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Billet de blog 28 sept. 2022

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Pourquoi réformer les retraites ?

C’est en élucidant le sens d’une réforme des retraites en général que l’on peut éclairer le sens de sa mise en œuvre particulière : comprendre qu’il s’agit moins d’équilibrer les comptes sociaux que de déséquilibrer le partage de la valeur économique. Mieux : que l’enjeu fondamental est celui de la détermination de la valeur économique.

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Pourquoi réformer le système des retraites ? Cette question se laisse entendre d’au moins deux manières. D’abord comme une question préjudicielle, qui touche à la nécessité de réformer, son principe interne. Demander « pourquoi réformer les retraites ? », c’est avant tout s’enquérir de la raison d’être, du sens d’une réforme des retraites en général. Mais on peut aussi se demander – c’est le second sens possible – pourquoi réformer les retraites en visant les conséquences d’une réforme particulière, concrète. Pourquoi, de fait, cette réforme ?  Quel est son but ? La question du principe et celle de la finalité sont liées mais ne se recoupent pas. C’est en explicitant le pourquoi que l’on peut comprendre le pour quoi. En l’espèce, c’est en élucidant le sens d’une réforme des retraites en général que l’on peut éclairer le sens de sa mise en œuvre particulière : comprendre qu’il s’agit moins d’équilibrer les comptes sociaux que de déséquilibrer le partage de la valeur économique en faveur du capital. Mieux : que l’enjeu fondamental est celui de la détermination de la valeur économique.  

Pourquoi réformer le système des retraites ? La principale raison invoquée est celle du financement. En l’état - c’est-à-dire en l’absence de nouvelle réforme – l’équilibre entre les recettes (principalement des cotisations sociales) et les dépenses (les pensions à verser) serait menacé à moyen terme, et ce en dépit des réformes passées (pour rappel, du fait de l’allongement de la durée de cotisation déjà votée, l’âge moyen de départ à la retraite devrait atteindre 64 ans d’ici 2070 contre 62,5 ans aujourd’hui – pour un âge légal à 62 ans). C'est en tout cas ce que prétend le gouvernement. Le Conseil d’Orientation des Retraites (COR), lui, prévoit que le système des pensions sera déficitaire, en moyenne, sur les 25 prochaines années. Mais, dans l’ensemble, même dans les scenarii les moins favorables, les besoins de financement resteraient modérés. A plus long-terme (2070) l’évolution du solde du système des retraites dépendra essentiellement des choix financiers de l’Etat vis-à-vis des régimes de la fonction publique et des régimes spéciaux. Il s’agira in fine d’un arbitrage entre les ressources publiques allouées au système de retraite et celles allouées aux dépenses hors retraites (à solde global constant).

L’argument du déséquilibre financier n’est pas vraiment pertinent parce que la variable déterminante – la part des dépenses de retraite dans le PIB – suit une trajectoire plus ou moins ascendante selon les hypothèses retenues, mais toujours maîtrisée. Les rapporteurs du COR l’expriment clairement, avec une adresse inhabituelle : « les résultats de ce rapport ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite. » Il est faux de dire que le système des pensions risque la faillite. En réalité, du point de vue des finances publiques, l’enjeu n’est pas tant de faire face à une explosion des dépenses que d’arbitrer l’allocation des ressources. La question pertinente serait de savoir si la part des recettes budgétaires consacrée aux retraites peut être augmentée et si oui, comment ?

En un sens, cette question n’est pas esquivée par le gouvernement – même si elle recouvre une intention tout autre. Augmenter l’âge légal de départ à la retraite peut être vu en effet – et est de fait massivement présenté comme - un moyen d’accroître les recettes. Mais c’est un moyen plus sûr encore de réduire les pensions. Toutes choses égales par ailleurs, repousser l’âge de la retraite réduit le montant global des retraites à verser ; et comme un report risque de réduire par ailleurs l’espérance de vie des futurs retraités (surtout des plus pauvres), la baisse des pensions promet d’être encore plus importante. A l'abri des équilibres comptables et des discours de responsabilité budgétaire s’écrit une réalité macabre.  

De nombreuses critiques ont fait observer que la véritable finalité de la réforme des retraites était en fait de réaliser des économies sur les dépenses publiques. Sans doute. Mais cette interprétation présuppose encore que la raison d’être de la réforme est d’ordre budgétaire, que le prétexte du besoin de financement sert à masquer des coupes budgétaires, que son sens est l’austérité. C’est passer à côté du principal, faute de questionner les principes.

Pourquoi réformer les retraites si ce n’est par souci budgétaire ? Pour le comprendre il faut s’intéresser à la question du financement certes mais ne pas s’y arrêter comme à son sens dernier ; il faut passer par cette question. Dans un système par répartition, les recettes viennent majoritairement des cotisations sociales. Celles-ci sont habituellement distinguées en une part salariée et une part patronale. Distinction toute comptable car, comme le rappelle notamment l’économiste Bernard Friot, d’un point de vue économique, les cotisations sociales ne sont ni une ponction sur le travail salarié ni une ponction sur le capital mais la rémunération d’une valeur économique non-marchande produite par un travail hors emploi. Les retraités « inactifs », tout comme les « actifs » au chômage, reçoivent un salaire, qui est la contrepartie de leur production, de leur travail (non indexé à un emploi). Dire que la cotisation est un salaire c’est dire qu’elle n’est pas un prélèvement sur une valeur déjà produite, à des fins de solidarité ou de prévoyance, mais la reconnaissance d’une production de valeur économique non marchande. Si la part des retraites dans le PIB augmente, cela signifie que le travail hors emploi augmente et qu’il faut accroître en proportion la part de la valeur qui lui revient de droit. Il faut, en langage capitaliste, augmenter les taux de cotisation sociale. C’est-à-dire, en fait, augmenter les salaires qui rémunèrent le travail hors emploi.

Economiquement, la retraite n’est pas un salaire différé, mais un salaire socialisé (qui ne dépend pas de l’employeur). Ce n’est pas la contrepartie de cotisations passées, un droit sur les salaires actuels ; c’est un salaire actuel, un droit sur la valeur, la contrepartie d’une production (non-marchande) présente. En principe, le régime des retraites est toujours à l’équilibre, pourvu que la production du travail hors emploi ne soit pas méconnue. Cela signifie concrètement qu’un déficit du système de retraite n’est pas un manque de moyens mais un manque de reconnaissance : la non-reconnaissance monétaire de la valeur produite par le travail hors emploi - un salaire non versé, une dette que le capital doit au travail.

Pourquoi réformer les retraites ? Non pas pour assurer l’équilibre financier du système de retraite en jouant sur les paramètres – il est toujours assuré en principe - mais pour modifier le partage de la valeur économique en jouant sur la détermination même de cette valeur. Pourquoi repousser l’âge du départ à la retraite ? Non pas pour réduire la protection sociale (il ne s’agit pas de protéger mais de reconnaître) mais pour réduire la part de la valeur qui revient au travail hors emploi. Pour accroitre la part de la valeur économique captée par le capital en niant la valeur économique produite par les retraités. (Inversement avancer l’âge de la retraite ou augmenter les taux de cotisation sociale c’est accorder plus au travail hors emploi, c’est faire droit à la production de valeur non-marchande).

Evidemment, pour apercevoir cette réalité économique il faut rompre avec le point de vue du capital, avec la définition capitaliste restreinte du travail – selon laquelle travail = valorisation du capital = emploi - et son corollaire : l’opposition entre actifs et inactifs, cotisants et retraités. Cette focalisation sur le travail-emploi méconnait la question de la valeur et de son partage pour ne voir dans le problème des retraites qu’un problème d’équité intergénérationnelle. On finit par s’offusquer que les vieux, de plus en plus nombreux, ponctionnent de plus en plus les jeunes (les actifs), vivent du travail des autres, mieux que les autres en prime. On pense dire la vérité sur les retraites en y voyant une injustice commise par les « vieux » envers les « jeunes ». On prétend la réparer en réduisant franchement les pensions sans en passer par un recul de l’âge de la retraite. Bien sûr, on entend par là désactiver l’antagonisme capital/travail pour lui substituer un conflit jeunes/vieux. Mais on s’abandonne encore plus sûrement à l’emprise du capital qu’on se meut aveuglément dans sa grammaire, et qu’on commence par rendre inintelligible la possibilité d’un travail hors emploi et d’une valeur non-marchande. La possibilité d’un monde où tout ne revienne pas au capital.

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