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Billet de blog 13 janv. 2022

Déconstruire - cette pratique

La "déconstruction" est aujourd'hui dans toutes les bouches : à gauche, le mot est le plus souvent utilisé comme synonyme d’analyse critique ; à droite, il est assimilé à un nihilisme responsable du déclin civilisationnel. Pourtant, Derrida le rappelle : la déconstruction n'est ni une analyse, ni une critique, ni une méthode, encore moins un exercice discursif de style nihiliste ou sceptique.

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Le mot de "déconstruction" est aujourd’hui dans toutes les bouches. A gauche, il est généralement utilisé comme synonyme d’analyse critique voire de démystification. A ces considérations théoriques s’ajoute l’idée d’un engagement pratique. Déconstruire ce ne serait pas seulement critiquer un discours hégémonique en pensée, il s’agirait aussi d’en combattre les effets en acte. Cette dimension pragmatique se retrouve également à droite. La déconstruction y est dénoncée comme un ensemble de théories fumeuses mais dont les conséquences socio-politiques seraient néanmoins redoutables. Sans songer un instant à cette contradiction, on tient les penseurs français des années 60-70, groupés brutalement sous cette bannière (passant sous silence, dans l’opération, de profonds et parfois irréductibles différends), pour responsables de la dévaluation des valeurs épistémiques, morales, esthétiques (la vérité, le bien, le beau). Pour responsables, en un mot, de l’irresponsabilité. Le nihilisme ainsi dénoncé, qu’on dira pour l’occasion post-moderne, priverait l’existence et la pensée de toute orientation normative - symptôme ou cause, on ne sait plus très bien, du déclin civilisationnel. Il s’agirait donc de remettre de l’ordre : ordre dans la pensée, ordre dans la société, ordre dans l’université, ordre dans les familles, ordre dans les écoles et puisqu’on y est : ordre dans la rue, ordre dans les comptes publics etc. Les mots d'ordre se multiplient.

Qu’il soit le nouveau slogan d’une gauche se voulant radicale ou l’envers de l’obsession droitière pour l’identité, des deux côtés on s’accorde :  le monde va mal et le mot « déconstruction », comme remède ou comme agent pathogène, vient boucher le manque à dire, ce qui serait censé ouvrir en retour de nouveaux débouchés, idéologiques et/ou électoraux (on s’étonne d’ailleurs qu’il n’y ait encore eu personne dans cette affaire, aucun libéral patenté ayant lui aussi son mot à dire, pour faire l’éloge de la « pensée déconstructrice » en mettant en avant le succès à l’exportation des produits Derrida, Foucault, Deleuze ou Lacan : n’est-ce pas, malgré tout, la preuve de la compétitivité française sur le marché mondial des idées ?)

 La récente irruption de la déconstruction dans le champ politico-médiatique français témoigne de la plus grande confusion. Car la déconstruction, ainsi que Derrida, connu pour en être le père, le rappelle (si la valeur de paternité d’un discours avait ici encore un sens ; si, plus généralement, l’identité du père connu n’était en droit toujours douteuse), la déconstruction donc n’est ni une analyse, ni une critique, ni une méthode, encore moins un exercice discursif de style nihiliste ou sceptique. Mais alors qu’est-ce donc que la déconstruction ?

 Eh bien d’abord, précisément, ce qui se dérobe à la question « qu’est ce que…? », autrement dit à la question philosophique par excellence. Comme le fait observer Derrida, qui nous sert ici de guide, demander « qu’est-ce que x ?», anticipe l’unité d’essence du x en question, présuppose que le questionné relève en principe du régime conceptuel de la définition. Ce qui revient à dire que la question prescrit ici le traitement ontologique de la réponse : elle délimite par avance le cadre analytique dans lequel une réponse devra trouver à s’insérer pour être recevable, présentable, cadrage qui impose d’arrêter une signification une fois pour toutes. Il ne peut y avoir qu’un sens, de préférence le bon. Demander avec insistance ce qu’est la déconstruction, c’est, sans avoir l’air d’y toucher, lui dénier toute pertinence en accréditant incidemment ou insidieusement la tradition philosophique qu’elle met justement en question ou, pour mieux dire, qu’elle sollicite. Il est donc futile de s’émouvoir de ce que la déconstruction ne donne lieu à aucune définition digne de ce nom. Nulle inconséquence. L’esprit de suite ici commande le suspens de la définition – le terme de « déconstruction » ne pouvant au mieux que servir d’index à la totalité articulée, et par nature ouverte, des gestes d’écriture en quoi elle consiste, lesquels n’opèrent qu’au con-tact des textes lus. L’écriture est inséparable de la lecture. Elle ouvre le texte sur sa multiplicité interne, sur l’équivocité, la différance qui le travaille, sans relève possible, sans unité retrouvée. Elle l’ouvre sur le déboîtement du dire et du dit qui fait marcher le langage en l’entraînant dans une traduction absolue qui tient le sens en haleine.  « Plus d’une langue », c’est, pas tout à fait une phrase, l’un des syntagmes que Derrida aura risqué pour dé-limiter la déconstruction. A la limite.

Il ne saurait donc s’agir de se demander ce qu’est la déconstruction mais peut-être :  ce qu’elle fait ? Nous proposons la réponse suivante : la déconstruction s’apparente à une remise en scène de la philosophie. Comment l’entendre ? D’abord comme une répétition, voire une réhabilitation du discours philosophique à une époque où l’on parlait volontiers de mort ou de fin de la philosophie : fin de la raison une et universelle, fin de la dialectique, fin du primat de l’identité etc. Nous disons remise en scène (on aurait presque envie de dire remise en selle) de la philosophie car Derrida aura été de ceux rappelant que l’on ne triomphe pas du maître par un surcroît de maitrise. Au moment même où le maître est terrassé et où, de bonne foi, il reconnaît sa défaite, il sait qu’elle est encore sa victoire : c’est encore lui, à partir de ses propres critères, qui en décide. Gagner au jeu du maître, c'est le sûr moyen de se faire maître à son tour.

On ne compte pas les occasions où Derrida aura reconduit à la métaphysique les énoncés qui, affirmant bruyamment une différence absolue, pensaient, par naïveté ou méconnaissance de la rouerie du maître, s’en être tirés à bon compte au moment où ils se laissaient réapproprier dans l’économie du même ; tous ceux qui, fustigeant les discours du maître, s’aveuglaient aux vieilles racines métaphysiques irriguant leur propre discours. Toute critique conséquente de la philosophie (et il n’en manque pas) commence par puiser aux valeurs et aux normes logiques de cela même qu’elle critique. Le principe même de la critique - de l’analyse d’un tout en ses éléments constituants suivie de l’examen de leur prétention à la validité - est philosophique. Derrida sur ce point n’aura jamais varié : pour se dire, la déconstruction doit nécessairement s’entretenir dans un code qui est aussi celui de la métaphysique, elle doit user des concepts, des procédés argumentatifs, des techniques et des distinctions tirés du champ déconstruit. Aucune pensée cohérente ne peut s’articuler sans recourir au système qui donne la mesure de la cohérence. C’est la loi.  Il ne saurait donc s’agir de transgresser purement et simplement la métaphysique. Il y a un endettement de toujours, dès l’ouverture du logos – ce que Derrida appelle aussi une « complicité essentielle ». On y lira, si l’on veut, le thème d’un certain conservatisme, de ce qui passa naguère pour une défense opiniâtre de la tradition, jalouse de la jouissance prise à sa répétition. Cette lecture toutefois demeure en deçà de ce que Derrida aura donné, sinon à entendre, du moins, précisément, à lire.

Réduire la déconstruction à la rigueur de ses analyses conceptuelles (comme le font ceux qui ne « sauvent » que les premiers textes consacrés à la phénoménologie, où s’y démontre un art consommé de l’argumentation) c’est en effet compter sans l’écriture au sens inouï que Derrida lui aura donné. Non pas son concept étroit, l’écriture comme consignation et représentation de la parole - l’écriture phonétique – mais la structure générale de renvoi à (de) l’autre qui fait la différence dont tout texte, mais aussi toute expérience, toute réalité est tissée. Rien n’est plus étranger à la pensée derridienne qu’une prétendue réduction au langage. Quand Derrida écrit, de façon il est vrai provocante et qui, pour cette raison, prête au malentendu, qu’ « il n’y a pas de hors-texte », cela ne saurait nullement signifier que tout le réel soit langage, encore moins un livre aux limites assignables, mais que rien n’est pensable, ni objet d’une expérience en général, sans une promesse de répétition qui inscrit d’entrée de jeu une altérité irréductible dans l’ « identité » de ce qui est pensé ou vécu. Un événement qui se voudrait irrépetable, absolument unique, pur ici-maintenant sans mémoire, n’aurait aucune chance d’apparaître. Pour que la première fois ne soit pas la dernière fois, autrement dit pour qu’il y ait bien une première fois, il est nécessaire qu’une réédition soit au moins possible qui la re-présente comme telle dans le délai incompressible d’un après-coup. Mais cette possibilité nécessaire creuse d’emblée toute identité d’une différance absolue et irrécupérable, comme un écho d’elle-même interdisant à jamais toute coïncidence. Si Derrida écrit différance avec un a c’est notamment pour marquer cette dimension de temporisation propre au différer. Toute présence prétendument simple est en réalité divisée par la hantise d’une origine immémoriale et d’une répétition à venir échappant à toute horizon calculable.

Dire que l’écriture au sens que nous venons de rappeler est « première » (il faut ici de puissants guillemets) signifie que l’autre est la condition de la mêmeté du même. Autrement dit, qu’il ne saurait y avoir d’Idée ne renvoyant qu’à elle-même, de concept clair et distinct, de présence absolue à soi, d’identité pure, de chose même, de raison théorico-logique univoque et transparente etc. Toutes ces figures qui jalonnent l’histoire de la philosophie sont des effets de l’effacement de l’écriture (de ce renvoi à de l’autre) qui leur donne pourtant naissance. L’idéalisme philosophique qui assure être en mesure de justifier ses propres fondements ne peut en réalité y prétendre qu’à refouler cette altérité non dialectisable qui lui donne vie en contaminant la pureté de ses origines. Mais Derrida aura montré qu’il y a pour ainsi dire un retour du refoulé. Il se remarque exemplairement à la manière dont aucun système philosophique n’arrive à garantir sa clôture, à se dominer entièrement, finit toujours par s’emporter dans les vaines tentatives de maîtriser la différance qui lui donne sa respiration. Toujours, en quelques points précis et décisifs du texte que la lecture minutieuse mais aussi le flair de Derrida parviennent à repérer, l’écriture réprimée refait surface sous les espèces d’une équivoque ou d’un jeu dans la structure du texte qui met en échec son vouloir-dire ; et toujours l’auteur s’en remet à une décision arbitraire censée « résoudre » la difficulté, le sortir de la toile dans laquelle il reste inextricablement pris. L’ordre des raisons se soutient d’un coup de force que n’autorise aucun droit et c’est ce que Derrida aura mis au jour. Le maître est pris la main dans le sac. S’il est déjoué ce n’est pas d’être vaincu à son propre jeu (ce qui resterait sa victoire) : c’est qu’il y a toujours du jeu dans son jeu, une trace d’écriture qui hante son logos, l’ouvre en le divisant, et que Derrida sait réveiller pour mettre, du dedans, le texte littéralement hors de lui.  

Remettre la philosophie en scène cela s’entend alors comme la réinscription du discours métaphysique dans la scène d’écriture dont il s’extrait toujours plus ou moins violemment. Il s’agit pour ainsi dire de mettre la scène sur le devant de la scène. Mais cela, on l’aura compris, ne saurait prendre la voie de la discursivité rationnelle puisque celle-ci s’est échafaudée sur la relégation de la trace. Un certain tour d’écriture devient nécessaire : tout un travail syntaxique et parfois paratextuel qui, en sa bizarrerie et sa secondarité apparente, vient exhiber la condition textuelle de tout engagement langagier. Le style imprenable de Derrida, inséparable de son travail conceptuel mais ne s’y réduisant pas, fait une scène à la philosophie. Une scène, c’est-à-dire non pas une démonstration logique débouchant sur une conclusion nécessaire mais un mouvement d’écriture, un mouvement imprimé au corps de la langue qui par ses effets, par son événement, fait éprouver la faillite irréductible du vouloir-dire sans laquelle, paradoxalement, aucun effet de sens ne s’ouvrirait jamais. Cette écriture provoque, interpelle, violente : elle appelle des lectures elles-mêmes multiples ; souvent, elle oblige les lecteurs à frayer leurs voies en tâtonnant dans la nuit du non-savoir, égarés au milieu de carrefours de sens. Question de la lecture comme contre-signature, question de responsabilité.

En disant que la déconstruction remet la philosophie en scène nous rappelons qu’il y va toujours, en cette matière, d’un double geste : un geste qui d’une main répète le discours de la métaphysique, sa logique, sa structure argumentative et qui de l’autre remarque son ouverture irréductible, laquelle fait signe « dans » le texte vers un autre texte, autre et pourtant le même, spectral pour ainsi dire. C’est dans le texte lu, aux prises avec l’écriture qui lui donne son jeu, que la déconstruction puise sa puissance de détournement, excède la métaphysique.  Telle est la duplicité de la déconstruction, son trait oblique qui échappe à toute saisie, toute définition. Elle ne va pas sans une écriture, une façon de tourner la langue qui reste, à tous les sens de ce mot, intraitable. On comprend du même coup pourquoi la déconstruction n’est pas une méthode qui vaudrait in abstracto, un ensemble de règles que l’on pourrait appliquer indifféremment à tel ou tel corpus. Pourquoi il ne s’agit pas non plus de quelque chose que quelqu’un fait à un texte mais bien ce qui arrive à la raison et qu’elle tente obsessionnellement d’assourdir : la multitude des voix qui tourmentent d’une dérive interne l’ordonnancement domestique, cette plurivocité qu’il s’agit de laisser résonner en crevant de la pointe d’un style inouï le tympan de la philosophie. La déconstruction, en effet, ne recule pas devant l'exigence d'en découdre. Il en va de l’exigence démocratique la plus aigüe, qui, chez Derrida, reste à jamais inséparable de l’idée de justice. Et qu’on ne s’y trompe pas en effet : quand la déconstruction est attaquée ce sont toujours, à travers elle, la démocratie et la justice qui sont visées.

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