De la Tartufferie apocalyptique ou comment mener une guerre à coup de Tartuffe

La figure à abattre du Tartuffe grandit de plus en plus. Son ombre devient immense. Elle se déploie, maléfique, au-dessus de la maison, de l’église, du quartier, du pays de Tartuffe. Si vous habitez le quartier de Tartuffe, si vous parlez la même langue que lui, si vous allez prier dans la même église que lui, si vous avez un jour échangé un bout de pain avec lui, gare à vous !

Apocalypse n°1

 

Un Tartuffe est accusé de crime sexuel (car un viol est un crime sexuel) au moyen de témoignages tellement circonstanciés qu’il n’y aura pas besoin des x actes de la pièce de Molière pour être convaincu de la véracité de son crime. Cette accusation qui fonctionne comme une révélation est une Apocalypse. L’Apocalypse, ou, en grec, la révélation, le dévoilement.  Toute révélation, tout dévoilement, toute Apocalypse est collective. Collective en deux sens. D’une part, Tartuffe s’inscrit dans la longue suite de prédateurs sexuels révélés à l’occasion du hashtagBalancetonporc. L’Apocalypse, ce n’est pas que les femmes sont victimes de prédateur sexuels, tartuffiés ou non, ça, on le savait déjà, l’Apocalypse, c’est que cela se dit ouvertement, partout, que des noms sont donnés, qu’à la suite de ces révélations, des poursuites sont engagées. Le Tartuffe qui est accusé de crime sexuel n’est pas tout seul. Loin s’en faut. Ce Tartuffe est une foule en vérité. Il est accompagné au moins d’un producteur de cinéma mondialement connu, d’un cinéaste très connu dont la rétrospective de l’œuvres est actuellement visible à la Cinémathèque de Paris, de politiciens officiant de l’autre côté du Channel. Il a aussi été précédé en France d’un Directeur du FMI, de quelques autres hommes politiques. Sans compter tous ceux qui ne bénéficient d’aucune renommée médiatique, qui ne portent pas de nom, qui sont des anonymes, et qui pullulent à la surface de la terre. Mais à quoi bon continuer cette liste qui fait de la révélation du Tartuffe une Apocalypse ? Cette liste est innombrable. Infinie. Elle est aussi un commencement.

 

Apocalypse n° 2

 

Mais cette Apocalypse est aussi collective en un second sens. Un second sens plus restreint mais aussi infini. Infini autrement. Ce second sens désigne à la vindicte publique l’ensemble de tous les êtres dont Tartuffe serait le porte-parole. Puisque Tartuffe n’est pas seul, il représente tous les Tartuffe comme lui qui, sous couvert de prêcher la bonne parole, sous couvert d’ouverture, de tolérance, de désir de discussion, sous couvert d’une couverture humaniste, sous couvert de discours émancipateurs, ont agi souterrainement dans l’ombre pour faire advenir le mal, la barbarie du monstrueux, la domination de la femme comme objet sexuel, mais pas seulement, la zizanie, le dissensus, la discorde, la tourmente. Tartuffe n’est rien tout seul. Tout seul, il n’est qu’un banal fait divers, qu’un porc parmi tous les autres porcs. Quand il devient représentant de l’ensemble de la communauté des Tartuffe réunis, il se dote d’une puissance symbolique inouïe. Car il devient une image. Il devient une arme. Il devient une figure. Il est ce qu’il est, quand on désigne pour le dénoncer un prédateur sexuel qui agit sous couvert d’hypocrisie dans toutes les sociétés possibles, dans toutes les églises possibles, toutes les communautés possibles, il devient un personnage élevé au rang de cible à abattre.

Jusqu’ici, tout va bien. L’Apocalypse n° 1 et l’Apocalypse n° 2 suivent leurs cours. Des femmes courageuses témoignent qu’elles ont subi des sévices sexuels. Des femmes demandent justice. Des femmes pleurent. En face, les Tartuffe courbent la tête. Ou pas. Mais peu importe, le comportement d’un Tartuffe, une fois qu’il est dénoncé et révélé, on s’en fout. On n’est pas au cinéma, quand le dernier plan de Psychose nous fascine et qu’on voit en Anthony Perkins à la fois la mère et le fils, le meurtrier et la victime, le coupable et l’innocent. On refuse à Tartuffe le statut de personnage. Tartuffe ne mérite pas les honneurs du personnage Tartuffe. Est-ce la communauté qui est en train de ressouder autour de ceux qu’elle a exclus de ses membres (après les avoir toléré très longtemps mais mieux vaut tard que jamais) ? Est-ce le temps de la réparation qui peut commencer ? Est-ce le temps de l’enquête historique qui peut enfin advenir ? Comment en est-on arrivé là, à cette double Apocalypse médiatique sans précédent qui procède par ricochet infini, qui saute les frontières, les pays, les continents, les professions, les classes sociales, les religions, les églises ?

 

Apocalypse n° 3

 

Malheureusement, Tartuffe ne semble pas se circonscrire si facilement. Décollé désormais de la pièce de théâtre dans laquelle il échangeait calmement ses répliques depuis 4 siècles, lancé en levier d’Apocalypse dans le monde social, transformé en arme médiatique, Tartuffe est en roue libre. Et c’est l’Apocalypse n° 3. L’Apocalypse n° 3 est collective aussi mais on ne peut pas encore prédire à quelle portée, pendant combien de temps et jusqu’à qui elle peut s’étendre. L’Apocalypse n°3 vient tout juste de commencer. Tout d’abord, elle a touché en premier lieu les victimes de Tartuffe selon l’adage médiatique bien connu en guerre de propagande : toutes les victimes de Tartuffe sont aussi des Tartuffe. Si le porc t’a touché, c’est que tu le voulais bien. Si tu dénonces le porc, c’est que tu as quelque chose à cacher. La Tartufferie, c’est très contagieux. Mesdames, vous avez beaucoup de chance d’attraper la Tartufferie, si, par malheur un Tartuffe pose la main sur vous. Jusqu’ici, souvent, pour se protéger de la Tartufferie, il valait mieux protéger son Tartuffe. Et c’était là, le second crime du Tartuffe. Rendre sa victime coupable de son propre crime. Quelle invention ! Quelle puissance ! Quelle force ! Avec stupéfaction, on n’a pu lire partout sur les réseaux sociaux que des victimes de Tartuffe étaient manipulées et nous manipulaient. Que c’étaient des salopes. Des hypocrites. Des manipulatrices. Des menteuses. D'horribles menteuses ! L’Apocalypse n°1 et n°2 n’avaient donc servi à rien ? Elles ne venaient donc pas d’advenir la veille de l’Apocalypse n° 3 ? Qu’est-ce qui se passe ? Une Apocalypse médiatique est donc réversible ? Elle ne ferait que passer ? Provoqué par l’ouragan qui détruit tout jusqu’à son prochain passage, l’état de crise médiatique ne se stabilise pas et continue de se déplacer, vent force 7. Tous aux abris anti-apocalyptiques. Quelles seront les prochaines cibles de l’Apocalypse n° 3 ? Quels seront les prochains Tartuffe à abattre ? Quelle puissance de la révélation médiatique la figure de Tartuffe va-t-elle encore provoquer ?

Il semblerait que la dynamique de l’Apocalypse n° 3 soit concentrique. Qu’elle procède par cercles de plus en plus éloignés de l’épicentre de la tourmente. L’Apocalypse n° 1 était extensive : la liste encore ouverte de tous les porcs dénoncés médiatiquement. L’Apocalypse n°2 était intensive : le porte-parolat et l’exercice de représentation de tous les Tartuffe du monde par la figure du Tartuffe. L’Apocalypse n° 3 procède par contamination. Après les victimes, toujours trop proches – bien trop proches, et c’est là leur malheur – les amis, les connaissances, les soutiens, les habitants du paysage médiatique qu’on peut croiser sur la trajectoire des Tartuffe sont désormais dans la ligne de mire. La figure à abattre du Tartuffe grandit de plus en plus. Son ombre devient immense. Elle se déploie, maléfique, au-dessus de la maison, de l’église, du quartier, du pays de Tartuffe. Si vous habitez le quartier de Tartuffe, si vous habitez son immeuble, si vous parlez la même langue que lui, si vous allez prier dans la même église que lui, si vous avez un jour échangé un bout de pain avec lui, GARE A VOUS ! La Tartufferie rampante dématérialisée détachées de tout référent lancée comme une tribune sur laquelle chacun peut monter est désormais partout. Si demain, vous serrez la main de celui qui a serré la main de celui qui a serré la main de Tartuffe, c’est fini pour vous. Vous aussi vous allez devenir un autre Tartuffe. Vous aussi vous allez devenir un PORC.  Le porc, ce n’est pas que c’est toujours l’autre, le porc, ça peut sûrement devenir vous. En passant, la question du crime sexuel a disparu. La question de l’oppression de la femme aussi. Ou plutôt elle s’est diluée. Elle demeure vague, menaçante, funeste. Elle est désormais autant que Tartuffe une figure. « La situation est affligeante », gémissent les habitants du quartier de Tartuffe. « Que faire ? Qu’allons nous devenir ? Personne ne va croire que nous ne savions pas. Parce que nous vivons dans le même coin du paysage, parce que nous devons boire à la même source (il n’y a pas 150 sources dans un quartier), nous sommes d’emblée déclarer coupables de Tartufferie ! » « Vous encore, je comprends », leur réplique un voisin qui passait par là. » « Vous parlez la même langue, vous allez dans la même église, vous avez partagé le pain. Mais moi ? Moi, je ne vis pas avec lui. Je ne vis pas avec vous. Moi, je bois de l’eau d’une autre source. Et pourtant je suis accusé moi aussi ! Tout ça parce que je lui ai adressé la parole. Tout ça, parce que je me suis assis à la même table que lui ! Qu’est-ce que je vais devenir moi aussi ?  » « Et moi donc, dit un autre. J’ai écrit un livre avec lui et maintenant je suis accusé moi aussi. J’ai tondu une portion de pré de la simple largeur de ma langue et je suis désormais le baudet qui est accusé lui aussi ! » Dans le quartier de Tartuffe, la peine et la colère grondent. « Nous ne voulons pas être assimilés à ce porc, nous nous défendrons ! Œil pour œil. Dent pour dent. Calomnie pour calomnie. » Qu’importe désormais le vrai Tartuffe, les vrais Tartuffe, désormais, il faut faire tourner la ligne de mire coute que coute, vaille que vaille. Et s’il fallait défendre le vrai Tartuffe pour se défendre soi-même ?

Les chevaliers de l’Apocalypse n°3 se frottent les mains. Quelle aubaine ! On va pouvoir éliminer tous ceux qui nous gênent. On va pouvoir éliminer tous nos ennemis. Il se suffit de tirer le fil, allez, hop, on tire ! La littérature médiatique est devenue une littérature apocalyptique sans borne, sans mesure. « Comment vous ne saviez pas ? Mais comment ne pouviez vous pas savoir ? Comme ces femmes ne pouvaient-elles pas savoir ? Comment cet homme qui passait par là ne pouvait-il pas savoir ? Qui pouvait savoir sinon vous, vous, VOUS ?  Vous n’êtes pas crédibles. Vous êtes tous des Tartuffe, tous, vos amis, vos femmes, vos enfants, vos amis. » Désormais, ce n’est plus d’Apocalypse qu’il est question mais de guerre apocalyptique et la guerre apocalyptique use d’un ton, d’une parole, d’un langage apocalyptique qui a pris toute la place, a dévoré toutes les figures, toutes les images. Désormais, l’apocalypse est une guerre de parole, une tribune qui explose tout ce dont elle s’empare. C’est elle la zizanie, c’est elle, la discorde. Surtout c’est elle la grande Tartufferie : user du Tartuffe pour inventer des Tartuffe, n’est-ce pas l’œuvre du plus génial des Tartuffe ? L’émancipation de tous doit désormais passer cette Tartufferie. Le seul qui ne sera pas Tartuffe, c’est Tartuffe lui-même !

 

Dans cette société qui érige en canon l’arme politique déguisée en dévoilement et en révélation, qui sortira indemne ? Sûrement pas les femmes victimes des crimes sexuels car si la figure de Tartuffe est diluée au point de contaminer toutes cibles du discours au gré des polémiques et des querelles de chapelles politiques, les véritables criminels ne seront plus poursuivis, ils pourront s’abriter dans l’ombre de la grande calomnie tartuffiante. Elles, les femmes, elles n’ont qu’à se taire désormais. On leur a volé leur tribune.

Haro sur le Tartuffe !

 

Dominique Dupart, Maitresse de Conférences en Littérature française, Université de Lille III. Membre du comité de rédaction de la revue Vacarme.

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