Sept traits dominent le mouvement social des Gilets Jaunes

Sept traits dominent le mouvement social des Gilets Jaunes.

On peut considérer que l’évolution de la situation générée par le mouvement des gilets jaunes est imprédictible (cf. notre billet précédent). Mais c’est une autre chose que de savoir quelle attitude adoptée à l’égard de ce mouvement social, apparemment spontané, et en tous les cas inédit : pour cela il est essentiel de se mettre d’accord, sur les caractéristiques essentielles de ce mouvement.

Pour cela, nous proposons de retenir sept traits, non exclusifs, mais nettement dominants, qui nous semblent s’être progressivement dégagés :
1) Les manifestants d’âge actif, où les 25-55 ans sont surreprésentés, par rapport aux plus jeunes et aux plus âgés.
2) Ce mouvement est paritaire, avec près de 50% de femmes, parmi les manifestants, comme parmi les leaders. Cela est conforme à la part qu’elles occupent aujourd’hui dans le monde du travail.
3) Il s'agit d'un mouvement prolétaire, où prédominent les salariés peu qualifiés, ouvriers et employées, avec des revenus généralement compris entre le troisième et le cinquième décile de la répartition des revenus. Ces revenus découlent essentiellement de leur travail, mais d’aucune sorte de capital, qu’il soit foncier ou encore moins financier, intellectuel ou relationnel. Ces caractéristiques les distinguent, d’une part du précariat (les deux premiers déciles de la répartition) ou sous prolétariat, d’autre part de la petite bourgeoisie (à partir du sixième décile), laquelle possède un minimum de capital, foncier, culturel et/ou relationnel, même si évidemment des membres de ces couches sociales, au-dessus de la moyenne, apparaissent minoritairement dans le mouvement des gilets jaunes.
4) Une classe sociale en voie de paupérisation.
Cette tendance est évidente, en termes de paupérisation relative, du fait de la quasi-stagnation de leurs revenus, au cours de cette dernière décennie, alors que les revenus financiers se sont à nouveau envolés.
Mais ceci tend même à se vérifier, en termes de paupérisation absolue. En effet, le recul de leur pouvoir d’achat est moins déterminé par la baisse de leur salaire brut (plutôt stagnant) que par la hausse de tous les prélèvements automatiques, impôts, assurances, mutuelles, crédits, et notamment loyers et charges locatives. Or, et c’est là un trait distinctif, par rapport à la « petite bourgeoisie », qui les précède dans l’échelle des revenus, ils ne sont généralement pas propriétaires de leur logement.
Plus largement, les prix qui correspondent à leurs postes de dépenses spécifiques (on pourrait y adjoindre ceux qui touchent à l’automobile, cf. infra) tendent à augmenter plus vite que l’indice général des prix à la consommation.
Leurs possibilités d’amélioration sont des plus médiocres, qu’ils soient salariés d’une très petite entreprise, de moins de 10 salariés le plus souvent, dans les couches les plus basses de la fonction publique ou auto-entrepreneurs, généralement surexploités.
5) Un mouvement « grand banlieusard » et d’habitants de petites villes, avec une pondération significative de la grande « diagonale du vide » (cf. les analyses d’Hervé Le Bras), des Ardennes au Massif Central et aux départements les plus pauvres du Sud-Ouest. On sait que fracture sociale et territoriale se renforcent mutuellement : les victimes de la première se sont éloignés des centres d’activités, parce qu’il est trop onéreux de vivre à leur proximité ou parce que ceux-ci se sont éloignés d’eux du fait de la désindustrialisation ; victimes de la fracture territoriale, ils sont particulièrement affectés par toutes les mesures qui tendent à pénaliser les déplacements, qu’ils soient automobiles (d’où leurs gilets jaunes et leurs manifestations autour des ronds-points) ou par les transports en commun.
6) Un mouvement libertaire : ce mouvement se défie de, ou s’oppose à, toutes les formes traditionnelles de la vie publique – Etat, élus, partis, syndicats, presse -, qui ont en commun d’être organisés hiérarchiquement, suivant des principes de représentation et de délégation. Il n’est pas pour autant un mouvement anarchiste, non seulement parce qu’il n’est marqué par aucune filiation avec la doctrine correspondante, mais surtout parce qu’il souhaite minimiser plutôt que supprimer le rôle des institutions existantes. L’antériorité électorale des gilets jaunes est d’ailleurs particulièrement dispersée : à peu près un quart d’abstentionnistes et votes blancs, un quart de droite d’opposition, un quart de gauche d’opposition, un quart pour les partis de gouvernement.
Mais ils sont largement conscients que la force de leur mouvement repose sur leur unité et qu’ils doivent pour la maintenir, gommer le plus possible, les sujets les plus clivants, comme notamment ceux concernant les immigrés. Ainsi, avec la fraternité grandissante des combats menés en commun, ils en viennent à constituer, tous ensemble, un véritable courant politique, dont la force principale est précisément dans le refus de s’intégrer dans les mœurs coutumières de la vie publique, y compris en ne désignant pas de représentants ou de porte-paroles attitrés. Particulièrement politique, est leur opposition frontale au chef de l’Etat, monocrate qui se voulait jupitérien et qu’ils jugent irrémédiablement méprisant. On ne voit pas de compromis possible entre ces deux approches antagoniques. Aux antipodes d’une dépolitisation, l’exigence de démocratie directe du mouvement pourrait devenir son caractère révolutionnaire.
7) Un mouvement en cours de politisation :
Il est frappant de noter combien des revendications, d’abord ponctuelles, se sont élargies ou approfondies, remettant désormais en cause des aspects fondamentaux de l’ensemble de l’organisation sociale et politique. Ainsi :
- La revendication de suppression d’une taxe supplémentaire sur le carburant, avant même d’avoir été satisfaite, s’est élargie et approfondie en une contestation d’ensemble des injustices fiscales, à commencer par la plus symbolique des réformes du Président des riches, la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes.
- De la méfiance, nourrie par l’expérience, à l’égard de tout risque de récupération, les Gilets Jaunes revendiquent de plus en plus des formes de démocratie directe, dont le référendum d’initiative citoyenne leur paraît être, avec le mandat impératif et révocatoire, un instrument privilégié.
- D’autres remises en cause, plus récentes, n’ont pas encore autant muri : ainsi, leur contestation, si légitime, des manipulations de la grande presse, écrite et audiovisuelle, se dirige vers de malheureux vacataires expédiés sur place, plutôt que vers la demi-douzaine de grands magnats financiers de la presse, qui sont les véritables chefs d’orchestre des manipulations qu’ils dénoncent.
Mais, sur ce sujet, comme sur bien d’autres, nul doute que le mouvement des Gilets jaunes devrait approfondir sa démarche.

A ce stade (mi-janvier), alors que la grande opération de diversion de Macron s’engage, il convient de demeurer prudent sur l’avenir, réussi ou non, de ce Mouvement :
- On ne peut prétendre l’étiqueter sur l’axe traditionnel gauche-droite, malgré son caractère évidemment social-libertaire, tant il dénote par rapport aux trois courants historiques de la gauche française, tous dominés par les mécanismes de délégation et le souci prioritaire de contrôle de l’Etat : le Républicanisme de gauche des trois premières républiques ; la social-démocratie ; les diverses variantes du marxisme –léninisme, qu’il soit orthodoxe, troskyste ou autre.
- C’est vraisemblablement, la question nationale qui risque d’être décisive quant à l’orientation future de l’ensemble du mouvement, et cela sur les deux grandes questions qui interfèrent avec l’actualité internationale : la question de l’immigration et celle de l’évolution des institutions européennes.

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