Va-t-on vers une seconde phase de Brutalisation ?

La radicalisation politique, mise en relation avec l’état traumatique de la société à la suite de la multiplication des tueries de masse, et l’hystérie médiatique autour du terrorisme peuvent-ils amener à la « brutalisation » généralisée telle qu’observée dans les années 1930 ? Peut-on en percevoir quelques prémices ?

La notion de « Brutalisation des esprits et des idées » est bien connue des historiens de l’entre-deux guerres, comme des historiens de la guerre en général. Cette expression a été employée pour la première fois par Georges Mosse1 pour désigner les conséquences en termes de psychologie collective des traumatismes engendrés par la boucherie qu’a constituée la Grande Guerre. Plus précisément, et à la fois plus généralement, il désigne le phénomène de banalisation de la violence, dans les discours comme dans les actes, du champ politique européen. Cette banalisation de la violence, et surtout de la violence publique a participé, entre autres joyeusetés, à l’acceptation relativement massive des régimes totalitaires dans toutes les couches de la société, des prolétaires aux capitaines d'industries. Pour les gens de l’époque, cette brutalisation, venait avant tout des images d’ultra violence, de la colère cent fois contenue et intériorisée devant la perte de dizaines de camarades de combat, etc… Pour les hommes et les femmes d’alors, le traumatisme avait été très souvent soit vécu directement, soit par l’intermédiaire d’un ou plusieurs proches, et j’ai longtemps cru que la violence devait être vécue « de l’intérieur », par un nombre massif d’individus pour qu’elle amène autant de conséquence sur une société entière. Les deux dernières années, et surtout la dernière semaine à s’être écoulée semblent m'avoir donné tort.

L'Enfer chant XXVI Botticelli L'Enfer chant XXVI Botticelli

En effet, nombreux sont les psychologues, sociologues et spécialistes de tous poils à avoir fait le parallèle entre le comportement de l’ensemble de la société suite aux quelques tueries de masse et des traumatisés de guerre. Les psychologues reçoivent régulièrement des patients, qui n’ont assisté directement à aucune de ces atrocités, et qui pourtant, angoissent. Ils évitent le plus possible les transports en commun, les places fréquentées, les terrasses, bref tous les lieux associés, dans l’inconscient collectif à la possibilité d’une tuerie soudaine, et, surtout, aveugle. Ce comportement traumatique, qui confine parfois à l’hystérie, est criant dans l’espace médiatique, où défilent en boucle des jours durant des images où l’on ne voit rien, mais où l’on imagine tout, devant des présentateurs et des experts à la fois excités, angoissés, incompréhensifs et fatalistes. Ces images et des discours répétés inlassablement, qui en appellent à notre sentiment le plus puissant : notre instinct de survie, maintiennent les individus, et donc la société sous une tension qu’elle supportera très mal sur la longue durée. Quelques –trop rares - voix s’élèvent pour tenter de remettre ces évènements à leur place : exceptionnelle, spectaculaires, mais dont les dégâts restent dérisoires à l’échelle des États, à côté des dangers bien moins terrifiants mais si destructeurs : obésité, accidents domestiques, accidents de la route… Mais ces voix ne portent pas, car d’une part elles sont ultra minoritaires, et d’autre part elles tentent d’opposer la raison aux passions déchainées, tentative vouée dans la plupart des cas à l’échec par avance.  

On observe par ailleurs, un État remis en cause dans son rôle premier, celui de pacificateur de la vie publique.  Cette remise en cause entraine une perte de repères pour la classe politique Française. Ses membres, sachant pertinemment qu’il est impossible de tout prévoir et de tout contrôler, même dans l’état le plus totalitaire qui soit, essaient tout de même de sauvegarder leur légitimité en proposant le plus sérieusement – peut-être même sincèrement ! - du monde des solutions toutes plus impossibles les unes que les autres. Fiches S, mise en camp de rétention, État de siège, lance-roquette… inutile de tout rappeler ici, le lecteur aura compris. Or, nous le savons, la sécurité de spectacle, pour répondre aux tueries de spectacles aura les mêmes effets : il rassurera momentanément la population, tout en empêchant pas les attentats, et il faudra donc aller encore un peu plus loin à la prochaine tuerie pour sauvegarder la légitimité de l’État.

La surenchère sécuritaire et les stigmatisations qui l'accompagnent invariablement,  auront, je le pense, un double effet pervers. Tout au niveau de la lutte anti-terroriste : la stigmatisation jette dans les bras des fous de Raqqa, ceux parmi les exclus, qui ont un tempérament violent et un très modeste attachement à la vie.  Elle dissuade de plus, par la méfiance qu’elle inspire, les proches de ces personnes « à risque » d’accorder leur confiance au corps public et de lui demander son aide. Le tout sécuritaire, d’autre part, en rappelant par ses symboles la menace au quotidien,  empêche le souvenir collectif de s’atténuer, et les tensions de retomber, ne serait-ce qu’en partie.

Cette radicalisation politique, mise en relation avec l’état traumatique de la société, et l’hystérie médiatique autour du terrorisme peuvent-ils amener à la « brutalisation » généralisée telle qu’observée dans les années 1930 ? Peut-on en percevoir quelques prémices ? La réponse est, comme toujours très ambivalente. Tout d'abord, ne cherchons pas à retrouver exactement les évènements des années 1930, les mécanismes, si ils procèdent de réactions de psychologie collective similaire, seront tout différent. La population, contrairement à celle d'alors, n'a fort heureusement pas été formée par une guerre massive à l'exercice de la violence.  Il n'y a pas, aujourd'hui, de groupes significatifs prêts à employer les méthodes des années 1920-1930: Ratonnades massives, violence politique à grande échelle, combats de rue confinant à la guerre civile entre extrême gauche et national socialisme, assassinats politiques... Rien de tout cela aujourd'hui.Et pourtant...

Les violences envers la population assimilée musulmane – et donc potentiellement solidaire du terrorisme -  ont triplés en France depuis les premiers attentats2, les manifestations du racisme, explosent. Il n’y a pas encore de véritables pogroms massifs, mais la pente est d’ores et déjà entamée. Le climat de peur entraine des réactions irrationnelles, et, en souhaitant éviter la violence pour soi, la peur nous incite à la pratiquer sans inhibition sur autrui, tel est l’instinct de survie. L’acceptation de méthodes il y a encore quelques années inimaginables, comme la torture, progresse inexorablement dans la société3. A mesure que Daesh va perdre son assise territoriale, il sera de plus en plus réduit aux actions de terrorisme, pour légitimer son existence, et servir sa propagande, celles-ci risquent donc de se multiplier. Avec elles, c’est cette peur, et cette accumulation de tensions qui vont grandir, et oui, je le pense, tout cela peut aboutir à une banalisation de la violence dans les esprits, comme dans les idées, avec un possible retour de la guerre entre des peuples qui pensent aujourd’hui qu’elle est définitivement derrière eux.

Daesh, comme l’a rappelé Yuval Noah Harari emploie la stratégie de la mouche, terriblement efficace « Un terroriste, c’est comme une mouche qui veut détruire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est bien incapable de déplacer ne serait-ce qu’une tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. C’est ainsi, par exemple, que la mouche Al-Qaïda a amené l’éléphant américain à détruire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient. »4 Cette stratégie pourrait bien viser à amener les États en apparence indestructible de l’extérieur, à s’autodétruire. En empruntant un tournant vers un autoritarisme qui ne dit pas son nom, et des méthodes de contrôle permanent qui nous amènent vers une société de la suspicion.  En banalisant eux-mêmes un type de violence qu’ils avaient réussi à presque totalement éradiquer : la violence politique/guerrière. De ce fait, les méthodes employées par Daesh – et d’autres – finiront par paraitre de moins en moins inacceptables. Il se rapprocherait alors de son objectif final : Rétablir le califat (fantasmé) "originel", qui s'étendrait de l'Espagne à l'Indus.

           Cependant, rien n’est encore perdu, et aucun mouvement de fond n’est totalement irréversible. La société n’est pas encore arrivée au bout de sa résilience. Si les actes d’islamophobie ont explosés, il semble qu’il s’agisse surtout de la libération d’un sentiment préexistant, qui trouve une occasion dans ces attentats. Une grande partie de la population reste attachée à ses valeurs, et le racisme ne semble pas avoir significativement progressé en termes de « nombre de racistes ». De plus, pendant que France 2 (!) n’hésitait pas à diffuser l’abjecte interrogatoire d’une victime aux côtés du corps sans vie de sa femme, sur le web, des centaines, des milliers de citoyens appelaient au calme, à ne pas céder à l’hystérie, à ne surtout, surtout pas diffuser de vidéos, ne surtout pas propager de rumeurs, et à ne surtout pas céder à la panique. L’espoir, une fois n’est pas coutume, est mince, et la solution ne viendra pas d’elle-même telle la Religion Révélée, mais rien n’est encore perdu.

              Si comme disait si bien Marx à propos du coup d’État de Napoléon III,  « L’histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une comédie », cette comédie ci, ne ferait rire personne.

 

1 - De la Grande Guerre au Totalitarisme: la brutalisation des sociétés Européennes, Paris, Hachette, 1999.

2 - http://www.atlantico.fr/decryptage/violences-contre-religions-que-chiffres-actes-anti-musulmans-ne-devraient-pas-empecher-voir-ailleurs-guylain-chevrier-2523385.html

3 - https://www.acatfrance.fr/rapport/rapport-un-monde-tortionnaire-2016---que-pensent-les-francais-de-la-torture--

4 - http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160331.OBS7480/la-strategie-de-la-mouche-comment-quelques-terroristes-font-trembler-les-grandes-nations.html

 

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