Avant la roseraie, le charbon et les fusils.

Une occasion de se souvenir d'un moment de l'histoire ouvrière des Etats-Unis d'Amérique et de lier politique et climat. Blair Mountain fut le lieu de la plus grande révolte armée depuis la guerre de sécession. La Virginie Occidentale est aussi l'archétype de la mise en pièce du paysage par l'extraction de gaz de schiste et un lieu de la colère de la classe moyenne blanche.

L'annonce du retrait de l'accord de Paris par Donald Trump depuis la roseraie de la Maison-Blanche restera sans doute dans les esprits et dans les annales comme un moment charnière. Ce moment peut marquer une inflexion, le vrai début de la fin. Pour moi il marque le moment où nous commençons, et il était temps, à prendre le clown au sérieux. Jusqu'à ce jour nous nous laissions porter par les Stephen Colbert et autres pour rire de Donald Trump drapés dans la certitude de notre supériorité intellectuelle  et notre bon droit de détenteurs de la vérité absolue. Il reste un clown, la prestation de la roseraie l'a encore démontré. J'ai revisionné a posteriori quelques extraits. Ses jeux de visages, les temps qu'il prend pour ponctuer son discours sans atteindre une fabuleuse précision montraient bien le comédien, Il nous faut bien admettre maintenant que Trump fait partie de l'Histoire et pas seulement des accidents.

Voici donc une occasion de revisiter un petit moment de cette Histoire qui fait résonner plusieurs notes. Le moment de la plus grande révolte armée de l'histoire du pays après la guerre de sécession. 
Avant d'être une histoire c'est un lieu. Une montagne, peut-être une colline dont le nom Blair Mountain n'évoque en général rien pour un français et peut-être pas grand-chose pour la majorité des citoyens des Etats-Unis d'Amérique. Une colline parmi celles que Utah Phillips a décrit dans une chanson comme l'endroit  le plus proche du paradis. Le développement économique du pays doit beaucoup aux circonstances historiques. Avoir été le troisième larron de la première guerre mondiale par exemple celui qui tire les marrons du feu. Il doit aussi à la richesse de son territoire et à ses ressources minières qui l'ont rendu autonome. Les mines de charbon, ressource majeure de la première révolution industrielle, ont été découvertes dans le centre du pays, au sud de la "Rust Belt" dès la première moitié  du dix-neuvième siècle. Au début du siècle suivant on a commencé l'exploitation des mines de Appalaches, la chaîne de moyennes montagnes parallèle à la côte atlantique. Au nord de la région l'état de Virginie a été scindé en deux pendant la guerre de sécession, la partie nord-ouest restant dans l'Union a pris le nom de Virginie Occidentale. Ce petit état rural et montagneux a profité d'une ressource essentielle, les mines de charbon. Ces mines exploitées plus tardivement que celle de l'Illinois ou du Kentucky  ont connu une histoire sociale très différente. Il faut se souvenir que le pays a connu un mouvement ouvrier actif et important jusqu'à la première guerre mondiale. La cohabitation de tendances diverses, y compris anarchistes, peut nous étonner au vu de notre propre histoire.

Mais revenons au sud de la Virginie Occidentale. Le mouvement syndical, représenté par l'UMW (Union of Mines Workers) après la guerre mondiale mène une lute difficile pour faire entrer les syndicalisme dans les mines de la région. Dans le comté de Logan, autour de Blair Mountain, la bataille devient particulièrement rude au printemps 1920. Les patrons des mines font intervenir ce que l'on appelle couramment des détectives, en fait une milice privée, contre les mineurs. On peut se souvenir que la fameuse agence Pinkerton célébrée dans les romans policiers a beaucoup œuvré dans ce genre de travail. Même Dashiell Hammet a été envoyé jouer les briseurs de grève au Montana à la même époque.

Le massacre de Matewan.

Dans un contexte de tension permanente entre mineurs et patrons des mines un chef de la police locale Sid Hatfield se range du côté des mineurs. Il en résulte plusieurs morts chez les miliciens dont un des chefs de l'agence Felts tué par Hatfield dans l’affrontement. Quelques mois plus tard commence le procès de Hatfield. La tension monte. L'affaire prend une dimension nationale. Les mines embauchent à tour de bras des jaunes pour casser la grève en cours dans les mines. Le procès est finalement délocalisé pour calmer les esprits. Hatfield vient donc sans arme au tribunal. Il est abattu de sang-froid sur le parvis avec son ami Chambers par un dénommé Lively qui ne sera jamais condamné. Le grand John Sayles a réalisé un film basé sur ces événements.

 La bataille.

La nouvelle provoque la révolte armée des mineurs. Environ 10000 mineurs, souvent venus avec femmes, enfants et fusils des quatre coins du pays, affrontent 3000 policiers et miliciens des mines de part et d'autre de la rivière. On estime qu'un million de coups de feu ont été tiré dans la semaine. Finalement le président des Etats-Unis d'Amérique, Harding, plusieurs fois sollicité, décide d'envoyer la Garde Nationale qui s'interpose. Le nombre de victimes est incertain, chacun ayant donné des chiffres invérifiables. Un centaine de personnes au moins ont péri dont les deux tiers du côté des mineurs, beaucoup moins bien armés. Un millier d'entre eux seront condamnés pour violences. Le fils de Bill Blizzard, le leader des mineurs a raconté l'histoire dans un livre que l'on peut trouver ici. Bien que l'opinion ait été alerté par l'affaire sur les conditions de vie et de travail des mineurs elle s'est conclu par une défaite syndicale sur le terrain.

Et les collines de Virginie Occidentales ?

On connait la décapitation des collines pour permettre l'exploitation de gaz de schiste. Nos montagnes paradisiaques n'y ont pas échappé. Ni même à la double peine que constitue l'ouverture de mines de charbon à ciel ouvert. Le site historique de Blair Mountain est ainsi menacé régulièrement d'être massacré pour les pelleteuses. Il est l'objet d'une bataille judiciaire acharnée contre les sociétés minières qui veulent le retirer de la liste des sites protégés et aussi d'actions militantes.. 

 Et les mineurs, ils votent Trump ?

Mais n'avons-nous pas un problème. Défendre l'environnement est-il concrètement en opposition avec la défense des emplois de mineurs ? La question n'est pas neuve mais ne suis-je pas moi-même en contradiction quand je célèbre la lutte des mineurs de 1921 et que je souhaite la fermeture des mines à ciel ouvert ? Comment puis-je convaincre les électeurs de Donald Trump que la gaz de schiste est plus dangereux pour leurs enfants que la fermeture de leur entreprise ? Je sais quoi dire mais que ferai-je quand je les rencontrerai sur un chemin de randonnée en Virginie Occidentale ?

Albertine à l'assaut du ciel © Dominique Courtois Albertine à l'assaut du ciel © Dominique Courtois

 

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