D'un siècle à l'autre, les oppressions se ressemblent, et aujourd'hui, se complètent.

Servitude chérieAu début du XX e siècle, et dans les années d’avant-guerre, les petits Asiatiques d’Indochine, les Congolais ou les Algériens, etc... apprenaient, à l’école de la République “Nos ancêtres les Gaulois”...Aujourd’hui cela nous fait sourire, ou nous scandalise... “Comment!  ...Comment avons-nous pu être aussi aveugles, et penser que nous allions  émanciper les populations des colonies au moyen de ficelles aussi  grossières? Quelle immense naïveté avions-nous alors!”

Servitude chérie

Au début du XX e siècle, et dans les années d’avant-guerre, les petits Asiatiques d’Indochine, les Congolais ou les Algériens, etc... apprenaient, à l’école de la République “Nos ancêtres les Gaulois”...

Aujourd’hui cela nous fait sourire, ou nous scandalise... “Comment!  ...Comment avons-nous pu être aussi aveugles, et penser que nous allions  émanciper les populations des colonies au moyen de ficelles aussi  grossières? Quelle immense naïveté avions-nous alors!”

 

Dans les années d’après-guerre, on voyait encore beaucoup de manuels  scolaires comportant des schémas du type "Maman fait la vaisselle pendant  que papa lit son journal" ou bien "Marie est tombée, elle pleure. Son frère  Paul, lui, ne pleure pas quand il tombe, car c’est un garçon."
Dans l’un et l’autre cas, si on était venu dire à ces braves enseignants,  ou aux auteurs de manuels scolaires: “Vous rendez-vous compte de ce que  vous faites?”, ils auraient levé les bras au ciel, offensés, et auraient  protesté de leur bon droit, de leurs excellentes intentions, et trouvé  nombre d’arguments apparemment très raisonnables pour se défendre d'avoir voulu couper les peuples de leurs racines et culture, ou de promouvoir une quelconque inégalité.
Pourtant, l’éducation était bel et bien un moyen parmi d’autres, volontaire ou non, inconscient ou non, de justifier des états d’inégalité, au profit de dominants (les colonisateurs blancs dans les territoires conquis, et les mâles dans leurs foyers). Le pire, c’est que beaucoup de colonisés et de femmes, non seulement acceptaient ce qu’on leur disait d’eux-mêmes, mais
auraient probablement eu de la méfiance envers ceux qui, mus par des intentions émancipatrices, seraient venus pointer du doigt ces représentations fallacieuses. Ils avaient intériorisé la vision des dominants.
Il a fallu des décennies pour qu’on accepte enfin de considérer les femmes (presque) à l’égal des hommes. Après tout, les manuels dont je parlais plus haut ne faisaient que refléter la “réalité” de l’époque, n’est-ce pas?
Oui... mais non contents de la refléter, ils la justifiaient comme appartenant à un ordre naturel des choses, et la faisaient donc ainsi perdurer...
Si on remonte encore plus loin, on retrouve le même état d’esprit, les mêmes certitudes, par exemple dans l’image des rois de droit divin, “pères” supposés bienveillants de leurs sujets...
Il continue hélas d’en aller de même à chaque époque, et si l’on voit aisément les erreurs du passé, on n’a pas la même lucidité vis-à-vis de celles d’aujourd’hui...
Un exemple au hasard, parmi tant d’autres...
Le 22 avril 2004, dans le cadre d’une émission sur l’élargissement de l’Europe, Monsieur Yves Calvi (qui depuis étale régulièrement sa connivence avec des « élites » de plus en plus suspectes), déclarait sur la 5, la chaîne éducative: “En Chine, on apprend l'anglais, en Grèce on parle anglais, et cela ne fait de mal à personne!”
Que fait donc ainsi ce bon monsieur Calvi, sinon prouver que, de génération en génération les mêmes erreurs, les mêmes cécités se perpétuent, que les oppressions les plus efficaces sont les plus subtiles, car acceptées par tous sans le plus infime doute, avec d’apparentes candeur et neutralité?
Monsieur Calvi ne faisait, semble-t-il, qu’énoncer un fait brut? Pas du tout!

 

Un discours de classe


D’abord, qui est ce “on”? Tout le monde? Bien sûr que non! En l’occurrence, “on” ce sont tout de même souvent des privilégiés, certainement assez présents pour être “visibles”, mais en nombre indéterminé, issus le plus souvent des classes aisées ou moyennes, bénéficiant d’une éducation choisie... Monsieur Calvi est-il allé sur le terrain vérifier lui-même quel pourcentage réel de gens parle véritablement l’anglais? Non, mais puisque ça se dit, ce doit être vrai... Et ainsi, en l’absence de toute donnée statistique, de toute évaluation qualitative, Monsieur Calvi transforme avec candeur un “on-dit” en pseudo-vérité.
Et quand bien même ce serait vrai? Admettons qu’il y ait, dans les divers pays dont il parle, un “certain nombre” de gens pratiquant plus ou moins bien l’anglais, et que certains, parmi ceux-là, soient issus de milieux moyens ou populaires.
Il justifie ce fait, il prend parti et il dit aux 90% de la population mondiale, qui doit peiner des années pour - mal - acquérir la langue dominante des 10 % (ne faisant, eux, aucun effort pour apprendre les langues des autres), il leur dit que ce n’est que justice, que c’est normal, que c’est dans l’ordre inévitable du monde. Tout va très bien, Madame la Marquise!
Monsieur Calvi fait partie de ces gens qui sont censés nous informer, nous éclairer, et qui auraient la capacité de le faire « bien » mais qui, le plus souvent, aveuglés par les préjugés de leur classe sociale, nous poussent à rester sagement confinés dans des représentations inégalitaires du monde.
A cause de cette complicité massive des divers “leaders d’opinion”, qui est progressivement montée en puissance depuis l’après-guerre et les “30 glorieuses” (notamment avec, ou à cause du Plan Marshall), notre servitude linguistique et culturelle nous est devenue désirable, nous y aspirons comme à un devoir ou un honneur...
Leur aveuglement, entraînant notre propre aveuglement et notre culpabilisation sont tels que même ceux - nombreux - qui sont incapables de tenir la moindre conversation en anglais défendent bec et ongles la nécessité de le pratiquer, l’adopter, le diffuser de façon universelle et totalitaire.
Ils n’oublient qu’une chose: c’est que cette langue prétendument si “facile” comporte tellement de pièges, nuances, irrégularités, complexités difficilement accessibles par apprentissage, que de nombreuses entreprises, et en premier lieu des institutions européennes, exigent des candidats à l’emploi “english mother tongue only” ou bien “native english”. Mais ce n’est pas de la discrimination, oh, non!!! C’est le prix de l’efficacité, n’est-ce pas.... On ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs...
Ils n’oublient qu’un autre “léger” détail: pendant que d’innombrables élèves du monde entier peinent des milliers d’heures pour  couler leur esprit dans le moule à penser d’une autre culture, les petits Etats-Uniens, les petits Britanniques pratiquent le sport, l’art, la musique ou les sciences, mais pas les langues... Est-ce équitable, cela?
Nos petits concitoyens des milieux les plus populaires maîtrisent de plus en plus difficilement leur propre langue, mais il est devenu tellement prioritaire de leur inculquer la langue des bienfaiteurs de l’Humanité, des gendarmes de la planète, que plusieurs heures sont consacrées chaque semaine à cet enseignement dès le primaire. Le reste peut attendre...
Cela ne “fait pas de mal”, monsieur Calvi?...
“Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort” disait Nieztche. Il faut se faire à la force du poignet et de la matière grise, apprends donc l’anglais ça te musclera le cerveau, “les langues”c’est bon ça, mon pote!
Que ne leur disons-nous plus souvent: “Messieurs Mesdames les Anglophones, musclez-vous donc les premiers!”
Mais...  depuis un demi-siècle, on nous a tellement conditionnés sur tous les tons, dans tous les médias, que de nos jours il faut véritablement être un kamikaze pour oser mettre en doute “la pensée unique” en  ce qui concerne la “légitimité” de l’anglais comme “lingva franca”.
Car il est bien entendu qu’il n’y a pas d’alternative: l’anglais pour tous... ou le chaos!
L’anglais c’est le Sauveur, c’est grâce à lui qu’enfin le monde sera plus beau, plus communicant, plus homogène et naturellement, plus riche!! Le Paradis, quoi!
Bien sûr, il se trouve ici ou là des gens pour dénoncer le “Linguistic Imperialism” (Robert Phillipson), des documents pour montrer que, loin d’être le résultat d’une irrésistible et naturelle ascension, l’emprise progressive de l’anglais est le fruit d’un plan mûrement réfléchi, d’une stratégie habile et complexe, d’un travail de longue haleine.
Mais ces gens qui dénoncent une telle entreprise de manipulation sont bien évidemment la proie d’une parano galopante. Ce sont des “anti-américains primaires”, of course!
Alors, si nous nous penchions un peu sur la question, si nous nous demandions à quoi sert donc véritablement l’anglais, pour la plus grande partie de la population qui y a un peu été initiée?
A s’enrichir intellectuellement par la littérature? Pas très souvent... Les gens ne lisent déjà pas beaucoup dans leur propre langue, alors en anglais, vous pensez!...
A exprimer des sentiments personnels, transmettre des expériences de vie, créer de la beauté par les mots? Oui, parfois, mais juste pour quelques “artistes”...
A tenir des conversations philosophiques? A défendre des idées dans le cadre de luttes syndicales? Très rarement encore, les syndicalistes ou penseurs ne sont pas forcément plus doués pour  cette langue ou plus angliscisés que le « français moyen »...
A trouver un meilleur emploi? De ce côté de l’Atlantique, parfois... mais, à moins d’être un cadre, encore assez rarement, Dieu merci (bien qu’on nous prédise, pour nous effrayer, que sous peu cela va être le cas...).
A faire un peu de tourisme, à se trouver une petite amie en vacances (ou des potes sympas)?... Cela arrive. Mais reconnaissons-le, on n’a pas besoin de bien maitriser une langue en de telles circonstances
Mais il n’y a pas tant de gens que cela qui voyagent à l’étranger...
largement moins de la moité de la population. un individu sur 6 ou 7, peut-être, en étant très optimiste?
L’usage de cette langue est relativement ELITISTE, et le restera pour longtemps encore.
Et s’il cessait de l’être, ça ne pourrait se faire que parce que nos langues maternelles seraient mortes ou moribondes!
Autrement dit, pour une très grande partie des populations (les gens de condition modeste), savoir un peu d’anglais ne servirait souvent qu’à...  croire savoir l’anglais, et ne pas se sentir exclus des “happy few”, même si en  réalité on est destiné à devenir inéluctablement les "happy sheep" dans le troupeau mondial. (*)  Mais une fois la connivence ainsi enracinée, les révoltes semblent vouées à l’échec.
Que nous sommes naïfs! L’anglais a une autre fonction, très importante:
celle de faire dépenser de l’argent aux uns (devinez lesquels), et en gagner aux autres (devinez lesquels).... Car, pour l’homme de la rue, pour  le citoyen lambda, c’est dans le commerce quotidien que son action est la plus présente.
On vend des cours, on vend des séjours (linguistiques ou non), mais on vend  aussi des disques standardisés en anglais, des films grand public tournés en anglais, des traductions de livres écrits en terres anglophones...et puis des chaussures, des vêtements, des softs drinks et des hamburgers...  des poupées minces et élancées, des souris aux grandes oreilles noires...
complétez vous-mêmes la liste!
Vendre et acheter, n’est-ce pas là la finalité de toute vie humaine, de  toute société “développée”? Comment voulez-vous développer un marché  mondial véritablement juteux s’il faut se fatiguer à éditer des livres dans  toutes les langues, à presser des disques dans chaque pays, et ainsi de suite?
Parodiant Mickael Moore et son “Dégraissez-moi ça”, on pourrait dire:

“Allez, angliscisez-moi ça!”
Comment cela? Que dites-vous?........ Hein???
....   “La culture n’est pas une marchandise”?
“Don mutuel”,  “Désintéressement”,  “Gratuité”, “Humanisme”?
Vous refusez le décervelage du monde par son uniformisation?
Alors, comment se fait-il que vous n’alliez pas
gratter la réalité prometteuse qui réside dans ce simple mot:
“espéranto”...


Dominique Couturier, 23 avril 2004, revu et corrigé le 15 juin 2011

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note: *Mon ami Michael, professeur d'anglais en collège et espérantiste dit de l'enseignement précoce (en élémentaire) quelque chose comme ceci:

- Cela n'améliore pas les performances des enfants qui entrent en 6 ème. Ce qu'ils savent en arrivant en septembre, ils auraient pu l'apprendre  en un mois. Mais c'est démagogique, car on fait croire aux pauvres qu'on leur donne la même chose qu'aux riches. Seulement, comme on ne met pas les moyens humains et financiers, c'est comme si on leur donnait une voiture sans leur livrer le moteur avec."

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NB: Pour en savoir plus, parcourez le sommaire de mon blog, notamment le billet qui recense les autres billets sur ce thème des langues et de l'Eo

 

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