Trumpcare : serait-il en train de gagner ?

Après les attaques décidées et peut-être décisives menées par Donald Trump la semaine dernière contre l'Obamacare il a réorganisé le champ de bataille et marqué des points sur ce terrain comme sur d'autres.

Donald Trump a mené tambour battant les derniers jours. Le retrait de l'UNESCO, la décertification de l'accord iranien ne pouvaient pas manquer de faire du bruit dans le monde entier mais la politique intérieure n'était pas en reste. Après une menace de faire retirer la licence d'une des chaines de télévision qui a raconté des choses qui ne lui plaise pas, ce qu'il n'a pas le pouvoir de faire, ou une guérilla avec un sénateur de son propre parti il a décidé de passer à l'offensive sur la question de l'assurance santé. Il est possible que les rumeurs qui continuent à courir sur son état -120 professionnels de la santé mentale ont défilé samedi à New-York pour demander sa destitution- ou simplement son désir de montrer au monde entier qu'il est plus fort que tous ces incapables de parlementaires Républicains incapable de faire ce qu'ils promettent depuis 7 ans : abroger et remplacer l'Obamacare. Il a donc de sa plus belle plume signé -on ne peut guère imaginé qu'il les a rédigés- deux décrets. Le premier dont je faisais état ici  amorçait le sabotage actif de la loi en demandant aux services gouvernementaux de préparer sans abroger l'Affordable Care Act (Obamacare) des dispositions qui permettent de le contourner. La première consiste à créer des associations d'assurance santé qui autorisent les entreprises à proposer des contrats moins chers que les contrats actuels, mais évidemment à couverture moindre. Tant que les textes ne sont pas connus un doute subsiste sur la légalité du détail de l'opération. La seconde disposition étendrait un dispositif déjà existant : les contrats de court terme aujourd'hui limités à 3 mois non renouvelables.Tel qu'il était formulé le décret ne modifiait pas le fonctionnement actuel mais sa parution à deux semaines du début des inscriptions pour l'année prochaine avait évidemment pour objectif de le déstabiliser, de décourager les inscriptions et de provoquer des hausses de primes par les assureurs inquiets de la situation. Le surlendemain Trump déjà satisfait de la première surprise sort le fusil à pompe pour annoncer la mesure que tout le monde savait qu'il gardait en réserve, un sabotage actif et beaucoup plus immédiat du système. L'Obamacare repose sur deux mécanismes d'aide aux assurés : une aide pour aider les personnes à payer leurs primes d'assurance sous forme de crédits d'impôt et une aide aux assureurs destinés à compenser le manque à gagner qui résulterait des tarifs que la loi les oblige à consentir pour des garanties obligatoires. Cette seconde aide, les Cost Sharing Reductions, est payée périodiquement par le gouvernement mais surtout son statut légal est incertain. L'administration Obama sans majorité au Congrès a fait le minimum et inscrit dans la loi le principe de ces CSR. Les Républicains prétendent que les règles budgétaires obligent en plus que ces dépenses soient l'objet d'une décision spécifique d'allocation de crédit par le Congrès. Un premier jugement a confirmé  ce point de vue, par une juge nommée par les Républicains. L'administration a fait appel et le jugement n'a pas été rendu. Trump a décidé de cesser ces paiements. Le résultat logique devrait être une hausse des primes pour les assurés. Cette hausse a été d'ailleurs anticipée par la plupart des assureurs. S'ils ne l'avaient pas fait ils devraient attendre la prochaine saison d'inscriptions pour le faire. Mais le fonctionnement de l'Obamacare est dynamique. Si les primes augmentent les crédits d'impôts pour les personnes aux plus faibles revenus augmentent en conséquence suivant un barème établi jusqu'à 400 % du seuil de pauvreté. Si bien que dans l'immédiat la décision de Trump aurait pour effet de contraindre le Trésor à indemniser plus les assurés et donc à creuser le déficit ce qui est sans doute avec l'Obamacare l'autre horreur du point de vue d'un politicien Républicain.

Bien que la seconde action de Donald Trump ait été dans tous les esprits depuis sont entrée à la Maison-Blanche elle a provoqué un choc qui s'est traduit par des réactions diverses. Pour certains la décision sur les CSR a mis les Démocrates devant le choix de l'embarras, quel compromis passer, à quel prix. Trump a bien signifié la logique de prise d'otages de sa manœuvre en précisant dans un tweet qu'il attendait l'appel des Démocrates. Il disait ainsi qu'il n'entendait pas négocier avec son propre parti mais avec les adversaires qui de fait tiennent la clé pour déverrouiller. Dans son esprit cela signifie sans aucun doute se rendre en rase campagne.

La manœuvre s'est révélée assez habile pour déconcerter par exemple les médias de gauche. On a pu voir Think Progress publier un article prenant pratiquement acte de la destruction de l'Obamacare et Jacobin affirmant le contraire. 

La première réponse venue de Nancy Pelosi, leader Démocrate de la Chambre des Représentants a consisté à dire qu'elle n'envisageait pas de mettre le gouvernement en défaut de paiement (shutdown) en rétorsion. Ce qui est une manière claire d'avancer la menace. Au même moment Trump se faisait un devoir d'improviser une conférence de presse avec Mitch McConnell, le leader Républicain du Sénat dont il disait tout le mal possible encore deux jours avant. Le plus impressionnant était d'ailleurs de voir McConnell acquiescer sans sourciller aux protestations d'amitié du grand chef.

Si les Démocrates étaient dans une situation difficile en fait les Républicains ne valaient guère mieux. Depuis le début de sa présidence, et même pendant la campagne Trump a joué sur le fait que l'Obamacare "appartient" aux Démocrates. jusqu'au jour de l'élection  la loi avait plutôt mauvaise presse dans l'opinion. Dès que la perspective de son annulation s'est concrétisée les choses ont changé. Aujourd'hui toutes les études montrent que l'opinion identifie bien les opérations de destruction du système à Trump et aux Républicains. Si bien que Trump a beau répéter de plus en plus fort que l'Obamacare est un désastre cela ne change rien. Globalement l'appréciation de l'Obamacare devenue positive en fin d'année 2016 le reste avec une majorité de 8 points remarquablement stable. Pour nombre d'élus Républicains, et en particulier les sénateurs rééligibles en 2018 il peut y avoir gros à perdre si les choses se passent mal. Si bien qu'à la sortie du week-end on a appris que les sénateur Lamar Alexander, Républicain, et Patty Murray,, Démocrate avaient accouché d'un projet de loi permettant de prolonger les crédits de l'Obamacare annulés pour une durée de deux ans. Le plus remarquable est que le prix payé par les Démocrates est relativement modeste. Le projet prévoit la possibilité pour les états d'exemptions aux règles de l'Obamacare mais qui restent compatibles et préserve le fonctionnement de l'ensemble. Les Démocrates sont malgré tout dans une position de faiblesse car ils jouent sur le temps et l'espérance d'une victoire électorale en 2018 qui leur redonne la majorité dans une des deux chambres du Congrès et leur donne ainsi les moyens de s'opposer efficacement. Cette victoire est des plus hypothétiques. Les sondages leurs donnent actuellement et de manière stable depuis des mois une avance de 8 poiints qui est largement insuffisante pour leur permettre de gagner. La Chambre des Représentants est quasiment ingagnable vu l'état des forces dans les législatures des états et le charcutage électoral auquel se sont livrés les Républicains ces dernières décennies. La configuration du renouvellement du Sénat en 2018 est particulièrement défavorable. Et cerise sur le gâteau pour les Républicains les Démocrates pourraient bien perdre un siège du Sénat au tribunal; Le sénateur du New-Jersey Bob Menendez est accusé de corruption et doit être jugé prochainement.  S'il est condamné il devrait logiquement démissionner ou être exclu par un vote des deux-tiers du Sénat. Le gouverneur de l'état, Chris Christie se ferait alors un plaisir et un devoir de nommer un sénateur Républicain. Une course contre la montre est engagée car il est assez probable que Christie soit remplacé lors de l'élection du 7 Novembre prochain par un Démocrate. Nous voici donc devant le spectacle démocratiquement peu ragoutant de Démocrates faisant tout pour retarder la procédure judiciaire contre Menendez en espérant qu'il ne soit pas condamné avant le 16 Janvier 2018, date d'entrée ne fonction du nouveau gouverneur.

Après l'annonce de l'accord Alexander-Murray de sauvetage de l'Obamacare la première réaction de Trump a consisté à dire  qu'il pourrait l'accepter. En dernier ressort si la loi est votée par les deux chambre il doit la signer et peut refuser. 

La réaction du côté Républicain a été mitigée, en fait plutôt favorable au Sénat, plutôt opposé à la Chambre. Paul Ryan, après avoir attendu a émis ce qui pourrait être l'avis de décès du projet en affirmant que l'objectif restait l'abrogation. Et Trump a surenchérit à sa manière en introduisant un nouveau refrain à sa rhétorique populiste : pas question de financer les compagnies qui ont fait fortune grâce à l'Obamacare. On retrouve à la fois l'incompréhension politique du personnage et son besoin d'avoir le dernier mot. Il a du ajouter un autre bouc émissaire aux ennemis Démocrates, les sociétés d'assurances. Il n'est pas certains que cela plaise à ses collègues de parti. Il est vrai que la cible est bien choisie car de nombreux parlementaires Démocrates sont financièrement liés à l'industrie de l'assurance ou de la santé. Quoi qu'il arrive le mal est probablement fait. L'Obamacare ne mourra sans doute pas immédiatement mais les inscriptions de cette année seront probablement en recul. Les primes ont déjà augmentées. Des assureurs vont annoncer leur intention de se retirer l'année prochaine. Le système aura perdu le minimum de confiance qui lui permettait d'atteindre une stabilité suffisante pour durer.

La cote de Trump reste globalement stable dans l'opinion. Il marque même des points sur certains sujets. Par exemple la moitié des personnes interrogées pensent que les médias inventent les histoires qui courent à son sujet. 

Comme si le seul capable d'abattre Trump était Trump.

 

 

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