Dictature de la pub ou liberté de la presse ?

Dans son édition du jeudi 29 juillet 2021, Paris-Normandie consacre une double page dédiée aux 140 ans de la loi de 1881 relative à la liberté de la presse. Cela s’inscrit dans la vertueuse croisade pour la libre expression des journalistes que depuis quelques mois,

Dictature de la pub ou liberté de la presse ?

Lettre ouverte à mes amis journalistes
Dimanche 1er août 2021

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Dans son édition du jeudi 29 juillet 2021, Paris-Normandie consacre une double page dédiée aux 140 ans de la loi de 1881 relative à la liberté de la presse. Cela s’inscrit dans la vertueuse croisade pour la libre expression des journalistes que depuis quelques mois, les grands media, en particulier de la presse écrite régionale ont entrepris.

Venant d’organismes comme Reporters sans frontières, une telle campagne ne poserait pas question. En revanche, l’offensive pour « la liberté de la presse » venant de groupes détenus par de grandes fortunes qui obéissent à la logique de la concentration capitaliste et au financement de la presse par la publicité n’est pas sans laisser perplexe.

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Amis des rédactions, cette campagne initiée par vos patrons met d’abord un coup de projecteur sur de vraies menaces contre la libre expression. Tout d’abord en appelant gouvernements et O.N.G. à assurer la protection des journalistes contre les attaques, désormais physiques menées à leur encontre par les dictatures, les États voyous ou les groupes terroristes. Au passage, les grands patrons de presse oublient les pressions, plus subtiles, mais, néanmoins, tout aussi appuyées des lobbies puissants qui se trouvent être, aussi, leurs financeurs au travers de la publicité qui, in fine, dicte la ligne éditoriale de nombre de publications, tout particulièrement dans la microsphère de la presse écrite régionale. Et pourtant, ne voilà-t-il pas qu’en appelant à la loi française du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, vos patrons, amis journalistes, se font les chantres d’une information indépendante, libre et vérifiée.

Dans la même veine d’un soudain et inattendu anticapitalisme vertueux, les voilà, eux qui, chaque matin au petit déjeuner scrutent les cours de bourse déterminant la bonne ou mauvaise marche de leurs affaires, s’en prennent à la puissance exorbitante des « GAFAM » (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) qui exploitent sans vergogne l’information par copier coller.

Bien sûr, cette dénonciation est justifiée et a été à l’origine d’une action concertée de la presse sur la question des droits dérivés. Mais elle est entachée, là encore, de l’intention réelle sous jacente de faire obstacle à la libre circulation de l’information sur Internet via des applications d’agrégation de contenus qui n’ont rien à voir avec ces fameux « GAFAM ». Ces applications, sites, blogs sur l’Internet relèvent, au contraire, de l’esprit pionnier originel de la toile qui s’articule autour de valeurs de partage des connaissances, dans un esprit éloigné du mercantilisme. Un des exemples que l’on peut citer est l’aventure Wikipedia. Si l’on écoutait nos vertueux patrons de presse regroupés en cartel, le site de Wikipedia qui, avec ses qualités et ses défauts, apporte à la démocratisation de la connaissance une belle contribution ne pourrait plus fonctionner. Cette encyclopédie collaborative en ligne, gratuite et libre d’accès, animée par des bénévoles, tire nombre de sources de l’exploration de la presse et de la reproduction de certains de ses articles.


Enfin, tarte à la crème des colonnes de la presse bien pensante, vient l’attaque en règle contre les réseaux sociaux, coupables de véhiculer fake news et thèses conspirationnistes alors que la « vraie presse », elle, vérifie et recoupe ses informations (souvenons-nous des armes de destruction massive de Saddam Hussein jamais retrouvées mais, juré, craché par Washington existantes et menaçantes). C’est oublier bien vite que, d’une part, il existe bien des torchons labellisés pourtant organes de presse qui, pour étoffer leur diffusion, n’hésitent pas à recourir, à tout prix, au titre racoleur, au buzz, à l’information tronquée voire manipulée.

Quant à la liberté d’expression qui oserait nier aujourd’hui, que les réseaux sociaux sont, précisément, une arme contre les dictateurs et censeurs de tout poil qui entendent museler les intellectuels et les peuples ?

Sous la plume de maître Henri Leclerc, avocat pénaliste et, pour la petite histoire, président de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen entre 1995 et 2000, le groupe de presse Rossel dirigé par Patrick Hurbain (+ de 130 titres de presse dont Paris-Normandie, fortune familiale estimée à 130 millions d’euros) part en guerre contre le « pseudonymat » qui régnerait, telle une hydre menaçante sur le Web.

Voici ce qu’écrit Maître Leclerc, dans la tribune commandée par le groupe Rossel pour célébrer les 140 ans de la loi française sur la liberté de la presse :

- « Quand il y a un directeur de publication, c’est facile d’identifier un responsable (sous entendu « à punir » - ndr). Avec les réseaux sociaux, c’est bien plus compliqué, il va falloir envisager une évolution législative. Il faut inventer ce que serait une nouvelle loi qui punirait les abus de la liberté d’expression. » (sic !)

Ce faisant, maître Leclerc qui semble avoir oublié bien vite sa casquette de défenseur des droits de l’homme et du citoyen, commet, à tout le moins, une erreur d’appréciation, au pire, une attaque en règle contre la liberté d’expression au prétexte de défendre la liberté de la presse. En effet, l’usage du pseudonyme sur Internet, s’il est vrai qu’il couvre parfois des individus peu recommandables, a surtout pour fonction de protéger les auteurs d’opinions contre les mesures de rétorsion des dictateurs et censeurs. Et, d’ailleurs, pour ces mêmes raisons, le pseudonyme est d’usage courant dans la presse pour mettre à l’abri les journalistes patentés et encartés de ces mêmes représailles et des atteintes à leur intégrité physique, morale ainsi qu’à leur vie privée.

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Qu’en conclure ? Que, peut-être ces vertueuses campagnes pour la liberté de la presse, orchestrées non pas par des O.N.G. ou des syndicats de journalistes, mais, par des groupes capitalistes propriétaires de journaux et de média audiovisuels sont bien éloignées de leur but avoué. N’auraient-elles pas, aussi, pour objectif (principal ?) de faire pression sur les élus et gouvernements pour dicter de nouvelles lois muselant l’Internet et, ainsi, de préserver le juteux marché publicitaire qui va, aujourd’hui, de pair avec la presse conventionnelle ? Une chose est sûre : ce combat douteux fait songer au combat d’arrière-garde de l’Église catholique lors de la découverte de l’imprimerie pour conserver sa mainmise sur le savoir. Les temps sont à l’expression multipolaire, pas au recours à la rétention de l’information ou à sa diffusion par des canaux agréés par les États ou la finance.

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