« Qu’on nous donne l’envie (de politique), qu’on nous donne les Champs ! »

Castaner veut changer de tactique policière pour devenir « beaucoup plus mobile » puisque « les casseurs » sont mobiles. Il se trompe encore une fois ou veut entrer délibérément dans un cycle infernal en voulant « allumer le feu ». Il est temps de donner à la multitude la visibilité qu’elle demande, celle d’une grande manifestation sur les Champs qui lui « donne l’envie » de politique.

Première erreur : tout focaliser sur « les casseurs »

Alors que le gouvernement vient de faire une concession trop tardive mais qui pourrait annoncer le retour de la politique au lieu des incantations dogmatiques libérales et autoritaires, Castaner semble prêt à remettre de l’huile sur le feu. Il semble reconnaitre de fait la faillite de ses stratégies précédentes mais il change son fusil d’épaule…. pour se tirer une nouvelle balle dans le pied (si l’on me permet la métaphore). En réalité, Castaner en annonçant qu’il va mobiliser des forces plus mobiles accepte de se situer exactement au niveau de ce qu’il considère comme des ennemis, « les casseurs ». C’est déjà une erreur de traiter la situation en termes d’ennemis et de casseurs, mais c’en est encore une autre que de prétendre séparer les « extrêmes » et les « gens raisonnables » car le propre de ce mouvement, c’est bien la difficulté à les distinguer, voire la capacité à changer d’état d’esprit selon la situation et notamment selon les modes d’expression qui sont disponibles. Ce serait si simple de pouvoir s’appuyer sur ces catégories stables alors que le propre de tout mouvement social en effervescence est précisément de permettre des changements d’état constants qu’il faut donc suivre de près « comme le lait sur le feu » (comme disent les forces de l’ordre). Mais la faute est avant tout politique et elle engendre la faute technique. Castaner, et Macron à travers lui, annonce clairement qu’il est prêt à en découdre sur le terrain des violences sans proposer aucune piste d’expression politique aux foules prêtes à se déplacer, si ce n’est de « renoncer ». Certes, une manifestation non autorisée (voire non déclarée) est interdite, en droit, mais en politique ? Comment ne pas au moins tenter d’offrir une réponse à cette demande de visibilité des gilets jaunes, gilets qui sont précisément conçus pour cela, pour se rendre visible ? Je ne parle pas des réponses substantielles sur les revendications, je laisse cela à d’autres. Une situation de crise se traite aussi à travers des symboles, des rythmes à haute fréquence qui permettent des expressions, des décompressions, des élans et des pauses (d’où l’intérêt des manifestations seulement hebdomadaires au niveau central pendant que la braise est maintenue active en permanence sur tous les ronds-points). Cette haute fréquence semble désarçonner tout le monde car elle est amplifiée par les réseaux sociaux, qui sont des « machines de réchauffement médiatique ». La propagation du mouvement s’en trouve accélérée sans pour autant que sa transformation soit facilitée car les réseaux sociaux ne sont pas bons du tout pour le débat ni la délibération, au contraire pourrait-on dire. Tout se passe comme si la rage avait désormais un canal d’accès direct aux cerveaux du pouvoir, qui n’en revient pas de cette irruption, qui ne le supporte pas et qui ne peut pas l’interpréter, car elle arrive sans filtre ni traduction.

Deuxième erreur : n’autoriser que des démonstrations de rage et non des démonstrations de force

Jusqu’ici toutes les tactiques policières adoptées ont visé à empêcher ce débouché, public à défaut d’être politique, celui d’une belle et grande manifestation sur les Champs Elysées. Pourquoi est-ce si important pour un tel mouvement (qui aussi « dispersé » et « mobile » soit-il, tient à un tel objectif somme toute traditionnel)? Parce qu’on peut se sentir près des lieux du pouvoir, sans doute (« aller le chercher à l’Elysée ») mais aussi et surtout parce que l’image de la puissance de la foule renverrait un sentiment de fierté, de réussite, d’union, de reconnaissance publique, qui serait répliqué à l’infini sur les télés et les réseaux sociaux du monde entier. Le mouvement des gilets jaunes a besoin de changer d’état. Tout le monde semble lui reprocher de rejeter la politique, de refuser les délégations, de ne pas être structuré, etc. Mais à l’état naissant, tout mouvement se cherche et sa conversion en force politique ne se fait pas im-médiatement, sans médiation. Et la grande manifestation, si présente dans les traditions françaises, lui a toujours été refusée. La multitude, pourrait-on dire, aspire à une démonstration de force alors qu’on ne lui laisse exprimer que des manifestations de rage. Ce que Castaner veut combattre, ces « extrêmes », il les encourage en fermant toute issue publique (là où la foule devient un public) à ce mouvement massif. Et il le fait là encore à contre –temps, car les annonces d’agrégation de revendications montrent l’attractivité des gilets jaunes, qui aimantent toutes les contestations, dès lors qu’ils ont mis en évidence la fragilité du pouvoir.

Troisième erreur : contrôler des corps sans focaliser les esprits

La question de la mobilité est traitée techniquement pour encadrer les corps des manifestants mais est totalement à côté de la plaque du point de vue des esprits. Car la mobilité d’une grande manifestation est essentielle pour un mouvement qui passe ses jours et ses nuits à occuper statiquement des ronds-points, ces points clés logistiques, pour rependre les expressions du comité invisible. Vouloir interdire l’accès aux Champs Elysées, soit par gazage massif dans l’acte II ou par fermeture complète dans l’acte III le 1er décembre revient à favoriser des échappées ailleurs, tout autour, sans but et sans attracteur. Or, une journée à tourner en rond dans Paris sans pouvoir se compter, se contempler et se contenter, car c’est à tout cela que sert une belle manif, cela conduit à trouver des attracteurs de substitution, en l’occurrence la police. Car tout événement ne respire qu’en fonction de la qualité des conteneurs (matériels) et des contenants (culturels). Les Champs sont les meilleurs conteneurs du monde, les plus visibles, pour des grandes foules seulement cependant. Macron a réussi le tour de force de les confisquer à la foule des supporters de l’équipe de France qui ont dû subir l’humiliation de voir le privilège présidentiel l’emporter sur leurs propres passions de masse. Cette faute politique reste dans l’esprit du public, ce qui fait que le seul souvenir d’une foule passionnée sur les Champs est celui de l’enterrement de Johnny ! Et tout cela est lié plus qu’on ne le pense dans l’attention populaire. Et le deuxième critère, la qualité des contenants relève précisément de l’attention : il faut générer de bons attracteurs, ceux qui vont contenir les esprits, les focaliser, créer un sentiment d’expérience partagée dont on se souviendra. Pour l’instant, ce sont les petites barricades et les affrontements avec les forces de l’ordre qui font souvenir et qui ont fait attracteurs ( ce qui n’est pas bon pour la suite !). Castaner se propose de rejouer la même partition, avec le risque déjà signalé dans notre précédent billet, qu’il trouvera en face des acteurs plus organisés et déterminés.

Du chef de commando à l’homme d’Etat ?

Pourtant il est encore temps et possible d’adopter une autre stratégie. Certains pourraient se réjouir de ces logiques d’affrontement et de violences urbaines annonciatrices (de quoi ?) ou mémorielles (de quoi ?). En fait, elles ne peuvent que repousser et même pervertir les réponses politiques qu’il faudra de toutes façons trouver. C’est maintenant que nous allons voir si Macron peut quitter sa tenue de commando (qui a réussi son coup pour prendre le pouvoir par surprise) pour endosser l’habit d’homme d’Etat, qui prend la mesure des enjeux  et qui sent la vibration populaire au plus profond de lui. Les chances qu’il y parvienne sont minces de mon point de vue mais tout le monde a plus à perdre si le climat dégénère durablement. Pourquoi ? Car le rejet de la politique qui s’entend partout sur les ronds-points semble le miroir de ce que Macron a réalisé : la disqualification durable d’une classe politique, de ses modes de fonctionnement, de ses styles de discours. Mais ce que lui, Macron, y a substitué n’est pas du tout ce qui était attendu : la confiscation du pouvoir, du discours par des experts technocrates, munis de leurs chiffres indiscutables, et par des gurus de la startup nation d’une arrogance sans nom grâce à leur supposée réussite méritée. Tout cela est d’une violence radicale pour ceux qui doivent calculer, certes, mais au jour le jour et pour survivre.

Désir de manifestation et envie de politique

La disqualification actuelle de la politique en France est avant tout le produit d’une déception amoureuse, c’est l’hypothèse que je ferais ici. Car le discours politicien n’avait plus rien de politique, tant il était technocratique et surtout à sens unique : les alternances comme les oppositions de partis ou de chroniqueurs dans les médias tournaient depuis des années comme des boucles répétitives et imitatives, sur la dette, le déficit, la dépense publique, la rigueur, l’austérité, la compétitivité, très bien illustrée par le sketch sur la novlangue managériale de Franck Lepage, etc. Tant de beaux parleurs pour un discours à sens unique, voilà ce qui dégoûte de la politique. Car le débat, le vrai débat contradictoire avec des possibles bien distincts, cette politique-là, personne n’en est dégouté, elle reste un goût très partagé, notamment par les français. Si toutes les solutions alternatives sont a priori disqualifiées au nom de TINA, il ne reste plus qu’à rester chez soi (abstention), qu’à voter de façon provocante (FN pour que les autres dégagent) ou à combattre la police à toute occasion. Mais le travail de sape contre la politique, que Macron a encouragé et dont il a profité, lui revient dans la figure. Il doit désormais prendre conscience qu’il faut rouvrir les possibles, et arrêter de prétendre qu’il a les réponses à la place du peuple, parce qu’il n’y aurait qu’une seule réponse supposée plus savante (et même ses économistes de service sont obligés de lui conseiller de faire de la politique, c’est dire !). Un homme d’Etat serait capable d’admettre la défaite de sa vision mais ferait tout pour que le débat politique renaisse car c’est la seule façon de maintenir une vie commune possible. Il devrait donc favoriser l’expression collective des gilets jaunes et non les ignorer ni leur céder comme on le ferait à des enfants capricieux en leur demandant maintenant d’être raisonnables. Non, leur passion est une chance, leur demande d’une autre politique est une chance et elle se construit sur les ronds-points, comme c’est le cas dans les situations de grève, où on s’arrête enfin pour penser ensemble, pour se sentir ensemble alors qu’on est chaque jour enfermé dans une solitude plus grande. L’effet du débat local à chaque rond-point est essentiel pour redonner envie de politique et les cahiers de revendication montrent bien que les propositions politiques ne font pas peur, au contraire. Notons d’ailleurs que la plupart de ceux qui sont sur les ronds-points n’ont plus d’occasion de faire grève soit parce qu’ils sont hors des entreprises, soit parce qu’ils craignent trop pour leur emploi. On comprend mieux que les mobilisations se déroulent sur les ronds-points et le samedi, et on s’aperçoit alors que l’opposition avec les privilégiés salariés visait sans doute aussi le fait qu’ils peuvent faire grève, eux, sans craindre pour leur emploi. Cette désunion provisoire pourrait enfin être levée, notamment si les organisations du mouvement ouvrier se rapprochent des gilets jaunes.

L’une des étapes de reconstruction de ce goût de la politique, c’est la manifestation, c’est l’expérience d’une puissance de la multitude, des slogans criés ensemble, des conditions différentes qui se réunissent pour un but commun. Il faut donc en faire un espace de parole qui capte les esprits en même temps qu’un espace de frottement et de chaleur humaine.

Plusieurs mesures techniques devraient être prises (on peut rêver!)

Les Champs devraient être déclarés ouverts à la manifestation pour être sûr que l’agrégation se fasse bien à cet endroit et non ailleurs. Les points d’accès devraient être nombreux pour que l’on sache qu’il est vraiment possible de manifester ( et aussi de sortir sans effet de nasse). Les forces de l’ordre devraient protéger les points sensibles mais encourager aussi les manifestants à se doter de service d’ordre, ce qui devrait être facilité par la jonction avec des catégories plus habituées à manifester. Des attracteurs devraient être créés, en coordination avec la ville de Paris, sous forme de deux grands podiums au moins, plutôt à la Concorde et au bas des Champs Elysées, avec sonos puissantes, groupes de musique et prises de parole. Car il faut que la joie d’être ensemble et d’être forts ensemble s’exprime mais il faut aussi que des paroles renaissent, car jusqu’ici aucun slogan ne prenait si ce n’est « Macron démission » et à faible dose.  Il faudrait veiller à ce que les prises de parole soient ouvertes toute la journée comme le font les mouvements des places avec des règles similaires. Le début et la fin de la manifestation devraient être annoncés par le pouvoir, puisqu’il n’y a pas d’organisateur mais on sait que cela commencera très tôt, il faut donc l’anticiper et en revanche annoncer clairement l’heure de fin, en veillant à ce que les probables groupes de « casseurs » et de pilleurs se retrouvent totalement isolés, selon des logiques de queues de manif que les forces de l’ordre connaissent bien.

Peut-on espérer enfin un peu de sens politique ?

Il faudrait en effet que les forces de l’ordre prennent en main l’organisation de cette manifestation qui va de toutes façons avoir lieu et ne visent pas à son éclatement comme ce fut le cas lors des deux actes précédents. Il faut au contraire aider à la circulation collective, depuis l’état granuleux réparti dans toute la France puis transposé dans des barricades précaires vers l’état de public uni, concerné et débattant politiquement. Le risque de la conversion en mouvement politique à la mode des 5 étoiles est un risque à prendre mais ce qui compte avant tout, c’est de redonner l’envie de politique, de rendre la politique possible et de la rendre stimulante, puisqu’il sera possible de discuter enfin de solutions qu’on nous a toujours décrites comme impossibles, irréalistes, etc. Il sera toujours temps de se rendre compte qu’à chaque proposition, des oppositions vont se lever, soit catégorielles, qu’il faudra associer, soit frontales car c’est tout un système libéral autoritaire qu’il faudra affronter avec toutes ses ressources. Mais l’expérience de la puissance de la multitude doit rester ancrée dans les esprits pour maintenir ces possibles ouverts. Face à la démonstration de force (et non plus de rage) qui peut ainsi s’afficher, le pouvoir peut aussi faire une démonstration de civilité, de sens politique et de robustesse des institutions (au sens large de la démocratie, pas nécessairement celles de la Ve république précisément dont la révision complète devient de plus en plus urgente).

Contre l’extension du domaine de la peur

Tout choix centré sur les affrontements serait politiquement désastreux et contre-productif pour les institutions elles-mêmes, car l’extension du domaine de la peur n’a jamais fait grandir politiquement un pays. C’est surtout le pouvoir en place qui semble raisonner par la peur, sans doute la sienne avant tout, comme un retour inattendu de la peur des classes laborieuses et dangereuses. Face à cela, c’est le désir d’être reconnu qui ne doit pas être bafoué. La défaite politique est de toutes façons déjà reconnue à travers les concessions faites. Elle doit être soldée et ne doit pas se redoubler d’un déshonneur institutionnel en n’offrant pas de débouché public à un mouvement social de fond.

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