette fois, l‘action se déroule à Saint-Etienne, ville ouvrière de tradition houillère en Auvergne-Rhône-Alpes, sur fond de mariage de la famille kabyle Nerrouche et d‘élection présidentielle du candidat Idder Chaouch, d’origine algérienne qui sera la cible d’une agression violente par des extrémistes de tous bords. Tout y est, à la fois saga familiale où se mêlent inimitiés et incompréhensions ressassées, intrigue politique, magouilles en tous genres, petits malfrats qui règnent sur cette ville ouvrière de Saint-Etienne, avec sa jeunesse qui ne déroge pas, ici comme ailleurs, au mal de vivre. L’auteur a pris soin de figurer en début d‘ouvrage un schéma généalogique simplifié de la famille Nerrouche.

L’écriture de Sabri Louatah est dynamique, nerveuse, visuelle et concise. Il l’a voulu ainsi : « chaque chapitre est court, ne dépasse pas 1800 mots, soit le temps de trois stations de métro dit-il,et se termine par un «  cliffhanger », un clin d’œil »,ajoute-t-il, lors de l‘interview de Marianne Levy du site Onlalu en 2019.

Le lecteur est immédiatement happé par les personnages attachants, l‘intrigue, le contexte, la tonalité bienveillante, les petites moqueries sans méchanceté, qui ne prêtent donc pas à conséquence.

« Tous les personnages traversent une crise d ‘identité parce que je pense que la France traverse une crise d ‘identité » dit-il.

« En tant que peuple on ne sait plus qui on est » .

En France on ne rêve pas, on ne rêve plus a fortiori lorsque l‘on est algérien d’origine. Ce thème est récurrent chez Sabri Louatah, il puise dans sa propre histoire, ses souvenirs d‘enfance, dans sa ville de naissance Saint-Etienne, dans sa culture et dans sa famille pour narrer et réaliser son récit à lui, son récit national. Sa lucidité, son regard sans concession ni malveillance, sa vivacité d‘esprit et de plume font de lui un être magnifique d‘une part et de l‘autre un écrivain de grand talent qui sait raconter et qui sait regarder, nourri aux grands auteurs de sagas humaines.

 Sa démarche consiste à «  faire sortir du bois les sauvages pour les faire entre dans la grande histoire de France à laquelle ils appartiennent qu’on le veuille ou non » dit-il.

 En effet, les sauvages restent cantonnés dans leur petite histoire,aux petites mains qui sont venus dès la première guerre mondiale pour reconstruire la France meurtrie par d’énormes pertes humaines au combat.

 En effet, où que l‘on soit en France, à Saint-Etienne ou ailleurs, c’est la même histoire qui se déroule sous nos yeux, chaque génération reprend le flambeau des prédécesseurs, grand-père, père, oncle, frère…

 En effet, il n‘est que temps de donner la place qu‘ils méritent de droit, de cesser toute discrimination de quel ordre que ce soit, dans ce pays multiculturel qui pourtant «se vit comme un pays blanc ».

 A la question Pourquoi ce titre Les Sauvages ? posée par Rémi Yacine d’El Watan2 Week-End 02-2012, à l‘auteur :

 « (…) On pourrait croire que c’est la famille Nerrouche réunie pour célébrer le mariage d’un jeune cousin (…) Les Sauvages, c’est aussi le titre d’un rondeau à la fin des Indes Galantes, un opéra de Jean-Philippe Rameau, un musicien du Grand Siècle que j’admire beaucoup, et qui incarne pour moi une sorte d’idéal perdu de l’esprit français : vif, léger, gracieux, cosmopolite, inventif, élégant… L’âge d’or de ce pays pour moi, avant la République qui colonise à tour de bras, et bien avant l’existentialisme sentencieux et le postmodernisme snob » répond Sabri Louatah.

D’autres thèmes affleurent dans Les Sauvages tel que le clivage kabyles /arabes ne serait-ce dans le nom Idder (Idir prénom masculin kabyle) et Chaouch, mot colonial devenu très péjoratif pour désigner un serviteur algérien. De même les traductions de certaines phrases transcrites en algéro-kabyle.

« Le fait de mettre en scène un président arabe nous place d’emblée dans un avant-monde, parce que ça n’est, de fait, jamais arrivé, observe la cinéaste Rebecca Zlotowski. C’est d’ailleurs ce qui me séduisait dans le projet,poursuit-elle. Formuler cette possibilité : que se passerait-il, en France, si nous portions à l’Élysée un responsable politique issu de l’immigration algérienne ? »

Sabri Louatah est trop intelligent pour tomber dans le panneau facile du fils d’émigré qui subit.

 Chacun et chacune est appelé(e) à se prendre en mains afin de se hisser aux plus hautes sphères de la société, de se construire un destin inspirant.

Son génie est d’aller plus loin, beaucoup plus loin avec cette élection présidentielle qui pourrait bien advenir en France comme une chose normale, naturelle par un citoyen à  part entière.

De ce point de vue, sa force est d’être un grand auteur visionnaire.

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