Véran tu t’es planté

La pandémie de la COVID-19 à mis en lumière les défaillances du système de santé français sur le plan politique : absence d'anticipation et de gestion préventive, défaut de réactivité pour répondre à la crise, maltraitance des soignants. Une réflexion pour un changement en profondeur du parcours de soins est nécessaire et urgente.

Véran tu t’es planté

Pour parodier le ministre de la santé dans cette sortie dépourvue d’élégance, il est aisé de dresser une liste à la Prévert de tous les « plantages » d’Olivier Véran, neurologue praticien hospitalier du CHU de Grenoble en détachement en raison de ses activités politiques, occupant actuellement le poste de ministre de la santé et des solidarités.

Les masques tout d’abord ; il connait ce dossier depuis longtemps et ne peut se décharger sur d’autre de sa responsabilité d’avoir laissé filer les stocks contre l’avis réitéré des experts médicaux qui conseillent le ministère. La prévention, c’est prévoir ce qui ne paraît pas envisageable. Cela n’a pas eu lieu. Mais au lieu de le reconnaître, voilà que les mensonges prennent la vague : les masques ne servent à rien, ne peuvent bloquer une transmission pourtant à l’évidence ORL sous quelque forme que ce soit ; au point que même les soignants en manquent cruellement. Ensuite, discrètement, on tente d’en obtenir de l’étranger, puis d’en fabriquer, avec un discours officiel qui peu à peu s’infléchit, jusqu’à il y a peu voir le Professeur Salomon interviewé portant un masque ! Un comble. Ca y est, le masque est donc là, on n’ose cependant pas le rendre obligatoire, toujours cette couardise dans la prise de décisions qui a émaillé toute la crise. On incite les entreprises françaises à en fabriquer, de plus en plus, pour couvrir des besoins enfin reconnus : des ateliers se multiplient, pilotés par des entrepreneurs motivés à participer à l’effort national. Mais voilà maintenant, ultime trahison, que le gouvernement achète à nouveau les masques en Chine. Cela est pitoyable Olivier Véran.

Les recommandations thérapeutiques ensuite : les médecins généralistes, en début d’épidémie, reçoivent comme recommandation, au mois de mars, de prescrire du paracétamol et surveiller l’aggravation, maintenant à domicile les patients ne nécessitant pas d’assistance respiratoire. Aucun dépistage n’est prévu pour eux et leur entourage. Si les patients s’aggravent on conseille de prescrire morphine et benzodiazépine, soit une stratégie de soin palliatif, sans aucune option à visée curative : le médecin regarde son patient s’aggraver et l’accompagne à la mort : c’est insupportable pour un praticien qui a prêté serment selon Hippocrate de tout faire pour soigner son patient. Alors il y a des tentatives thérapeutiques en l’absence de recommandations curatives, c’est bien normal, c’est humain. Mais c'est mal vu.

Et malgré l’aggravation de la situation il n’y aura jamais de recommandation thérapeutique à visée curative, les autorités se retranchent derrière une science impuissante et hors sujet car coupée de la réalité clinique. Qui proposerait un placébo à sa maman en train de mourir plutôt qu’une molécule ayant une chance même minime de la sauver ? Alors les médecins se lancent, faute de mieux : antibiotiques, hydroxy chloroquine, corticoïdes, avec enthousiasme, dans la souffrance de se sentir abandonnés. Mais le politique s’en mêle et pour la première fois dans l’histoire de la médecine peut-être un pouvoir politique interdit à des médecins de prescrire un médicament à leurs patients : c’est grave, c’est un fâcheux précédent. C’est inacceptable, c’est dangereux, ce n’est pas son rôle.

Alors le ministre et ses sbires nous sortent la solution : dans quelques semaine, fin avril au plus tard ils vont apporter le Graal : l’étude internationale européenne DisCovery, censée réunir de nombreux pays dans une recherche du traitement absolu, même si en attendant on laisse encore un peu mourir ses malades comme l’état le prescrit. Mais en fait c’est encore un « plantage ». Cette étude d’origine française au design bâclé ne séduit pas la communauté scientifique et jamais le protocole ne sera adopté au niveau européen. C’est l’échec, une mascarade, et le sujet disparaît des écrans. Le HCSP, mou et aux ordres comme toujours, se fend d’un document qui recommande … de ne rien faire. On aurait aimé une vraie dynamique européenne pour lutter contre cette pandémie qui est un vrai problème de santé publique, mais nos édiles ont préféré communiquer sur des batailles d’ego sans intérêt et éviter de parler des vrais enjeux.

Les vrais enjeux ministériel ne sont pas le choix de tel ou tel médicament, laissons cela aux cliniciens de terrain qui en savent bien mieux, ce sont plutôt quelle politique de santé faut-il mettre en place pour éviter la faillite des décisions qui ont régi la crise actuelle avec les défaillances que l’on voit. C’est là que l’on attend le ministre et son équipe, mais là encore ça « plante », Olivier Véran : les soignants ne veulent pas de médaille ou de bons d’essence, les soignants ne veulent pas une petit prime, les soignants attendent une refonte du système de santé, en son ensemble, bien au-delà de l’hôpital public, permettant de positionner celui-ci au bon endroit et avec les bonnes missions sur un chemin clinique cohérent pour le patient depuis sa prise en charge par le généraliste jusqu’à sa guérison. Ce n’est pas le problème des urgences, mais comment dans ce chemin donner les outils qui éviteront l’engorgement des urgences, puis des lits d’aval. Mais on continue à fermer des lits comme si de rien n’était, a maltraiter les urgentistes, et le Ségur de la santé dont les objectifs restent très flous, ne semble pas se mettre à la mesure de l’enjeu et ne rassure pas les soignants.

Les soignants sont épuisés, désespérés, conscients que probablement rien n’a changé et que le virus parti les administratifs, toujours plus nombreux, vont reprendre le pouvoir, supprimer toujours plus de lits et écraser à nouveau les acteurs du soin : dépression, burnout, maladies, suicides, voilà le lot quotidien d’une crise qui n’en finit pas.

Où est la vision politique globale, nationale et européenne, que l’on attend désespérément, où sont les hommes et les femmes qui pourraient la porter ?

« Usque tandem abutere patientia nostra ? » Olivier Véran, il faut relire les Catilinaires.

 

Docteur Jean-Pierre Alibeu

Praticien hospitalier honoraire du CHU Grenoble Alpes, ancien expert du HCSP

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