L'ombre d'Yves Bouvier plane toujours sur les ports-francs européens

Le marchand d'art suisse a créé plusieurs ports-francs de par le monde, s'attirant des succès divers. De plus en plus de personnalités dénoncent l'opacité de ces gigantesques entrepôts où dorment et s'échangent, à l'abri des regards indiscrets, des biens d'une valeur parfois inestimable, à la provenance souvent suspecte.

Lui aussi fondé par Yves Bouvier, le port-franc du Luxembourg vivote et envisagerait de changer d'activité.

Après vingt-deux ans de maison, il s'en va. Alain Decrausaz, le désormais ex-directeur du port-franc de Genève, profite depuis quelques semaines maintenant d'une retraite bien méritée. Dans un entretien accordé début novembre à la Tribune de Genève, celui qui jusqu'alors dirigeait, selon ses propres mots, « une plateforme d'échange qui accueille entre 800 et 900 personnes par jour et dont l'échelle des produits va du Picasso aux chips de crevette » revient sur les moments forts de sa carrière. Sans oublier de faire part de son opinion sur l'évolution d'un secteur opaque, aux marges de la légalité.

Yves Bouvier, un partenaire devenu embarrassant ?

Evoquant « l'explosion » du marché de l'art au cours des années 2010, Alain Decrausaz concède que « certains de (ses anciens) clients ont beaucoup de moyens et vivent dans un autre contexte ». Puis, incapable de confirmer l'évaluation des marchandises entreposées au port-franc de Genève à 100 milliards de dollars, l'ex-patron reconnaît que les risques d'opacité, de trafics et de blanchiment pointés par le quotidien genevois sont « réels », appelant à « plus de contrôles ». Enfin, s'il mentionne le fait que l’entrepôt suisse a bien abrité « des œuvres volées à Palmyre (Syrie) et commercialisées par Daech », le jeune retraité ne semble pas s'inquiéter de l'avenir à moyen terme des ports-francs : « les besoins d'entreposage sont éternels ». Preuve en est, selon lui, que « notre modèle a été copié aux quatre coins du monde ».

Alain Decrausaz a raison. Après celui de Genève, des ports-francs, ces gigantesques entrepôts où sont stockées, parfois sur de très longues périodes, toutes sortes de marchandises et d'oeuvres d'art, ont effectivement ouvert leurs portes dans tout ce que la planète compte de centres d'affaires et de juridictions « complaisantes » : Dubai, Singapour, Taiwan, Macao, Shanghai, Luxembourg, etc. L'ancien patron du port-franc genevois ne dit, en revanche, pas un mot de son compatriote Yves Bouvier, un homme d'affaires qui, via sa société Natural Le Coultre, fut longtemps l’un des principaux clients de cette structure. Un silence qui en dit long : éclaboussé par de nombreux scandales, c'est ce même Yves Bouvier que l'on retrouve derrière les ports-francs de Singapour et du Luxembourg.

Le Freeport Luxembourg s'attire les critiques des chercheurs et eurodéputés

Le chercheur Samuel Weeks, du College of Humanities and Sciences de la Thomas Jefferson University de Philadelphie, vient justement de consacrer une longue enquête au Freeport Luxembourg, au sous-titre évocateur : « Pourquoi ceux qui souhaitent dissimuler leur fortune investissent dans l'art ». « En vingt années à la tête (de Natural Le Coultre), Bouvier a généré des centaines de millions de dollars, se faisant à la fois logisticien et marchand d'art, couvrant ainsi deux domaines du marché qui, selon de nombreux observateurs, conduisent à des conflits d'intérêts ». Encouragé par le succès de son implantation à Singapour en 2010, c'est donc tout naturellement que Bouvier a, plus tard, jeté son dévolu sur le Grand-Duché du Luxembourg. 

La success story s'arrête pourtant là. En dépit du fait d'être un « entrepôt luxueux et sécurisé où les investisseurs peuvent stocker, acheter et vendre des œuvres d'art en franchise d'impôts et avec un minimum de surveillance », « le Freeport Luxembourg n'a pas rencontré le succès espéré », écrit Samuel Weeks, selon qui « le scandale impliquant Yves Bouvier et l'oligarque russe Dmitri Rybolovlev – ce dernier accusant (Bouvier) d'avoir surfacturé plusieurs centaines de millions de dollars lors de la vente de plus de 30 œuvres d'art – a jeté une ombre sur l'ensemble du projet ». Et le chercheur de révéler qu'au cours de la première année d'exploitation de l'entrepôt luxembourgeois, l'espace loué par Natural Le Coultre n'aurait été occupé qu'à 15% de ses capacités.

Le port-franc créé par Yves Bouvier au Luxembourg n'intéresse pas que les universitaires. Plusieurs députés européens qui ont, comme Samuel Weeks, eu l'occasion de visiter la structure, ont dénoncé l'opacité qui y règnerait. L'eurodéputée Ana Gomes n'y a « vu aucune tentative d'établir qui était réellement propriétaire des marchandises stockées » ; son collègue, Wolf Klinz, a quant à lui déclaré que le port-franc luxembourgeois constituait « un angle mort (dans la lutte pour la) transparence financière au sein de l'Union » européenne ; et, au Parlement européen, la commission PANA a estimé que « les Freeport offrent des solutions de stockage offshore susceptibles de favoriser le blanchiment d'argent et la dissimulation fiscale ». Billevesées, selon Yves Bouvier, pour qui « le port franc du Luxembourg est le seul lieu de la sorte où les transitaires ont l’obligation légale d’identifier et enregistrer le bénéficiaire économique ultime. 100 % des caisses qui entrent et sortent sont déballées et contrôlées en présence de la douane. La traçabilité physique de l’œuvre, de sa valeur, de ses propriétaires est totale et nous sommes les premiers à faire cela. » 

Au ralenti, le Freeport Luxembourg cherche sa planche de salut... dans le stockage de médicaments

Non content de s'attirer les foudres de Bruxelles, le port-franc du Luxembourg peine à réaliser les espoirs de son fondateur. Après une nouvelle année noire et une perte opérationnelle de 1,6 million d'euros, la dette du Freeport s'élevait, en 2018, à 12,3 millions d'euros, selon la presse locale. Des difficultés dues à une sous-exploitation de la structure, qui ont conduit au départ de son directeur, Robert Goebbels. A tel point que celui-ci estime désormais que les immenses hangars ultra-sécurisés pourraient, faute de clients fortunés, être reconvertis dans… « le stockage de médicaments ». « Ce serait le bâtiment idéal pour cela », ajoute celui qui fut ancien ministre de l'Economie du Luxembourg.

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