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Billet de blog 1 juin 2022

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La politique migratoire du Japon en 2022 : vers un changement ?

L’immigration au Japon connaît désormais de grand changement. Le pays s’ouvre officiellement aux travailleurs étrangers peu et moyennement qualifiés. En vertu de la loi portant sur le contrôle de l’immigration et la reconnaissance des réfugiés, les travailleurs qui remplissent les nouvelles conditions auront accès au pays.

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Leur objectif sera de travailler dans certaines industries spécifiques (l’agriculture, médecine, santé, construction, activités manufacturières diverses et services liés à l’hébergement et à la restauration) pendant une durée de cinq ans. Découvrez ici l'essentiel à savoir sur la politique migratoire du Japon en 2022.

Un taux élevé de main-d’œuvre immigrée au Japon d’ici 2040

Le Japon sera d’ici 2040 dans le besoin d’un important nombre de mains-d'œuvre immigré pour aboutir aux objectifs de croissance prévus par le gouvernement. Ce dernier cherche donc à ouvrir un débat sur ce sujet dans un pays où la population est vieillissante, où le taux de natalité est en chute libre, et aux frontières exclusivement fermées depuis l’avènement de la pandémie de COVID-19.

Selon les calculs effectués par les autorités, le Japon devra augmenter jusqu’à 6,74 millions le nombre de ses travailleurs immigrés d’ici 2040. Ceci doit être fait si le pays veut atteindre un taux de croissance de 1,24 % par an en moyenne. Ses chiffres sont évalués à près de 300 % de plus que le nombre actuel (1,72 million). Soit approximativement 2,5 % de la main-d’œuvre de l’archipel.

Shinichi Kitaoka a même déclaré « Nous devons prendre des décisions pour rendre le Japon plus captivant à plus long terme, pour qu’il soit un pays préféré par les travailleurs étrangers ». Selon les statistiques, le Japon devrait être dépossédé de plus de 10 % de sa main-d’œuvre interne lors des deux prochaines décennies.

Le nouveau visa de travail de cinq ans

Selon les règlements, les travailleurs étrangers peu compétents qui rempliront les conditions en matière de langue et de compétences seront aptes à s’installer et travailler au Japon au titre du statut de résidence de catégorie 1. Leur durée de séjour est limitée à cinq ans. Les travailleurs n’ont pas droit à faire venir les membres de leurs familles.

En l’absence d’un système réglementant l’admission des travailleurs non qualifiés ou peu qualifiés, les autorités ont tenté de combler ce vide juridique. Pour ce fait, ils ont donné l’autorisation à la main-d’œuvre d’entrer par des voies détournées. Ainsi, les immigrés peuvent par exemple entrer au japon en tant qu’apprenti travaillant dans le cadre d’une formation qualifiée en cinq ans (programme de formation à domicile TITP) ou en tant qu’étudiant. Ce statut leur permet d’obtenir facilement un permis de travail à leur arrivée au Japon.

La création du visa de catégorie 1 est un pas dans la bonne direction. Celui-ci établit un mécanisme très visible pour l’accueil et l’emploi des travailleurs étrangers. Une grande incertitude entoure ce nouveau programme concernant le rôle futur du TITP. Ce dernier jusqu’à présent a fonctionné efficacement en tant que programme de travailleurs invités.

Le nouveau système adopté par le gouvernement prévoit des quotas d’inscription par secteur d’activité, alors que ces types de restrictions n’apparaissent pas dans le TITP. Tous les frais peuvent perdre leur sens si les programmes de formation se poursuivent dans le cadre du nouveau système. Lorsque le nouveau mécanisme sera opérationnel, les autorités abrogeront tous simplement le TITP ou l’utiliseront comme prévu à l’origine. C’est-à-dire qu’ils apporteront d’aide aux pays en développement par un transfert de compétences techniques.

Les pénuries de main-d’œuvre sont plus importantes en dehors des grandes zones métropolitaines. Pour cela, la plupart des étrangers entrant au Japon avec un visa de travail de catégorie 1 se verront attribuer des emplois situés dans les zones environnantes. Par contre, concernant les stagiaires TITP, les travailleurs étrangers détenteurs d’un visa pourront se déplacer librement au Japon. La question est alors de savoir comment empêcher ce capital humain d’être attiré vers les grandes villes à la recherche de salaires plus hauts.

Une option pourrait consister à fournir des encouragements financiers pour les inciter à rester à un endroit convenable. Il peut s'agir par exemple d'une formule semblable à l’idée du gouvernement d’octroyer des subventions aux travailleurs japonais. Le but est de les encourager à s’installer à l’extérieur de la zone urbaine de Tokyo. Cela leur facilitera un passage vers le statut de catégorie 2, sous lequel les travailleurs étrangers peuvent vivre éternellement au Japon.

Un chemin vers une pérennité de l’immigration

Le statut correspondant à la catégorie 1 de compétences spécifiques impose une limite de cinq ans au séjour des travailleurs étrangers et leur interdit de faire venir les membres de leur famille. Par contre, le nouveau programme ouvre la voie à une immigration légale de longue durée par le statut de résidence de catégorie 2. Ce dernier fait référence à des travailleurs plus qualifiés.

L’idée est que les immigrés de la catégorie 1 arrivent à passer à la catégorie 2 s’ils réussissent un examen ou remplissent d’autres conditions. Cependant, le projet actuel ne s’applique qu’aux secteurs de la construction et de la construction navale. Si le gouvernement souhaite sérieusement attirer des talents étrangers pour résoudre les problèmes d’insuffisance de main-d’œuvre au Japon, il devrait les renforcer. La possibilité d’avoir un statut supérieur peut être une excellente incitation pour immigrer avec un visa de catégorie 1.

Sans le potentiel de perfectionnement et d’immigration à long terme, un visa de catégorie 1 ne fournirait qu’un programme dédié aux travailleurs invités comme le TITP. Les employeurs qui vont considérer la main-d’œuvre étrangère comme une aide temporaire seront réticents. De ce fait, ils auront du mal à s’investir massivement dans la formation linguistique et professionnelle. Faciliter la transition vers le niveau 2 encouragera cet investissement.

Enfin, la survie du secteur des entreprises au Japon, qui repose sur la technologie et l’expérience, peut être régulée. Pour y arriver, il va falloir adopter un mécanisme permettant aux travailleurs titulaires d’un visa de cinq ans d’élargir leurs compétences et d’obtenir un meilleur statut de résident. Aujourd’hui, bon nombre de ces domaines font face à une grave pénurie de travailleurs qualifiés.

À moins que nous ne soyons prêts à investir dans la formation de travailleurs étrangers capables d’occuper ces postes. Il n’est pas exclu que la fameuse tradition de l’artisanat monozukuri et la fabrication d’objets techniques finissent par disparaître.

Les politiques de soutien et d’intégration

En plus de la réforme de l’immigration, le gouvernement a annoncé un paquet de soutien et de consolidation dans un document intitulé « Mesures globales pour l’admission et l’admission de ressources humaines étrangères ». Le document a été largement interprété comme un plan pour faire face à l’abondance de travailleurs étrangers prévus par la nouvelle politique des visas.

En fait, avant que les mesures ne soient prises à la fin de l’année dernière, le Japon ne possédait pas de véritable politique d’immigration. Il est vrai que le petit nombre de travailleurs étrangers n’était pas un problème pour le Japon jusque dans les années 1990. Mais au cours des trois dernières années, les choses ont radicalement changé.

En 1989, la première année de cette ère, 980 000 étrangers vivaient au Japon. Fin juin, 2018, ce nombre était passé à 2,64 millions, soit à peu près la population de la préfecture de Kyoto. Cependant, ce n’est qu’aujourd’hui que le gouvernement jugera nécessaire de prendre des décisions pour que cette partie non négligeable de la population japonaise puisse recevoir une instruction en langues et acquérir une éducation adéquate.

Pour comprendre les conséquences de cette inaction, il suffit de tourner les regards vers l’Allemagne. Ce dernier a également attendu 30 ans pour adopter des politiques d’assistance et d’intégration de sa population immigrée croissante.

Toujours au Japon, cela fait trente ans que le gouvernement a commencé à assouplir les restrictions liées à l’immigration. Celui-ci donne l’accès dans un premier temps à des visas de longue durée pour les Latinos japonais puis en utilisant le TITP. En plus de cela, des dizaines de milliers de femmes étrangères ont obtenu la résidence permanente au Japon en tant qu’épouses de citoyens japonais. Les difficultés rencontrées par ces immigrés et leurs enfants sont largement méconnues.

En 2005, les autorités évaluaient qu’environ 65 000 résidents étrangers avaient épousé des citoyens japonais à des fins d’immigration. De ce nombre, environ 80 % sont des femmes de nationalité philippine. Ces mariages, dont la plupart se sont soldés par des divorces, ont donné naissance à des milliers d’enfants métis.

Ces derniers ont rencontré de nombreux obstacles pour s’intégrer dans la société japonaise, particulièrement des défaillances linguistiques, la pauvreté, les préjugés et la discrimination. Cette observation s’applique également aux Latinos japonais. Beaucoup de ces enfants ont été abandonnés au bord de route à cause d’un manque de programmes de soutien public. Ceux-ci sont maintenant de jeunes adultes qui vivent en écart dans la société japonaise.

En somme, l’annonce du Gouvernement sur les « Mesures globales pour l’accueil et l’inclusion des ressources humaines étrangères » doit être considérée comme une première étape pour remédier à ce crime de négligence datant de 30 ans. Il doit cependant y avoir un débat plus large pour estimer les dégâts simultanés et aboutir à un consensus sur le modèle social que le gouvernement souhaite construire maintenant.

Cette politique d'immigration émergente mérite d'être discutée et développée, de la vision de base pour l'avenir à des mesures concrètes dans l'éducation, les soins de santé et d'autres services. Ces délibérations viennent à peine de commencer. L’on espère avec impatience de voir un débat à plusieurs facettes qui prend en compte différente points de vue d'employeurs et d'employés, de législateurs et d'historiens, de citoyens japonais et d'étrangers.

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