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Billet de blog 16 févr. 2021

Se souvenir de Georges Politzer (3) : pour une psychologie du drame humain

Au-delà de sa « Critique des fondements de la psychologie », Georges Politzer nous a laissé quelques esquisses concernant son projet d’une approche psychologique concrète du drame humain. Quels sont les principes de cette analyse dramatique ? Peut-on encore s’en inspirer dans notre pratique clinique contemporaine ?

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Tout en décapant à l’acide les errements de la psychologie de son temps, Georges Politzer a laissé en jachère quelques germes pour refonder l’approche psychothérapeutique. Malheureusement, au-delà de cette ébauche, il n’a pas mené plus loin son projet de psychologie concrète, pour des raisons militantes et existentielles… Cependant, ces esquisses pourraient constituer des inspirations puissantes, pour peu qu’on se donne la peine d’en saisir l’élan, la fertilité et l’horizon. Après presque un siècle d’évolution des théories et des pratiques psychologiques, y-a-t-il encore quelque chose à saisir de ces fulgurances ? Examinons…


Les citations de Georges Politzer seront essentiellement extraites de deux ouvrages : 
    - la Critique des fondements de la psychologie, publié en 1928 et réédité au PUF (que nous citerons comme CFP)
    - Ecrits 2 : les fondements de la psychologie, ensemble d’articles réunis par Jacques Débouzy, et publiés en 1969 aux Editions Sociales (que nous mentionnerons comme FP)


Le refus d’une psychologie qui morcelle le « Je »


Pour Georges Politzer, toute approche psychologique doit partir du sujet, appréhendé dans sa singularité et sa globalité. Ce n’est qu’à partir de cette subjectivité fondatrice qu’une élaboration pourra se construire et s’ériger en connaissance humaine. Dans le cas contraire, qui consiste à partir de schémas processuels et fonctionnels pour s’appliquer secondairement à l’individu, « la première personne est morcelée en facultés, les faits psychologiques ne sont plus les manifestations du je : ils proviennent de facultés indépendantes qui ne sont et qui ne peuvent être que des entités en troisième personne »  (CFP). Ces « schémas en troisième personne » constituent donc des « notions qui rompent la continuité du je ». 
En effet, la spécificité du fait psychique se trouve complètement frelaté, pour ne pas dire anéanti, à partir du moment où il ne s’agit plus que de considérer des processus impersonnels « dont les figurants sont des créatures mythologiques » (CFP). « L’Homme est autre chose que l’enchevêtrement même le plus compliqué, la fusion même totale, des fonctions mentales » (FP). Décomposer, fractionner, ce n’est autre que mutiler et risquer de perdre l’objet même de la psychologie, en la rabattant sur l’éthologie ou la physiologie. Dès lors, le souci de préserver la dimension psychique devrait toujours « commencer par énoncer le moindre fait de telle manière qu’il soit inconcevable sans la totalité de l’individu. En d’autres termes la totalité de l’individu ne doit pas être le terme et le couronnement de la recherche, mais son hypothèse initiale » (CFP). 


Rencontre du sujet concret et dynamique transférentielle


Pour Politzer, comprendre les faits psychiques dans la perspective du sujet qui les éprouvent constitue un impératif tant éthique que scientifique. Par exemple, à propos du rêve, il convient de considérer le caractère inséparable du « Je » et du contenu onirique, celui-ci n’étant qu’une « « modulation » de ce même « Je », qui s’y rattache intimement et l’exprime » (CFP)
Ainsi, il ne peut y avoir de « psychisme » en dehors des segments de vie d’un individu particulier, d’une perspective existentielle située, et de l’échange relationnel qui permet de partager et de mettre en récit ce vécu. Dès lors, ces émergences constituent « un savoir sans application possible, parce que la seule application dont le savoir psychologique soit susceptible, c’est l’application à la réalité constituée par l’individu concret et singulier » (CFP). 
« L’étude des névroses n’est pas, chez Freud, comme dans la psychiatrie classique, une étude des névroses en soi, de ces merveilleuses entités nosologiques que les individus ne font qu’incarner et pour l’étude desquelles cette incarnation n’a aucune importance, mais au contraire, chaque névrose est comme un acte individuel qu’il faut expliquer en tant qu’individuel » (CFP). On voit bien l’abîme qui sépare cette conception subjectivante, historicisante et transférentielle de la psychopathologie des modèles nosographiques actuels type DSM V…Pour Politzer, l’individu ne peut se dissoudre dans une catégorie diagnostique aliénante, sous peine non seulement de le désapproprier de sa propre trajectoire existentielle, mais également de sombrer dans un réductionnisme inapte à produire des connaissances véritablement scientifiques. 
L’approche subjective, au contraire, autorise rétrospectivement une forme de « généralisation qui, une fois faite, devient applicable à une multitude de cas particuliers, mettant ainsi la psychanalyse en possession d’un savoir véritable » (CFP). « C’est parce que l’on part de l’individuel concret que l’induction devient possible ; c’est pour la même raison que l’on peut retourner à l’individuel concret, dont posséder un savoir psychologique applicable » (CFP).
Dès lors, il faudrait chercher « non pas à transformer en « réalités » le plan de la signification, mais à l’approfondir pour retrouver, au fond des significations collectives conventionnelles, les significations individuelles qui n’entrent plus dans la téléologie ordinaire des relations sociales, mais sont révélatrices de la psychologie individuelle » (CFP). A travers la dynamique du transfert-contre-transfert et de l’interprétation, il s’agit donc de considérer « la totalité concrète de l’individu » (FP) et de s’extraire des schémas normatifs et idéologiques qui enferment les personnes dans des enclos de généralisations absconses. « Car interpréter ne signifie pas autre chose que rattacher le fait psychologique à la vie concrète de l’individu » (CFP), afin de faire surgir des îlots de subjectivité au-delà des schémas conventionnels, qu’ils soient du registre de la tradition, des superstitions et des préjugés, ou des illusion pseudoscientifiques…
« Si Freud a eu toutes les peines du monde à faire admettre la sexualité infantile, c’est précisément parce que médecins et psychologues n’ont voulu voir dans l’enfant que ce qu’il doit être d’après certaines représentations collectives bien connues » (CFP). Actuellement, les dimensions affective, relationnelle, fantasmatique, corporelle, du développement infantile restent des aspects tout à fait occultés dans certains champs de recherche. Or, ces mêmes représentations déformées ont de plus en plus tendance à imposer leur hégémonie, en se prêtant notamment à une vulgarisation extensive, voire à une forme de lobbying auprès des instances politiques. De fait, l’enfant ne serait plus que l’expression d’un programme génétique, de processus neurodéveloppementaux, de modules cognitifs, de fonctions de traitement plus ou moins opérationnelles, et susceptibles de dérailler, intrinsèquement. En conséquence, il faut alors catégoriser la panne, reformater, et compenser….


Du vécu, pas des processus 


Une telle « psychologie » s’attaque à la dimension incarnée, signifiante et relationnelle des faits psychiques, pour les transformer et les réduire sous la forme de schémas mécanistes. « Nous disons qu’une psychologie qui remplace les histoires de personnes par des histoires de choses ; qui supprime l’homme et à sa place érige en acteurs des processus ; qui quitte la multiplicité dramatique des individus et les remplace par la multiplicité impersonnelle des phénomènes, est une psychologie abstraite » (FP). 
« Alors que l’expérience dramatique rapporte tout au plan humain et à l’individu dont la vie s’y déroule, l’étude réaliste et abstraite, ne peut étudier que les « phénomènes psychiques ». Et on étudiera les phénomènes psychiques comme on a l’habitude d’étudier les phénomènes en général : par classes, car, n’est-ce pas, il n’y a de sciences que du général. A la considération dramatique des individus succède la psychologie, science des notions de classe » (FP). Politzer avait-il anticipé le DSM, l’Evidence Based Medecine, les centres diagnostics experts et les dérives FondaMentalistes ?..
Pourtant, « ce au sujet de quoi nous voulons apprendre quelque chose, ce sont les individus particuliers qui vivent des vies déterminées dans leurs contenus » (FP) ; des personnes qui déploient des représentations, de l’imaginaire, des rêveries, des peurs, des désirs, dans telle ou telle situation, par rapport à tel ou tel événement…. 
Peut-on, dès lors, se contenter d’abstractions formelles, de catégorisations diagnostiques, qui « ne voi(en)t que des processus mentaux là où vivent et agissent des hommes ; (…) qui en face d’une réalité, abandonne(nt), au nom de la nécessité de (leur) expression le moment même qui les constitue » (FP). Il y a de quoi s’insurger face à « l’absurdité qu’il y a à faire accomplir par des choses des événements dont l’homme seul peut être le sujet » (FP), car « un processus ne peut être le sujet d’événements humains ». 
Ainsi, le « déterminisme psychologique » doit-il « s’humaniser », c’est-à-dire prendre en compte « les réactions d’ensemble de l’individu en face d’une situation ».
Au fond, « ne peut être accepté comme événement psychologique que ce que je puis reprendre pour mon compte comme récit de ce que j’ai fait moi-même » (FP).


Vers une psychologie à la première personne 


Comme on l’a déjà souligné, Politzer affirme que le fondement de la psychologie doit avant tout se baser sur la rencontre intersubjective, plutôt que sur l’analyse d’entités nosographiques ou de processus anonymes et impersonnels. Ainsi, il s’agit toujours de reconnaitre l’irréductible subjectivité de la personne et le fait que ses comportements, attitudes, paroles, doivent systématiquement se rapporter à la singularité d’un sujet s’appropriant sa propre activité. Les faits psychiques ne devraient donc être que « les incarnations de la même forme du « je » »(CFP). Du point de vue épistémologique, il s’agit alors de considérer que cette dimension subjective n’est pas un biais à éliminer, mais au contraire qu’elle définit l’objet même du champ psychologique, et qu’elle doit donc orienter sa méthodologie. « La « transformation » propre à la psychologie serait précisément celle qui considérerait tous les faits dont cette science peut s’occuper en « première personne », mais de telle manière que pour tout l’être et pour toute la signification de ces faits, l’hypothèse d’une première personne soit constamment indispensable » (CFP). Et, pour Politzer, ce « Je » est toujours empirique, situé, singulier – ce qui ne signifie pas qu’il soit d’emblée présent, et capable de saisir d’emblée ses propres déterminismes. Car c’est à travers sa mise en récit que l’instance subjective d’énonciation peut émerger, et s’approprier le sens de ses mises en scènes. En conséquence, le « Je » devrait davantage être appréhendé comme une structure fictive, une potentialité, survenant après-coup, sur un mode narratif – ce qui, contrairement à la position de Politzer, n’évacue pas le Sujet de l’inconscient et le fait que des voix divergentes et hétérogènes sont susceptibles de s’exprimer à travers le « Je ». Tout le travail de subjectivation consistera justement à tisser ces différents « courants » intérieurs, à appréhender les multiples déterminismes inconscients, les scripts qui animent et orientent le devenir, les appétences et les empêchements, les répétitions aliénantes et les espoirs de dégagement.
Et ceci dès l’aube du Sujet. Ainsi, la psychologie du développement ne permettra pas d’appréhender ce qui se trame pour cet enfant singulier, pris dans sa problématique spécifique. Là encore, il s’agit de rencontrer, de s’immerger, plutôt que d’appréhender des processus neurodéveloppementaux univoques et réducteurs. Un spécialiste de la « psychologie infantile » pourra être tout à fait inapte à saisir tel enjeu spécifique concernant un enfant particulier, s’il se réfugie derrière des schémas aussi abstraits que désencastrés. « La structure d’ensemble de l’enfance est incapable d’expliquer les détails individuels d’un comportement déterminé chez tel ou tel enfant. Pour pouvoir le faire, on devrait dégager les structures d’ensemble à la suite de recherches effectuées sur des matériaux purement individuels, comme le fait par exemple la psychanalyse » (FP).

Sartre ne dira pas autre chose…  « En fait, (la psychanalyse est) la médiation privilégiée qui permet de passer des déterminations générales et abstraites à certains traits de l’individu singulier. En fait, c’est une méthode qui se préoccupe avant tout d’établir la manière dont l’enfant vit ses relations familiales à l’intérieur d’une société donnée » (Critique de la Raison Dialectique).


L’acte comme réalité psychique


Politzer revendique le fait que la psychologie ne peut être concernée que par la réalité du fait humain, des segments d’existence, de l’incarnation du vécu, de la praxis, etc. Dès lors, au-delà des processus, il s’agit de s’intéresser à l’acte, dans la mesure où celui-ci vient concrètement charrier, condenser et mettre en scène le drame subjectif.  « Le fait psychologique doit être personnel et actuellement personnel, ce sont là ses conditions d’existence. Il s’ensuit que la notion fondamentale de cette psychologie ne peut être que la notion d’acte. L’acte est la seule notion qui soit inséparable du je dans sa totalité, seule de toutes les notions, il ne se conçoit que comme l’incarnation actuelle du je. Et précisément pour cela la psychologie concrète ne peut reconnaitre comme fait psychologique réel que l’acte » (CFP).
Dans cette perspective, on retrouve ici la notion d’enaction, qui permet de concevoir la cognition comme située, incarnée, en interaction avec l’environnement, et se déployant à travers des mises en acte. Ainsi, on ne peut comprendre le psychisme, si on ne prend pas en compte ses déploiements concrets, dans des conditions interactives, émotionnelles spécifiques, comprenant également un arrière-plan social et collectif. 
Le fait psychique s’exprime par métaphore, par mise en mouvement des éprouvés, par une gestuelle qui raconte et exprime – et qui révèle également la dialectique conflictuelle entre le texte latent – le désir inconscient – et le comportement manifeste : « un geste que je fais est un fait psychologique parce qu’il est un segment du drame que représente ma vie (…) mais c’est le geste éclairé par le récit qui est le fait psychologique et non le geste à part, ni le contenu réalisé du récit » (CFP). 
L’acte devient psychique à partir du moment où il s’adresse, dialogue, et sollicite une forme de mutualité interactive, en attente de mise en forme et de sens ; là, quelque chose d’un monde commun résonne, un Nous se tisse. Et ce corps en mouvement pris dans l’intersubjectivité devient alors le fondement de la communication, mais aussi du Soi émergent. 


Du sens inscrit dans la réalité humaine


Pour Politzer, il faut donc revenir à la spécificité de l’expérience humaine, en tant que vecteur de toute subjectivation : « c’est sous son aspect humain que notre expérience immédiate et quotidienne nous présente la vie » (FP). 
Dès lors, « le fait psychologique n’est pas le comportement simple, mais précisément le comportement humain, c’est à dire le comportement en tant qu’il se rapporte, d’une part, aux événements au milieu desquels se déroule la vie humaine et, d’autre part, à l’individu, en tant qu’il est le sujet de cette vie. Bref, le fait psychologique c’est le comportement qui a un sens humain. Seulement, pour constituer ce sens, on a besoin de données qui nous sont fournies par le sujet et qui nous parviennent par l’intermédiaire du récit : le comportement simplement moteur ne devient donc fait psychologique qu’après avoir été éclairé par le sujet » (CFP). 
Ainsi, l’acte, pour « s’humaniser », pour être subjectivement approprié, doit-il pouvoir s’inscrire dans une trame narrative : « Le fait psychologique étant un segment de la vie d’un individu singulier, ce n’est pas la matière et la forme d’un acte psychologique qui sont intéressantes, mais le sens de cet acte, et cela ne peut être éclairé que par les matériaux que fournit par un récit le sujet lui-même » (CFP). 


La force du récit


« La psychanalyse, c’est le roman élevé au niveau de la science » (FP). 


De fait, le dispositif psychanalytique constitue par lui-même un cadre épistémologique à même d’appréhender la narrativité comme objet spécifique de savoir. 
Contrairement à l’introspection, ou à l’étude de processus impersonnels, le récit constitue pour Politzer une base « objective » qui permet d’aborder les enjeux psychiques à travers leur réalité signifiante et intersubjective. Dès lors, si « tout comportement suppose un récit adéquat d’où il procède »(CFP), l’acte ne peut effectivement être approprié subjectivement qu’à travers un détour par une forme d’interprétation venant le réintroduire dans une trame signifiante dont le Je est l’auteur. 
« Se placer au point de vue concret pour n’accepter comme faits psychologiques que les segments de la vie de l’individu particulier, assigner à l’analyse psychologique comme but essentiel l’établissement de la signification du fait psychologique dans l’ensemble de la vie du je singulier, implique à chaque instant le dépassement des récits immédiats, et la nécessité de les éclairer par les données de l’analyse, pour déterminer la signification précise de l’acte du Je. La psychanalyse est donc orientée par son inspiration fondamentale vers l’inadéquation entre la pensée récitative immédiate et la signification réelle de l’acte vécu par le sujet » (CFP). 
Et, pour Politzer, ce récit significatif à la première personne vient justement mettre en lumière ce qu’il appelle le « drame humain », qui constitue la spécificité même de l’investigation psychologique. 

Une analyse dramatique


« L’acte de l’individu concret, c’est la vie, mais la vie singulière de l’individu singulier, bref, la vie, au sens dramatique du mot » (CFP). 


Selon Politzer, cette singularité existentielle ne peut être respectée que si l’investigation psychologique se maintient sur le plan de ce drame : « les faits psychologiques devront être les segments de la vie de l’individu en particulier ». 
Tel un « critique dramatique », le psychologue devrait appréhender l’acte comme une forme expressive du drame, et « sa méthode ne sera donc pas une méthode d’observation pure et simple, mais une méthode d’interprétation ». Cette exigence épistémologique est la seule capable de garantir « la continuité du Je » dans sa dimension scénique, sans basculer dans un formalisme désubjectivant.  
Car, « c’est dans le drame que nous place d’abord notre expérience quotidienne. Les événements qui nous arrivent sont des événements dramatiques : nous jouons tel ou tel rôle, etc. La vision que nous avons de nous-mêmes est une vision dramatique (…), dramatiques aussi sont nos intentions (…), c’est sur le plan dramatique qu’a lieu aussi le contact avec nos semblables (…) [et] la compréhension que nous avons les uns des autres » (FP).
L’expérience dramatique est celle de notre ancrage dans le monde, sur le plan de la senorisalité, des significations, des affects, des éprouvés, des représentations, etc. Là, se noue une « perception doublée d’une compréhension » - même si celle-ci se déploie parfois à l’insu du Sujet….
« Le drame possède deux caractéristiques fondamentales : ses événements sont singuliers « dans l’espace et dans le temps » ; ils ne sont concevables que rapportés à des individus considérés dans leur unité singulière » (FP). 
Comme le soulignait déjà Claude Bernard, « jamais la statistique n'a rien appris ni ne peut rien apprendre sur la nature des phénomènes », qui plus est dans leur dimension subjective, singulière, incarnée, contextuelle. Dès lors, « pour qu’une affirmation puisse seulement être considérée comme appartenant à la psychologie, il faut déjà qu’elle se rapporte au drame ; il faut qu’elle énonce quelque chose de quelqu’un » (FP) en atteignant les faits dramatiques dans leur singularité individuelle, au-delà des corrélations, des moyennes et des extrapolations…


Drame et intrigue existentielle


Sur le plan épistémologique, la notion de « drame » élaborée par Politzer reste assez vague. De mon point de vue, il s’agit de considérer à la fois ce qui se déploie là, de manière située, existentielle, dans une configuration particulière pour le sujet, tout en intégrant tous les sédiments qui viennent ainsi se réactualiser en donnant de l’épaisseur aux circonstances : réemergence de fragments d’histoire, fantasmes, complexes, processus identificatoires, dynamique transférentielle,transmission trangénérationnelle mais aussi habitus, processus incorporés de la socialisation, enjeux culturels et identitaires, situation d’oppression et d’aliénation, pratiques altératrices, etc.
Le drame articule donc le diachronique et le synchronique, le conjoncturel et le structurel, l’actualité et l’historicité, le contingent et le structurel, le hasard et la nécessité, l’inédit et le déterminé, le singulier et le collectif, l’existentiel et le social, l’imprévu et la répétition, l’émergent et l’après-coup, la fracture et la continuité, l’institué et l’instituant, l’intentionnel et l’inconscient….
Ainsi, les complexes, qui sont « les préoccupations fondamentales du sujet, ses préoccupations vitales, l’intrigue de la tragédie qu’est sa vie » (FP), paraissent également façonnés par la situation concrète dans laquelle ils émergent et se construisent, avant de constituer des « attracteurs » de signification. Par conséquent, les « réactions psychologiques » seront « déterminées par ce qui détermine la situation elle-même. » Par exemple, « la formation du complexe d’Œdipe dépend de l’organisation de la famille, parce que de cette organisation découlent des situations déterminées qui déterminent la vie et l’évolution de l’individu » (FP). Le drame vient donc nouer tous ces enjeux entremêlés pour constituer une intrigue en quête de sens….


Vers une science herméneutique et dramatique des événements humains


Pour Politzer, l’expérience dramatique est donc la voie royale pour appréhender la « vie au sens humain », pour explorer le champ des significations tant sur le plan individuel que groupal. De fait, l’étude du psychisme humain ne peut être que celle des réalités qui se manifestent à travers l’existence concrète. Le psychisme ne peut être objet de science qu’autant qu’on le considère comme le support d’autres réalités que lui-même, et « le drame représente le pont qui permet le passage de la mythologie des processus vers les événements réels de la vie humaine » (FP). 
« Il est incontestable qu’il y ait dans le drame matière à une science originale. Celles des sciences de la nature qui s’occupent de l’homme étudient, en effet, ce qui reste une fois que l’on a dépouillé l’homme de son caractère dramatique. Mais la connexion de tous les événements proprement humains, les étapes de notre vie, les objets de nos intentions, l’ensemble des choses très particulières qui se passent pour nous entre la vie et la mort, constituent un domaine nettement délimité, facilement reconnaissable, et qui ne se confond pas avec le fonctionnement des organes, et il est à étudier car il n’y a aucune raison de supposer que cette réalité échappe par miracle à toute détermination » (FP). 
Si « les faits psychologiques ne sont que les faits humains en tant qu’ils se rapportent à l’individu » (FP), s’ils s’expriment à travers la scène dramatique de l’existence concrète, ils sont cependant déterminés de manière dialectique, complexe, rétroactive, par tout un ensemble de circonstances extérieures au sujet. 


Prise en compte du situationnel et des déterminismes matériels


Politzer rappelle avec sa verve habituelle que « le déterminisme psychologique en lui-même n’est pas un déterminisme souverain », et que la psychologie doit rester « enchâssée dans le déterminisme économique des faits humains ». Selon cette anthropologie marxiste, l’actualité individuelle vient aussi révéler l’ensemble des faits humains réels : enjeux socio-historiques, culturels, conditions réelles d’existence, événements collectifs, processus d’institutionnalisation, etc.
Ainsi, « lorsqu’il s’agit vraiment des fondements de la psychologie, le véritable « tact psychologique » ne peut être acquis que grâce à la connaissance des faits humains tels qu’ils sont, indépendamment de la psychologie » (FP). Et, « si la psychologie classique n’ignore pas les « examens de situation » et si elle essaie souvent de comprendre l’individu en fonction de son « milieu », elle se fait de ces situations et du milieu une conception unilatérale et abstraite » (FP), sans pouvoir prendre en compte les conditions réelles de socialisation et d’acculturation. Cependant, certains « complexes » sont « symptomatiques d’une organisation sociale déterminée » ; il serait donc vain de les essentialiser, sans appréhender les conditions concrètes (organisation familiale, socio-économique, géopolitique, etc) qui peuvent préluder à leur émergence. 
« La vérité est que la psychologie ne nous fait et ne peut jamais nous faire connaître aucun commencement. Elle n’est pas au « commencement », elle est « au milieu ». Il n’y a dans l’homme rien, aucun fait, aucune manifestation dont l’étude puisse être faite d’une façon complète par la « psychologie », ou au sujet desquels la psychologie doive dire le dernier mot. Car tout ce qui arrive à un homme est rigoureusement déterminé dans l’ensemble des faits vécus par lui » (FP).


Complexité des régimes de subjectivation


Il ressort de ces observations que les processus de subjectivation sont surdéterminés, qu’ils se situent à l’entrecroisement de déterminations multiples, qu’ils sont même constitués par cet entrecroisement. L’approche psychologique doit donc accueillir la personne et son « monde », toutes ses relations intériorisées , toutes ses pratiques incorporées, cette totalité sociale qui produit justement des effets d’individuation. Comme le démontrait Lucien Sève, le sujet humain peut être à la fois une réalité à part entière au sein du corps social tout entier, tout en étant en dernière instance produit par lui. A travers la praxis, à travers l’acte considéré dans sa dimension psychique, en attente de récit et d’appropriation subjective, l’individu affirme donc sa singularité irréductible, mais aussi toutes les surdéterminations convergentes qui ont préludé à cette subjectivation. Il y a toujours du reste, du manque, de l’énigmatique, et le Sujet émerge dans les interstices de cette complexité.

Conditions d’une psychologie concrète et positive


D’après Politzer, « la psychologie scientifique ne pourra donc être que celle qui retourne à l’expérience psychologique véritable qu’est le drame », afin « de rendre justice à la « particularité » des phénomènes psychiques » (FP). 
Ainsi, la psychologie concrète doit rester « sur le plan du Je », et investir la réalité de la signification « qui fait d’un ensemble de mouvements une scène humaine » (CFP), sans transformer a priori ces segments de la vie dramatique en processus impersonnels.
« Certes, la psychologie, comme toute science positive, doit aboutir à des généralités et, si l’on veut, à des considérations sur des fonctions générales. Seulement, elle doit aboutir aux généralités, et encore par voie de généralisation, mais non commencer par les généralités comme le fait la psychologie « scientifique » » (FP). L’étude des phénomènes psychologiques, et les connaissances qui peuvent en être extraites, ne peuvent donc partir que du concret et de la réalité du drame humain : « ce qu’il faut c’est l’explication dramatique, c’est à dire l’explication de segments dramatiques par d’autres segments dramatiques, plus fondamentaux » (FP).
Sur le plan épistémologique, il s’agit d’une prémisse essentielle, qui vient radicalement modifier le dispositif même du recueil des « faits » psychologiques. En effet, les dispositifs expérimentaux, les études statistiques, l’imagerie, etc., ne pourront jamais atteindre la dimension proprement humaine et subjective du psychisme. A contrario, le cadre psychanalytique autorise une appréhension réellement scientifique de la réalité psychique, en intégrant la dimension du sens et du vécu, avec la possibilité de repérer des extrapolations après-coup.
« L’objet de la psychologie étant une fois défini comme le drame, la totalité de l’individu devient l’hypothèse initiale et fondamentale, sans laquelle aucun fait et aucune notion de psychologie n’est concevable, et l’analyse élémentaire devient non seulement possible, mais réellement féconde. La psychologie concrète, tout en décomposant le drame, va vers des éléments qui sont eux-mêmes dramatiques, et impliquent la totalité de l’individu, au même titre que le fait ou les faits sont décomposés » (FP). 


Vers une nouvelle scientificité : complexe et dialectique


Pour Politzer, « la psychologie concrète dépasse l’opposition de la psychologie subjective et de la psychologie objective. Le fait psychologique, tel qu’il est défini par elle, n’est, en effet, ni une donnée de la perception interne, ni une donnée de la perception externe, parce qu’il n’est la donnée d’aucune perception. Il résulte de cette expérience courante que nous avons du drame et qui n’est pas une simple perception, mais une perception compliquée d’une compréhension » (FP). 
Au-delà de l’antithèse de l’objectivité et de la subjectivité, l’ébauche de psychologie concrète politzerienne supposerait donc une forme de synthèse dialectique. Et celle-ci, n’apparait possible que par l’intermédiaire d’une médiation, à travers la mise en récit et l’intersubjectivité. 
« La signification des comportement humains ne peut être connue que parce que l’homme s’exprime par la parole, ou si l’on veut parce qu’il pense. Mais ce qui intéresse le psychologue, ce n’est plus la pensée en elle-même, ce n’est pas elle qu’il doit chercher à saisir à travers ses incarnations : il ne doit pas, pour effectuer cette recherche, faire abstraction de la signification, car c’est précisément celle-ci qui importe à la psychologie » (CFP). 


L’existence humaine se tisse dans le sens, les liens, le social ; à travers tout ce qui nous altère, nos praxis et les dispositifs institutionnels qui nous constituent ; à travers les espoirs d’émancipation et la réalité des aliénations… Dès lors, toute psychologie véritable ne pourra faire abstraction de nos drames personnels et collectifs. Et, au-delà des conflits théoriques et des guerres de chapelle, tel devrait être notre engagement de cliniciens.
Quelle postérité pour ces esquisses ? Quelle résonance avec nos enjeux contemporains ? 
A suivre…


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Ensemble, contre les violences sexistes et sexuelles dans nos organisations !
[Rediffusion] Dans la perspective de la Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes, un ensemble d'organisations - partis et syndicats - s'allient pour faire cesser l'impunité au sein de leurs structures. « Nous avons décidé de nous rencontrer, de nous parler, et pour la première fois de travailler ensemble afin de nous rendre plus fort.e.s [...] Nous, organisations syndicales et politiques, affirmons que les violences sexistes et sexuelles ne doivent pas trouver de place dans nos structures ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Les communautés masculinistes (1/12)
Cet article présente un dossier de recherche sur le masculinisme. Pendant 6 mois, je me suis plongé dans les écrits de la manosphère (MGTOW, Incels, Zemmour, Soral etc.), pour analyser les complémentarités et les divergences idéologiques. Alors que l'antiféminisme gagne en puissance tout en se radicalisant, il est indispensable de montrer sa dangerosité pour faire cesser le déni.
par Marcuss
Billet de blog
Pas de paix sans avoir gagné la guerre
« Être victime de », ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose et on espère qu'on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page. Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais.
par eth-85