Gilets jaunes : 4 exigences, face à 3 peurs infondées

Le mouvement des Gilets jaunes, comme tous les grands mouvements sociaux et culturels apparus brusquement, relève d’une dynamique non-linéaire. Nous entendons par là trois choses :

-        D’abord, son déroulement est inévitablement chaotique, même si en ce début janvier, il est logiquement reparti à la hausse… et pour durer bien plus longtemps que le pouvoir ne le pensait ;

-        Ensuite, son destin final est évidemment imprédictible ;

-        Enfin, et surtout, un simple battement d’ailes de papillon (plus vraisemblablement, un seul geste citoyen) peut en modifier le cours.

Dans ce déroulement problématique, la dialectique présente de la situation s’organise autour de quatre exigences prioritaires, auxquelles le pouvoir, derrière l’écran de fumée d’un pseudo dialogue, ne sait opposer que trois grandes peurs manifestement infondées.

 

 Quatre exigences prioritaires :

 

Quand des centaines de milliers de citoyennes et de citoyens, voire plusieurs millions, s’expriment spontanément, en même temps, il est normal d’avoir dans les premiers temps une sensation de cacophonie. Mais dans le cas présent, on peut être plutôt surpris qu’une décantation se soit opérée en à peine quelques semaines, avec une rapidité impressionnante pour un mouvement libertaire, qui se méfie à juste titre de toutes les tentatives de récupération,

Très majoritairement, les gilets jaunes,  suivis par une large majorité de citoyens,  exigent, en effet : 

.) de relever substantiellement les plus bas revenus (Smic, minima sociaux, retraites), et baisser la TVA sur les produits de première nécessité ;

..) de financer les services publics les plus nécessiteux (santé, enseignement public, recherche, culture, environnement, transports, économies d’énergie…) ;

…) Pour mettre en œuvre les deux premières exigences, il n’est pas d’autres solutions, comme ils l’avancent, que le relèvement significatif de la fiscalité sur les 1% les plus fortunés. Pour ce faire, les exigences publiques n’ont pas à entrer dans les détails, mais 6 axes complémentaires sont clairement dégagés :

-        Des nouvelles tranches supérieures de l’impôt sur le revenu ;

-        Le rétablissement de l’ISF ;

-        La progressivité de l’impôt sur les successions, quitte à baisser les plus basses tranches pour gagner la bataille de l’opinion ;

-        Décréter unilatéralement l’impôt sur les GAFAM et la taxe sur les transactions financières ;

-        - Le durcissement de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale, en renforçant les moyens de la Direction Générale des Impôts ;

-        La mise en place d’un cadastre financier universel, afin de préparer un futur impôt progressif sur l’ensemble des capitaux, suivant la proposition de Picketty.

….) d’adopter le Référendum d’Initiative Citoyenne qui permettrait désormais à tous les souhaits collectifs (car il en est bien d’autres) d’être sincèrement débattus, et éventuellement adoptés, dans les institutions publiques.

 

NB : L’énoncé même de ces exigences montrent bien l’erreur de ceux qui, à gauche, récusent le mouvement qu’ils définissent comme « petit bourgeois, disciple de Poujade et de Nicoud ». Cette erreur repose sur l’affirmation erronée que la majorité des gilets jaunes serait dominée par des travailleurs indépendants, alors que toutes les enquêtes, savantes ou spontanées, démontrent que ce mouvement paritaire (plus de 40% de femmes, pourquoi ne pas le souligner ?) comporte une majorité d’employées et d’ouvriers, qu’il est dominé par les tranches d’âge de 25 à 55 ans et qu’ils véhiculent principalement les préoccupations sociales et démocratique du monde du travail (des lycéens et étudiants jusqu’aux retraités), face à la logique de la haute finance.

 

Face à cette mobilisation et ces exigences de plus en plus perceptibles, le pouvoir fait mine de ne pas entendre, puis mime le dialogue… avec personne et enfin tente d’attiser trois types de peur dans l’opinion :

 

 

Les trois peurs infondées :

 

.) La peur de la violence, physique ou même verbale (propos racistes, etc.). Celle-ci existe bien, mais très minoritairement, alors que les sentiments de fraternité se font de plus en plus évidents. Mais plutôt que de minimiser l’argument, il faut surtout le retourner : quand un mouvement d’une telle ampleur dure, sans obtenir que des miettes, des bonnes paroles et parfois des menaces, les risques de violence augmentent évidemment. Mais, à qui incombe essentiellement la faute si ce n’est à un pouvoir au comportement irresponsable ? Si, par malheur les choses s’aggravaient, il en porterait toute la responsabilité et c’est donc à lui seul qu’incombe l’obligation de dénouer la situation.

..) La peur de l’étranger :

Les lecteurs des médias, dominés par la finance (c'est-à-dire presque tous) sont nourris ad vomitum de l’argument : vouloir faire payer les riches (c'est-à-dire eux) est impossible, car ils partiraient à l’étranger. L’argument est très incertain : il n’est pas dit que des troubles ne surviendront pas prochainement dans la plupart des pays voisins, même si cela pourrait être pour des raisons très diverses ; de plus, il est possible que les départs soient très peu nombreux et ainsi marginalisés à leurs propres dépends. Si l’émigration devenait significative, nul doute que les pouvoirs publics seraient amenés à la bloquer, d’autant plus durement qu’elle serait l’aveu d’une rupture de la communauté de destin, qui définit toute société. Décidément, quand la patrie est en difficulté, la droite française de 1789, de 1871, de 1940 et d’aujourd’hui, ne voit jamais d’issue que dans les fourgons de l’étranger !

…) La peur de l’extrême droite et de M. Le Pen :

Ebranlés, les derniers soutiens de Macron répètent ce que les sondages prétendent leur apprendre : M. Le Pen serait en tête au 1er tour de la prochaine présidentielle, et seul Macron, deuxième, pourrait l’écarter à nouveau. Haute fantaisie, car nous ne sommes pas dans cette situation ; jamais un sondage n’a annoncé plus de trois ans à l’avance le bon résultat d’une présidentielle, personne ne peut savoir qui sera alors candidat et dans quel contexte, elle se déroulera. Mais surtout l’histoire enseigne que, quand se produit une mutation aussi imprévue des mentalités collectives, ce ne sont jamais ceux qui se trouvaient en haut de l’affiche au début du processus, qui s’y retrouvent à la fin, qu’ils soient de droite, du centre ou de gauche, hommes ou femmes. Pour l’instant, on notera surtout que les thèmes sur l’immigration avancés par quelques Gilets Jaunes, à l’instigation de l’extrême droite et relayés par Macron lui-même sont délibérément écartés par la grande majorité d’entre eux, par conviction et par ce qu’ils ont bien compris que ce serait propre à les diviser.    

 

 

 

La poursuite du mouvement des gilets jaunes et le lancement d’un référendum d’initiative partagée, ce qui réclame 4 millions de signatures (mais celle sur le climat en a obtenu 2 millions en moins de 2 semaines…) placeraient Macron et ses soutiens amoindris devant le dilemme énoncé par Gambetta, aux origines de la République moderne (juin 1877) : « Quand la France aura parlé, il faudra se soumettre ou se démettre ».

 

Nous n’avons pas à préjuger aujourd’hui de son choix, mais déjà sous le Bonaparte du printemps 2017 perce le Louis XVI de l’hiver 2018-2019…

 

Domi Taddei

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