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Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, animateur bénévole de La Chance.
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Billet de blog 7 nov. 2020

Lettre aux signataires du Manifeste maccarthyste

Cent universitaires appuient Jean-Michel Blanquer face aux « courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits ». Et de proposer la création d'une sorte de comité d'épuration. Cet appel à la délation, souvenir d’un passé qui ne passe pas, est infâme, irresponsable et contre-productif. Il fait le jeu des terroristes.

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Madame, Monsieur,

Vous m’invitez sur votre site à réagir au « Manifeste des 100 » dont le moins qu’on puisse dire est qu’il m’a profondément choqué.

Vos commentaires sur les événements, votre approbation de Jean-Michel Blanquer, votre dénonciation de la Conférence des président d'université (CPU) et de Frédérique Vidal relèvent du débat politique, dans lequel j'ai une position largement opposée à la vôtre. Car je combats toute forme de racisme, y compris l’islamophobie, que la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNDH) a intégrée à sa définition du racisme depuis 2015. Si bien que l’islamophobie, je vous le rappelle, n’est plus une opinion, mais un délit aux yeux de la loi. Et le terrorisme le plus monstrueux n’y change rien, pas plus qu’il ne devrait amener à remettre en cause nos droits et libertés.

Là où vous sortez, selon moi, du champ de la discussion politique pour entrer dans celui de l'« infamie », c’est lorsqu’en conclusion vous proposez de constituer  « une instance chargée de faire remonter les cas d’atteinte aux principes républicains et à la liberté républicaine » - c'est-à-dire, appelons un chat un chat, une sorte de comité d’épuration des universités. Soit il s’agit de traquer des délits, et cet organisme usurperait le travail que devraient faire la police et les Renseignements. Soit il s’agit d'une forme de « police de la pensée », dont vous vous gardez bien de préciser les compétences concrètes. Comme je l’écris dans mon dernier article pour Mediapart (voir ci-dessous), ses « victimes seront-elles seulement licenciées, ou bien aussi lynchées, arrêtées, internées sans jugement, exécutées ? »

Pour moi qui descends d’une famille massivement déportée comme juive, dont mon père à Auschwitz pour deux ans de travail forcé plus les Marches de la mort, cette suggestion me donne tout simplement LA NAUSÉE. Car leur calvaire, les miens le doivent à un dénonciateur (juif) de la Gestapo…

La France de 2020 n’est évidemment pas celle de 1942. Et aucun des signataires de votre pétition n’est - je l’espère - nazi ou fasciste. Mais vous êtes tous et toutes IRRESPONSABLES : dans un pays où, aussi puissante qu’ait été sa Résistance, des collabos souvent anonymes ont quand même envoyé des millions de lettres de dénonciation envoyées à la police allemande ou de Vichy, ON NE DOIT JAMAIS APPELER À LA DÉLATION. Sauf à vouloir le pire. MÊME MARINE ET MARION LE PEN NE S’ÉTAIENT PAS RISQUÉ À FAIRE UNE TELLE SUGGESTION. Vous doublez l’extrême droite sur sa droite !

Si je croyais en Dieu et au paradis, je dirais que les dizaines de milliers de déportés, juifs, ou résistants, qui ne revinrent pas en France doivent ces jours-ci avoir honte pour vous.

Je ne suis pas moins horrifié que vous par les crimes monstrueux des djihadistes et mobilisé pour batailler contre quiconque les tolère ou, pire, les justifie. Et j’ai peur, comme tous les parents, je crois, que mes deux enfants en soient un jour des cibles pour eux - l’un est professeur en collège REP et l’autre travaille comme assistante à la mise en scène dans un théâtre, deux métiers devenus dangeureux.

Mais votre initiative ne combat pas les djihadistes : elle en fait au contraire le jeu. Outre le rôle de la police - qui, prévenue des intentions criminelles du tueur de Conflans, a gravement failli dans le cas de Samuel Paty, qu’elle aurait sans doute pu sauver -, la seule stratégie qui vaille est d’isoler les terroristes pour pouvoir les combattre puis les vaincre, et d’abord dans leurs « communautés » d'origine. Or, en pointant du doigt, à mots à peine couverts, l’islam lui-même, vous apportez votre pierre à des amalgames qui ne peuvent que pousser les plus fragiles vers les plus extrémistes.

J’en suis persuadé, comme la plupart des sociologues auxquels j’ai consacré il y a presque trois ans, avec mon collègue et ami Akram Belkaïd, une enquête  (1) : IL FAUT ABSOLUMENT UNIR ET NON DIVISER. Je le répète : en créant une chaîne, théoriquement insoutenable, qui va du terrorisme à  l’islamisme de l’islamisme politique, de fait, à l’islam, sans oublier leurs alliés soi-disant « islamo-gauchistes », vous clivez notre société et la rendez plus vulnérable aux tueurs et à leurs complices. Vous contribuez notamment à renforcer les conflits de loyauté des jeunes plus troublés par leurs différences « culturelles ». Fethi Benslama souligne notamment et à raison, dans Télérama (2), le terreau que constituent les traumatismes de l’exil et de leurs tourments identitaires, que vous alimentez.

Je ne vous salue pas, en tout cas pas cordialement,

Dominique Vidal.

(1) « Le djihadisme sous la loupe des sociologues », Le Monde diplomatique, décembre 2017.

(2) Numéro du 28 octobre 2020.

PS: Vous trouverez sur mon blog de Mediapart le commentaire que j’ai écrit juste après pris connaissance de l’« autocritique » (toute relative) du président de la République et de votre pamphlet (https://blogs.mediapart.fr/dominique-vidal/blog/311020/encore-un-effort-monsieur-le-president-pour-ne-plus-etre-islamophobe). Une précision IMPORTANTE : publiez-le en entier sur votre site, ou pas du tout. Pas de tripatouillage de phrases, SVP. Idem pour ce message.

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