D'une incendie à l'autre

C'est un ensemble de modes de pensée, nés en occident qui, mis bout à bout, nous empêchent de bien penser la crise écologique qu'ils entraînent. Tous ces modes de pensée ont en commun de ne pas regarder la réalité en face, et persistent, à faire de l'humain un être à part.

La France (ou le G7 ?) "Mobilise 20 millions" pour la forêt amazonienne, LVMH 10 millions … à comparer aux 100 et 200 millions mobilisés en un clin d'œil, à titre personnel, par deux fortunes françaises lors de l'incendie de Notre Dame. Dans notre civilisation dualiste, on voit bien à laquelle, de la nature et de la culture, va notre préférence. Le rapport, puisque nous ne savons plus que faire des classements, est de 1 à 10, même en ajoutant le don "fabuleux" de Leonardo DiCaprio.

Pour autant je ne suis pas persuadé que l'argent soit, en l'espèce, le "nerf de la guerre". Que nous nous débarrassions de l'idéologie qui nous pousse à exploiter avec acharnement jusqu'au dernier arpent de terre me semble plus important. Cette idéologie, repose sur le dualisme d'une part et sur la notion hiérarchique d'autre part. Un troisième concept intervient également, celui de la linéarité.

Le tout composant l'ossature de la pseudoscience économique.

Le dualisme d'abord. Nous comprenons plus ou moins, en fonction de notre éducation et du sacrifice que l'on consent à en faire, que la fable de l'homme crée à l'image de Dieu n'est que cela, une fable. Mieux encore, que l'homme créature à part, possédant seul une âme n'a guère plus de sens. On en a fini de la traquer cette âme au fond de la glande pinéale ou en tout autre lieu. Nous ne devrions plus avoir aucune raison de nous rendre "maîtres et possesseurs". Pourtant, nous continuons à parler de la nature comme de quelque chose d'extérieur à nous. Comme d'un décor dans lequel se joue une pièce dont nous sommes les seuls acteurs, les seuls sujets. Tout le reste n'est qu'accessoires : minéraux, végétaux, animaux, esprits, rien d'autre que des trucs et des machins posés là plus ou moins par hasard. Illustrations, faire-valoir ; de quoi s'occuper les mains pour de longs monologues. Nous ?  Les "modernes"[1], les cartésiens, les "anthro" de l'anthropocène. Parce que oui, ils ont raisons ceux qui critiquent ce terme en disant que tous les humains ne sont pas également responsables de la situation, pourtant cet argument ressemble fâcheusement à un "c'est pas ma faute", lâché par des sales gosses. Une façon de s'accommoder tant bien que mal de la peste qui ronge notre monde, et de dire que si tout le monde voulait bien être plus raisonnable, on finirait par trouver une solution "toutes choses égales par ailleurs". Ne pas se réintroduire dans la "nature" est la plus mauvaise des voies parmi celles qui s'ouvrent devant nous. Que l'on prélève 10 ou 100 ne changera rien, si on considère que nous le faisons "parce que nous le pouvons", que nous en avons le droit, droit divin, droit d'usage. Le dualisme est notre ennemi absolu, et il est en nous, depuis tellement de siècles. Nous l'avons absolument intériorisé.

La hiérarchie : si Darwin était allé en Sibérie plutôt qu'aux Galápagos, il aurait ramené une vision de la sélection naturelle bien différente, basée sur la coopération plutôt que sur la compétition. Ceux qui survivent sont ceux qui coopèrent comme les lichens.[2] Ceux qui s'associent pour mieux résister aux difficultés. Seules des sociétés riches comme les biotopes tropicaux peuvent se permettre de perdre du temps et de l'énergie à lutter les uns contre les autres. N'importe lequel d'entre-nous devrait le savoir. En effet, la moindre de nos cellules est un joyeux bazar. Nos mitochondries sont des aliens avec lesquels on a fait alliance. Elles ont abandonné leur patrimoine génétique, nous ont confié la responsabilité de les abriter et de les approvisionner, en échange de quoi elles opèrent les transformations chimiques qui nous fournissent notre énergie : donnant-donnant. Nous sommes par ailleurs composés d'autant de bactéries, virus et autres microbes que de cellules portant notre ADN. Nous ne sommes "jamais seuls"[3]. L'individu n'est pas plus indivisible que l'atome n'est insécable. Les mots peuvent être trompeurs. La hiérarchie, qui représente la vie comme un arbre avec des êtres de plus en plus sophistiqués, arbre à la cime duquel trônerait Sapiens-Sapiens, est une autre mystique dont nous avons à nous débarrasser.

La linéarité enfin, cette illusion que ce qui est reste identique à lui-même quel que soit le changement d'échelle qu'on lui fait subir. Pour revenir aux feus qui ravagent les forêts du globe en cette fin d'été, certains voudraient nous faire croire qu'ils existent depuis que la culture sur brûlis, pratique ancestrale, existe. Mais c'est oublier la cassure, l'ébullition[4] ce point singulier qui brise la linéarité de la courbe. Ce n'est pas la même chose de brûler un hectare et cent hectares. De le faire après avoir abattu des arbres à la hache ou au bulldozer. Les feux des paysans ne se voient pas depuis le ciel. Ceux de l'agro-business si.

Dualisme, hiérarchie et linéarité forment à eux trois notre imaginaire mythologique "occidental". Ils nous livrent pieds et poings liés aux mains des illusionnistes de la pseudoscience économique. Ces manipulateurs – manipulés eux-mêmes ? – qui pensent le monde comme un combat de l'homme contre la nature et contre lui-même. La nature, cette altérité, sans valeur en soi et exploitable à volonté.

Nous devons urgemment nous débarrasser de nos certitudes, de nos œillères. Voir le monde comme une extension de nous-mêmes. Non pas un lieu, mais un de nos organes. Les forêts ne sont pas des ressources en bois ni les rivières des ressources en eau, mais des êtres vivants ni plus ni moins complexes et respectables que nous. Ce n'est pas une mystique, c'est une spiritualité, une sensualité, une réalité expérimentable.  

 

 

 

[1] Bruno Latour : Nous n'avons jamais été modernes.

[2] Baptiste Morizot : Les ambassadeurs. Eric Bapteste : Tous entrelacés.

[3] Marc-André Selosse : Jamais seuls

[4] Olivier Rey : Une question de taille. Et https://www.canalu.tv/video/iea/conference_de_olivier_rey_etre_de_la_bonne_taille.17042

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