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Le Club de Mediapart jeu. 26 mai 2016 26/5/2016 Dernière édition

"Quelle agriculture pour l'alimentation du monde?" La vision d'Edgar Pisani

La récente crise du lait, les problèmes liés au revenu des agriculteurs ont remis le problème agricole à la une de l'actualité. Quelle est la vision d'Edgar Pisani, ancien ministre de l'agriculture, un des ministres les plus remarqués de la Vème république, pour faire face à la crise alimentaire mondiale.

La récente crise du lait, les problèmes liés au revenu des agriculteurs ont remis le problème agricole à la une de l'actualité. Quelle est la vision d'Edgar Pisani, ancien ministre de l'agriculture, un des ministres les plus remarqués de la Vème république, pour faire face à la crise alimentaire mondiale.

 

Edgar Pisani est intervenu samedi 24 octobre au Château du Tertre, ancienne résidence de Roger Martin du Gard, écrivain et prix Nobel de littérature, pour donner une conférence programmée depuis plusieurs mois. Nous sommes en Basse Normandie, au cœur d'une région rurale. La salle est pleine : quelques élus, les habitués des Amis du Tertre, des citadins et bien sûr de nombreux agriculteurs.

 

L'homme est passionné. L'œil vif et malicieux. Il ne manque pas une occasion d'intervenir avec humour. Avec Edgar Pisani, on est loin de la langue de bois. Voici un bref résumé de son intervention qui fut suivie de nombreuses questions des participants auxquelles il répondit en parcourant la salle pour plus de proximité avec ses interlocuteurs.

 

Ministre de l'agriculture de 1961 à 1966 (période au cours de laquelle il réforma l'enseignement professionnel agricole), Commissaire Européen pendant 4 ans à partir de 1981, il visita alors tous les pays africains à l'exception de l'Afrique du Sud. Il ne cessa jamais de s'intéresser à l'évolution de l'agriculture et de s'appuyer sur les contributions de nombreux spécialistes.

 

 

 

 © DG © DG

 

La faim dans le monde et le problème spécifique du continent africain sont au cœur de ses préoccupations : « Ce continent africain très maltraité par la colonisation qui a dépouillé les indigènes de toute responsabilité et en y installant de surcroît des despotes dont il est bien difficile de se débarraser. (10 % des chefs d'états que j'ai rencontré avait la mentalité d'un chef d'état indépendant ».

 

 

Edgar Pïsani rappelle les défis à relever pour tenter de vaincre un des graves fléaux de notre monde moderne : la crise alimentaire mondiale, la faim qui tue plus que les conflits armés précise-t-il.

 

Plus de 6 milliards d'hommes sur terre (bientôt 9 milliards) dont un milliard qui ne mange pas à leur faim avec plus de 100 000 qui en meurent chaque année.

 

L'eau, dont l'agriculture est grande consommatrice, va manquer comme les énergies fossiles, les hommes désertent le travail de la terre.

 

Nous dévorons à belles dents les terres cultivables. (Le grand Paris dans sa conception actuelle va étendre l'urbanisation de Paris jusqu'au Havre, le Brésil détruit 200 000 d'hectares de forêt pour se consacrer à la production d'agro-carburants supprimant un des poumons de la planète, les pays tels que la chine ou la Corée louent en Afrique des milliers d'hectares pour 99 ans, ôtant à ce continent les moyens de pouvoir à son alimentation).

 

La Chine aura de plus en plus besoin d'une alimentation carnée. Les besoins alimentaires vont doubler.

 

Il rassure les agriculteurs sur l'avenir de leur profession à laquelle certains ne croient plus.

L'augmentation de la population mondiale va accroître les besoins d'une agriculture dont la vocation est de nourrir l'humanité à condition que s'amorce une politique responsable au niveau mondiale.

 

Ses convictions

 

Il doute que le libéralisme ambiant puisse être supporté par les marchés agricoles.

L'OMC s'ingénie à organiser l'alimentation comme l'automobile. Ce n'est pas à ses yeux l'organisme susceptible de résoudre la faim dans le monde. Il redoute les décisions qui seront prises lors du prochain cycle de DOHA dont l'objectif est de maintenir le libre échange des produits agricoles au niveau mondial

 

La nature n'en peut plus.

 

« Vos organisations agricoles actuelles ne sont absolument pas une force de propositions et n'ont aucune vision »

 

La philosophie actuelle, dit-il, peut se résumer à :

« Libre pour gagner, réguler pour ne pas perdre ».

 

Les idées des verts, des écologistes sont intéressantes mais ne sauraient constituer à elles seules une politique.

 

Comment sortir de cette impasse sur des bases nouvelles ?

Pour nourrir l'humanité il faut une volonté politique considérable à l'échelle mondiale.

L'avenir doit se construire avec des exploitations familiales et vivrières (la terre est faite pour produire de quoi nourrir les hommes).

La crise, dont on sortira dans 3 ou 4 ans, laissera sur le bord du chemin de nombreux chômeurs. Ceci devrait être, dès à présent, une préoccupation majeure Or seules les exploitations de taille familiales fournissent plus d'emploi. Elles permettent également un plus grand respect de la nature.

 

Il conviendrait est que soit créé un conseil de la sécurité alimentaire au sein de l'ONU sur le modèle du conseil de sécurité militaire . Sa mission fixer les règles , éviter les désordres. Il rappelle qu'aujourd'hui la mission des Nations Unies est d'éviter les conflits militaires alors que la faim dans le monde provoque plus de morts que les conflits.

Et la FAO lance un participant ? La FAO ne produit que des statistiques et n'a aucun pouvoir d'intervention pour éviter les désordres.

 

A l'échelle de la planète il préconise l'organisation de grandes régions (Chine, Europe, Amérique du nord, Amérique du sud, Russie ...) à l'exception de l'Afrique qui n'a pas de capacité de production ni l'autorité nécessaire. Libre circulation des produits alimentaires à l'intérieur de chaque région entourée d'une barrière de protection.

 

Les échanges entre ces grandes régions , la pacification entre elles se feraient sous l'autorité de cette instance créée au sein des Nations unis.

 

Pour l'Afrique qui semble faire l'objet de toute son attention, il voit la distribution de parcelles de terre scindées en deux et attribuée en deux temps. Une première parcelle destinée à la culture pour une alimentation familiale et de proximité. Après 3 ou 4 ans, en fonction de résultats probants , l'attribution d'une seconde parcelle permettrait au cultivateur africain de s'introduire sur le marché

 

Il affirme alors avec force sa croyance : seul l'homme peut sauver l'homme. Une politique ne peut réussir que lorsqu'elle s'appuie sur une approbation des populations.

 

Il faut faire confiance à la science, à la recherche dont découlent des technologies qui peuvent être bénéfiques y compris au niveau d'une exploitation familiale. La recherche peut cependant cacher des risques, des inconvénients qu'il convient d'encadrer Une politique scientifique est indispensable.

 

 

Puis il évoque le récent conflit sur le lait et dit sans détour à l'intention des agriculteurs présents dans la salle.

« Votre image s'est dégradée Quelle image donnez-vous aux chômeurs qui n'ont pas de quoi nourrir leurs enfants en déversant les milliers d'hectolitres dans la nature. Vous avez obtenu des subventions qui vont vous permettre d'inonder des pays qui n'auront toujours pas les moyens de produire eux même. Le problème est réglé ponctuellement .... Qu'allez vous faire l'année prochaine ? ».

 

Un ange passe dans la salle. Chacun est bien conscient qu'une fois de plus le problème n'est pas résolu. L'homme inspire le respect et les questions vont se multiplier.

 

Le dialogue s'installe entre Edgar Pisani et Pierre Joliot présent à la conférence.Pierre Joliot, Membre de l'Institut, Professeur Honoraire au Collège de France, interviendra au Château du Tertre le 7 novembre prochain.Petit-fils de Pierre et Marie Curie, fils de Frédéric et Irène Joliot-Curie, Pierre Joliot a consacré sa vie de chercheur scientifique à la photosynthèse, mécanisme par lequel l'énergie solaire est convertie en énergie au sein des plantes et des algues.

Lors de sa prochaine conférence au Château du Tertre, Pierre Joliot montrera que, face aux dangers qui menacent notre planète, tels que le réchauffement climatique et la faim dans le monde, des réponses ne pourront être apportées qu'en associant le progrès des connaissances scientifiques, fondamentales ou appliquées, à une modification profonde de notre mode de vie.

Rendez-vous le 7 novembre.

 © DG © DG

 

En écoutant cette conférence puis en ayant envie d'en faire un court résumé il n'était pas dans mon intention de prendre parti mais de livrer une vision différente de celles communément présentes dans les média. J'ai ressenti du souffle, la carrure d'un homme d'Etat dont le périmètre de réflexion est celui de l'intérêt général. Nostalgie quand tu nous tiens !

 

 

 

 

 

 


 

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Un bien ancien billet, qui hélas semble avoir été trop peu lu...

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