Coup d’État à Saint-Jean de Passy

Dans un Paris confiné, un discret putsch s’est joué la semaine dernière dans l’un des établissements scolaires les plus prisés de l’élite française : le directeur de Saint-Jean de Passy a été mis à pied. Alors que des parents d’élèves s’organisent pour s’opposer à cette décision, les regards se tournent vers le directeur diocésain de l’enseignement catholique, suspecté d’avoir tout manigancé.

Dans l’ambiance ouatée de la Rue Raynouard, l’insurrection menace. Dans une école habituée à l’ordre et la discipline, la récente mise à pied de François-Xavier Clément (le directeur de l’établissement) ainsi que du préfet des terminales Jean Ducret a soufflé un vent de révolte. « Rentrée : pas de Clément, pas d’enfants », « pas de rentrée sans Clément et Ducret » peut-on ainsi lire placardé sur les murs et les portes de l’école.

Sur internet, une pétition mise en ligne par le « collectif Saint-Jean de Passy » réclame la réintégration des deux hommes à leurs postes et cumule déjà plus de 3800 signatures. Le 17 avril dernier, un collectif de parents d’élèves « Tous unis autour du Directeur » publiait un communiqué de soutien à la direction évincée tandis qu’un « collectif de professeurs et personnels pour la sauvegarde de Saint-Jean de Passy » annonce une « grève confinée » pour le 21 avril prochain. Une fronde peu commune, dans ce lycée réputé et cossu de l’ouest parisien.

Retour sur les raisons de la colère : mardi 14 avril, à 9H30, le directeur de l’établissement François-Xavier Clément découvrait à son domicile la nouvelle de son limogeage, remise en main propre par huissier, ainsi que la saisie immédiate de son ordinateur professionnel. Une sanction similaire s’applique au même moment pour Jean Ducret, le préfet des terminales. Dans cette ambiance stalinienne de purge, le conseil d’administration explique sa décision par un étrange communiqué, qui fait état de « pratiques managériales dysfonctionnelles » qui porteraient « atteinte à la santé et à la sécurité physique et psychique des collaborateurs ». Une novlangue qui ne convainc personne. Si l’affaire est grave, pourquoi ne pas avoir lancé une instruction judiciaire ? Si l’affaire est bénigne et concerne un simple problème management, pourquoi mettre à pied au cœur de l’année scolaire ?

Une manière de profiter du confinement, de l’absence physique des élèves et de leurs parents pour opérer un coup de force ? C’est ce que suspectent de nombreuses familles et membres du personnel de Saint-Jean de Passy. Il faut dire que le directeur diocésain de l’enseignement catholique n’en est pas à son coup d’essai…

 

Jean-François Canteneur contre François-Xavier Clément

Au printemps 2014, le lycée catholique Gerson est au cœur de la polémique : alors qu’une partie de la direction est accusée de « dérives intégristes », le nouveau directeur diocésain de l’enseignement catholique Jean-François Canteneur prend la parole dans les médias et dénonce « une communauté éducative en crise ». « Le management peut être amélioré, ainsi que le projet d’établissement » déclare-t-il à la presse. Une mise en accusation de la direction de l’établissement directe et brutale, qui avait à l’époque laissé planer le doute sur les intentions véritables de Jean-François Canteneur. Il faut dire que son ami et prédécesseur au poste directeur diocésain de l’enseignement catholique Frédéric Gautier venait justement de se recaser au poste de directeur d’un autre prestigieux établissement scolaire privé parisien, Stanislas. Un plan de carrière qui aurait inspiré Jean-François Canteneur ? En mettant en difficulté la direction de Gerson, souhaitait-il l’évincer pour prendre sa place ? À l’époque, le conseil d’administration de Gerson avait fait bloc derrière son équipe dirigeante, et l’affaire en était restée là.

Près de six ans plus tard, à Saint-Jean de Passy, Jean-François Canteneur est un membre influent du Conseil d’administration de l’établissement scolaire. Interrogé anonymement par le journal l’Incorrect, l’un de ses membres affirme que « Le président du conseil d’administration est une marionnette. Le vrai responsable, c’est le directeur diocésain de l’enseignement ». Une « prise en main » du Conseil d’Administration qui pourrait expliquer la réussite de ce coup de force.

Car pour de nombreux acteurs et témoins de l’affaire, Jean-François Canteneur est d’autant plus suspect qu’en dehors de considérations carriéristes, il entretient de très mauvaises relations avec François-Xavier Clément. Cette mise à pied vient couronner des années de rivalités et de rancunes personnelles, notamment depuis que le père de François-Xavier Clément, André Clément, avait renvoyé le jeune Jean-François Canteneur de l’IPC (Facultés libres de philosophie et de psychologie).

Enfin et surtout, Saint-Jean de Passy est l’un des derniers grands établissements scolaires privés catholiques parisiens qui ne dépendent pas financièrement du diocèse. La chute de son actuel directeur pourrait donc aussi être une manière de faire rentrer l’établissement (ses revenus et son formidable patrimoine immobilier) dans le giron du diocèse de Paris.

En posant la question « à qui profite le crime ? », bon nombre de parents d’élèves suspectent de plus en plus le directeur diocésain de l’enseignement catholique d’être à l’origine de la manœuvre d’éviction du très estimé directeur de Saint-Jean de Passy. Sous pression, Jean-François Canteneur devra vite communiquer des éléments pour justifier la mise à pied de François-Xavier Clément et prouver sa non-implication dans l’affaire.

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