Coup d’État en Turquie : quelles conséquences pour la politique étrangère de Ankara

Cinq jours après la tentative de coup d’État avortée contre le gouvernement de Recip Erdoğan, la Turquie se réveille avec la gueule de bois. Les réformes menées par l’actuel Président Recep Tayyip Erdoğan devraient en effet bouleverser profondément la politique étrangère turque.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan Le président turc Recep Tayyip Erdoğan

Une intégration à l’UE retardée ?

Cette épreuve devrait tout d’abord mettre à l’épreuve les liens unissant la Turquie à l’Union européenne (UE). La potentielle rentrée d'Ankara au sein de l’UE étant liée à l’évolution de l’État de droit, tout écart est susceptible d’interrompre ce rapprochement avec Bruxelles. Problème, la chancelière allemande Angela Merkel avait conditionné l’accélération du processus de rentrée de l’UE à la coopération de la Turquie sur la question des réfugiés. Pour l’heure, le chaos turc n’a pas eu de conséquences sur l’application de l’accord passé entre Bruxelles et Ankara, qui prévoit de renvoyer en Turquie tous les migrants illégaux en Grèce. Cet accord avait conduit à une baisse importante du nombre d’arrivées sur les îles grecques, passées de 57 000 pour février à 1500 en juin.

Cependant, pour Gerald Knaus, directeur du think-tank European Stability Initiative « l’annonce de l’accord et la menace des renvois ont suffi à elles seules à faire baisser les chiffres en dissuadant les candidats au départ. Ce recul n’est pas dû à une quelconque action de la Turquie ». Si la Turquie choisissait de ne plus accepter les retours sur son territoire, cela entrainerait de nouvelles vagues massives d’immigration vers la Grèce. Pour justifier ce désengagement, la Turquie pourrait s’appuyer sur les hésitations des 28 pour valider le processus d’exemption de visas de court séjour en Europe pour ses ressortissants. Or, les purges actuellement à l’œuvre en Turquie risquent d’accroître l’hostilité du Parlement européen envers la directive entérinant cette exemption.

Il semble que les réticences du Parlement européen sont fondées. Le coup d’État a en effet tout du cadeau du ciel pour Recip Erdoğan, dont la chasse aux opposants politiques atteint désormais son apogée. Les chiffres sont effarants. En cinq jours, 22 000 membres de l’Éducation nationale, 21 000 professeurs des écoles privées, 2 735 magistrats, 1 577 doyens d’université ou encore 8 777 fonctionnaires du ministère de l’Intérieur ont été limogés, pour leurs liens supposés avec le mouvement Gülen, leader de l’opposition depuis 2013 et exilé aux États-Unis. Dans le même temps, Erdogan a annoncé le 21 juillet l’instauration de l’état d’urgence pour trois mois, pour la première fois depuis 1980 (en dehors des régions à majorité kurde du sud-est du pays). Selon Erdogan, cette mesure était « nécessaire pour éradiquer rapidement tous les élements de l’organisation terroriste impliquée dans la tentative de coup d’État ». Si celui-ci s’est engagé à ne pas toucher aux libertés fondamentales, le peuple turc peut s’inquiéter, l’état d’urgence permettant au gouvernement de faire adopter des lois sans passer par la voie parlementaire ainsi que de limiter ou de suspendre certains droits et libertés.

L’affaiblissement d’une armée turque en guerre

La politique étrangère turque pourrait aussi être impactée par la désorganisation de son armée. L’armée était la dernière institution que Erdogan n’avait pas totalement réussi à mettre sous sa coupe. En 2007, les militaires avaient ainsi lancé une mise en garde sur le site de l'état-major pour tenter de bloquer une candidature de l’AKP, le parti d’Erdogan, à la présidence de la République. Ce fut un échec, les électeurs donnant une large majorité à l’AKP dans les urnes. Cette tentative ratée de coup d’État pourrait donc donner le coup de grâce à ce foyer de résistance. Gardienne autoproclamée des valeurs de la République et du kemalisme, l’armée a déjà perdu plusieurs de ses hauts cadres, limogés par Erdogan, ce qui pourrait par ricochet affaiblir la Turquie, alors qu’elle est en guerre ouverte contre le PKK et l’État Islamique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.