Du tambour vient l'heure du juste

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Les roulements criblaient les peaux tendues des timbales, comme un bruit dissonant qui gênait les riverains. Muets et raidis de stupeurs, les uns et les autres écarquillaient de grands yeux  poissonneux sur cette panade en procession où le pas cadencé s'enchâssait dans la geste machinale d'une cohorte gendarmière. Quelques-uns brâmaient d'enthousiasme, creusant béante une large moue de contentement sur des visages érubescents, ahanant dans l'air frais où de leurs fenêtres ils avaient piqué leurs têtes encore dépeignées, empoissées de sommeil.

Mais la plupart ne disaient mot. Tout juste entendions-nous un agacement de gorge ou quelque piaulement enfantin. Murés dans un silence grave, chacun se jurait de ne pas aller plus loin qu'une parution formelle. C'était la formule silencieuse d'un refus d'obtempérer, d'une défection à laquelle avaient abouti des mois et des ans de conspiration tant des esprits que des corps. Trop de gîte et de tumulte s'étaient affalés sur les eaux paisibles de leurs vies indifférentes. Ils auraient été des plus dociles si quelque intendant des grands possesseurs n'eût soudain l'idée d'écraser au-delà du supportable le manœuvre ordinaire et la travailleuse. Le mépris n'était pas assez à la canaille gouvernante, abouchée aux magnats, aux hommes d'affaires. Il était impérieux d'affûter la lame qui trancherait en un couperet sec et bref ce qu'il restait de bras à agiter aux contreforts des palais, d'yeux à ouvrir sur les poternes infâmes des citadelles cossues. Les entrailles de la bête tout entière se ramassaient, putrides, en quelques allégories désormais connues : le Capital, la Matraque et la Propagande. 

Fouillant dans les dédales mornes et grises de la cité, avec un regard accusé et oblique, l'on approche un peu de ces sortes de créatures qui d'apparence percluse d'ennui et repue d'une satiété de jours semblables, cèlent dans leur douleur un diamant brut. Marranes impromptus, elles s'accommodent de tout et se préservent de tout, dans une paradoxale obéissance. L'une est commis de l'Etat, rond de cuir éclusant ses heures journalières dans la torpeur des paperasseries administratives. C'est un bien curieux apanage, une insigne préséance que d'être sur le front de taille de l'excavation humaine : chaque ligne, chaque chiffre, chaque épreuve amendée se transmute en un profilé humain. Sa tâche, qu'elle accomplit avec un austère détachement, revient à modeler des hommes, non de limon ni d'argile, le vieil Adam a été biffé des registres, mais de colonnes et de nombres sur des feuilles de papier quadrillé. Ces plans de calculs atteignent à la magie de l'abstraction pure quand ils sont distillés dans l'alambique virtuel. Là le corps ressuscite dans l'éther des chiffres, dans l'empyrée des divins comptables. L'on croirait assister à l'oblation de soi, sans surcroît de vie. Mais la créature sous ses dehors amidonnés, disciplinés, cultive une fidélité à ce qui fut jadis, et par-là est encore, un signe de vraie vie. Elle communie par le regard avec ses frères marranes, reconnaissant dans ces saluts muets la communauté des vivants. 

Les journaux officiels se firent progressivement l'écho d'avaries douteuses, dont l'équivocité première céda à la suspicion de sabotage. Ce n'était point là quelque concussion mais la destruction de registres où figuraient des milliers de personnes. Engloutis dans le néant, inexistants pour l'Etat, ces êtres échappaient à toute emprise, à toute bride. Vagabonds, goliards et autres pérégrins hantaient les nuits marmoréennes des chefs de la police comme autant de spectres de libertés que ceux-là croyaient réduites à quia, entombées dans de délassantes lectures où les blandices de la fiction enivrent. Nul n'avait songé que ces vapeurs récréatives pussent soudain prendre chair. Car aucun au fond ne voyait avec discernement ce qui animait ces déserteurs, ne pouvant par leur conscience obtuse et scellée dans la créance aveugle en l'humanité des choses, accéder en-deçà d'un imaginaire agréable, d'un dépaysement de l'être dans un monde perdu. Non, ce qui avivait ces dissidents de l'ombre était une foi en la vie, en l'homme nu et frère face à la mort. Sans parti, ils étaient liés par cette part commune. Et leurs rangs grossissaient. 

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