Ainsi il a eu lieu et comme l'écrit Joan Walsh dans The Nation la terre n'a pas cessé de tourner, elle ne s'est pas ouverte et la civilation ne s'est pas effondrée. Ces remarques indiquent le niveau d'attente investi sur ce débat et la tension induite par la campagne dans les esprits, au moins ceux des journalistes.
Les enjeux élevés du débat auraient pu stériliser les discussions le résultat a été mitigé. Clinton devait louvoyer entre les obstacles, apparaître compétente sans être sentencieuse, avenante sans être irresponsable, dynamique sans être légère. Trump devait éviter de se laisser aller. Stephen Colbert a caricaturé son problème comme "éviter de tuer quelqu'un (devant les caméras)". Le troisième larron était aussi attendu au tournant. Leste Holt, journaliste de NBX, bassiste de jazz à ses heures et électeur Républicain enregistré succédait à Matt Lauer lors du forum "Commander in chief" où il avait laissé Trump libre de mentir de manière éhontée. Le camp Trump avait d'ailleurs anticipé en affirmant que le rôle du vrai journaliste n'est pas de vérifier la véracité des dires des candidats.
La presse française, celle que j'écoute ou je lis, a unanimement déclaré que Clinton avait gagné. On ne sait pas vraiment ce que cela veur dire ni à quoi cela sert sinon à constater que nous lisons les images de télévision avec nos propres grilles de lecture et nos habitudes sans les mettre en référence avec le contexte de leur origine. Les réactions aux États-Unis d'Amérique sont plus différenciées et circonspectes. Ainsi Cenk Uygur des "Jeunes Turcs" a divisé le débat en trois tiers dont il pense que Clinton a perdu le premier et gagné les deux autres. Quand la sagesse populaire admet que l'on gagne ou perd dans les trente premières minutes et qu'ensuite les gens n'écoutent plus ou s'en vont il est dommage de ne pas bien se comporter dans le premier tiers d'une émission de quatre-vingt-dix minutes. D'assez nombreux médias (MSNBC, The Hill, ...) ont publié leurs propres résultats immédiats qui donnent Trump vainqueur. Chacun a vu midi à sa porte sauf quelques soutiens de Trump qui se sont émus en cours de débat de la faiblesse de leur champion. Après coup Rudy Giulani aurait même suggéré que Trump ne participe pas aux autres débats.
La différence d'attitude a été claire. Trump plus tendu, souvent penché sur le pupitre, l'index levé mais ce que tout le monde a remarqué c'est qu'il a reniflé tout au long des opérations. Il a ensuite blâmé le mauvais micro qu'on lui avait donné pour cela, initialisant encore une idée de conspiration. Trump ne peut être coupable de quoi que que soit.
De con côté Hillary Clinton assez détendue a tenu sa position, parfois même le coude négligemment appuyé sur le pupitre sans oublier de s'adresser directement à la caméra.
La prestation de Lester Holm a été différemment jugée. Le plus souvent de manière positive pour avoir intercepté une bonne partie des mensonges de Trump. Parfois négativement pour la même raison ou pour avoir négligé de soumettre Clinton à la même méthode, ce qui est partiellement vrai. Quoi qu'il en soit il a au moins su laisser la bride sur le cou aux candidats et permettre un débat vivant entre eux.
Dès le départ les candidats ont ciblé des catégories d'électeurs précises. Ils savent que la proportion du corps électoral qui est encore déplaçable est faible et ira en se réduisant. Clinton en particulier vise à récupérer les électeurs qui ont déserté vers les candidats tiers, Gary Johnson et Jill Stein, ou se sont réfugiés dans l'abstention. Plus tôt elle sera capable de fixer ces électeurs mobiles plus elle pourra les stabiliser. La capacité de mobilisation complémentaire de Trump n'apparait pas de manière claire hors d'une mise ne mouvement probablement assez improbable du fait du rétrécissement de la base sociale et de l'électorat Républicain classique.
Lester Holt a lancé intelligemment d'entrée lancé le débat en posant la question des emplois. Le débat s'est donc trouvé immédiatement dans le vif du sujet. Clinton, obligé de défendre plus ou moins le double héritage de Bill et de Barack Obama a sans aucun doute été mise en difficulté dans la première partie car même si sa position officielle sur les accords de libre-échange a récemment changée, sous la pression de la campagne de Bernie Sanders, elle est peu crédible là-dessus. Les accords de libre-échange sont massivement compris comme provoquant des délocalisations et des pertes massives d'emplois. La masse des électeurs blancs, mâles et de niveau d'éducation inférieur à l'université, ceux que l'on appelle parfois "white working class", passe pour massivement acquise à Donald Trump. La passe sur les accords commerciaux leur était destinée. Clinton le les a pas pour autant délaissés car ces électeurs, localisés en grande partie dans les états (ex-)industriels de la "Rust Belt" autour des grands lacs ont été des Démocrates et plusieurs des états-bascules se trouvent dans cette zone. Elle a donc contre-attaqué à propos de la crise des "subprimes" qu'elle appelle "housing crisis" ce qui met l'accent sur l'aspect familial, personnel des drames engendrés. Et là Trump se piège tout seul quand il remarque, sans qu'on lui donne la parole, que tout cela ce n'est que commerce comme s'il se vantait d'avoir fait perdre leur boulot à 9 millions de personnes, leurs maisons à 5 millions et fait disparaître 13 millions de millions d'avoirs des familles. De même le passage sur les années où Trump n'a pas payé d'impôts fédéraux vise la même catégorie.
Sur sa politique fiscale Trump parvient à placer une des petites phrases à la Roger Ailes. Pour justifier les baisses d'impôts des plus fortunés : "Les riches vont créer immensément des emplois".
Quand Clinton amène dans la discussion la question des feuilles d'impôts que Trump se refuse à publier alors que rien ne s'y oppose contrairement à ce qu'il dit il ne trouve pas d'autre solution que .de ressortir les e-mails de Clinton. Et là il devient clair qu'il se tiennent par la barbichette et jouent un drôle de jeu.
Trump a sans doute la possibilité avec l'aide des hackers liés à la Russie et de son complice Julian Assange de faire publier les e-mails disparus, dont le FBI a par ailleurs récupéré une bonne partie. En face il est probable, certain selon moi, que Clinton et l'administration Obama connaissent la situation fiscale de Trump et pourraient la faire publier. L'opération sera illégale et nécessite que quelqu'un prenne des risques dans une opération de genre Trumpleaks. Personne ne maîtrise l'évolution du côté e-mails. Si la "surprise d'Octobre" de Julian Assange est vraiment de nature à faire tomber Clinton il la sortira sans demander la permission à Trump. A moins que de discrètes négociations permettent à Assange de sortir de sa retraite forcée avant ou après les élections.
Clinton n'a pas oublié les autres catégories qui peuvent lui être favorables. Quand Trump relance le débat sur les fouilles au corps, efficace selon lui à New-York mais déclarées inconstitutionnelles car discriminatoire (fouilles au faciès) elle vise clairement la population noire et secondairement latino. Peu importe qui emporte la manche, l'important est de se faire reconnaître comme le candidat de la communauté visée. De même l'attaque sur le "nativisme" de Trump qui a longtemps affirmé qu'Obama ne pouvait être président car pas né dans le pays en plus de le mettre en difficulté cible la population noire.
Les attaques de Trump sur le "look présidentiel" de son, adversaire finissent par se retourner contre lui et surtout permettent de rappeler ses appréciations méprisantes sur les femmes et leur apparence. Quand elle rappelle qu'il a traité de "Miss femme de ménage" une ex-candidate à un concours de beauté parce qu'elle est hispanique il n'est pas utile de faire un dessin pour comprendre qu'elle vise les femmes et les hispaniques.
Sans insister Clinton a cité sa voloté de libérer les étudiants des énormes dettes du système actuel. Son offensive vers les jeunes passe aussi par la fait que Bernie Sanders et Elizabeth Warren font campagne pour elle dans des états critiques où elle risque de perdre de peu du fait de ma fuite de jeunes électeurs vers Gary Johnson (ou Jill Stein).
Au bout du compte Clinton a mené les opérations et a pu atteindre les objectifs de ciblage électoral qui lui importaient. Nous avons aussi appris dans la pratique que Donald Trump, comédien consommé et adroit dans l'invective, est en difficulté dès qu'il s'agit de mener tactiquement un débat ou même de communiquer.
Que l'un ou l'autre soir déclaré vainqueur par les médias n'a aucun intérêt. Les sondages dans quelques jours indiqueront si le ciblage de catégories critiques par Clinton a été efficace.
Le prochain débat, le 9 Octobre se déroulera selon d'autres règles. Les candidats répondront à un groupe de journalistes et une partie des questions seront sélectionnées par une consultation Internet. Le dispositif peut avantager ou handicaper Trump. Obligé de répondre de manière précise et documentée il ne pourra pas esquiver, sa méconnaissance des dossiers et son incompétence devraient être en pleine lumière. Par contre la relation avec le public et l'impossibilité pour Clinton de prendre la main sur les opérations seront à l'avantage de Trump.
Plus que jamais à suivre. Fin de semaine les sondages qui prennent le débat en compte. Le 4 Octo le débat des vice-présiedents qui derait être intéressant. Il sera constitué de neuf segments de dix minutes introduits par une question de l'animatrice, Elaine Quijano de CBS suivie de deux minutes par candidat et une discussion. Le 9 le second débat Clinton-Trump.