Anne Modemé, émeutière de la faim, "un procès pour l’exemple" 1817

Anne Marguerite Lombart est née à Nailly le 10 décembre 1777. Anne mourra le 9 juin 1817 à Sens, guillotinée sur la place publique. (Conférence donnée à la Société archéologique de Sens).

La destinée d’Anne Lombart va évoluer aux rythmes des aléas politiques et sociaux d’une France soumise à des tensions nationales et internationales considérables. De sa vie de femme rurale, paysanne née à Nailly et qui devait sans doute se satisfaire de cela, Anne va adopter, à son insu, mais avec détermination, un rôle national qui intéressera les plus hautes autorités royales, à commencer par Louis XVIII en personne. Étrange et passionnante évolution d’une femme du peuple dont le nom va couvrir les murs des grandes villes de France et qui devra, du moins dans la volonté politique du pouvoir monarchique servir d’exemple a tout un peuple et principalement à celui des femmes de France. En Effet, les femmes émeutières étaient le plus souvent exemptées de sanctions pénales et judiciaires. Elles agissaient par procuration de leurs maris pour qu’ils ne soient pas arrêtés et condamnés. La condamnation à mort d’Anne mettra un terme à cette faveur. Cela sera l’un des enjeux majeurs de son procès prémédité et expéditif.

Les villageois(es) de Nailly et des alentours vécurent de rudes années entre 1800 et 1815. Des difficultés climatiques d’abord avec ses incidences directes et immédiates sur les cultures. La complexité de la période politique napoléonienne, le retour de la monarchie, les Cents Jours amènent sur nos territoires successions de guerres, de pillages, d’occupation et de ruines pour nos villages. Ce sont 1 200 000 soldats qui occupent la France durant les derniers mois de 1815 et depuis 1813 dans le sénonais. Le peuple des campagnes est particulièrement exposé aux rapines et violences des armées d’occupation qui se nourrissent sur les pauvres réserves alimentaires et consomment les semis qui devaient préparés les récoltes prochaines. Les hivers 1812/1813/1814 sont très rudes, tardifs, humides pourrissant les récoltes sur pied.

C’est dans ce contexte très tendu sur la rareté et donc la cherté des grains qu’un deuxième événement va se produire en Indonésie où le volcan Tamborat entré en éruption au printemps de 1815, envoya dans le ciel plus de 100 millions de tonnes de poussières de roche et dégagea un immense nuage de fumée. Le climat de 1816 se refroidit donc considérablement avec un hiver long et pluvieux suivi d’un printemps froid auquel succède un été qui ne mérite pas son nom.

Anne émeutière de la faim

Anne a douze ans en 1789. Elle a connu enfant, l’été pourri de 1787 puis les Pâques très chaude de 1788 et le gel du 13 juillet de cette même année qui auront inévitablement un impact sur les causes de la Révolution française. Plus tard, elle connaitra la rareté du pain en 1795, les gelées et la cherté de 1797, l’hiver très long et rude de 1799, l’hiver pluvieux et froid de 1802.

Les récoltes sont mauvaises voir nulles en 1816. Les prix montent tous les jours au marché de Sens. Les blatiers (vendeurs de blé) spéculent, les ministres pensent que la régulation libre des marchés va permettre l’approvisionnement en matières premières. Le ministre de la police veut en finir avec le bonapartisme sénonais. A cela s’ajoute la rumeur qui anticipe des faits imaginaires mais qui nourrit les émotions. Ces événements échappent à Anne. Elle a faim, ses enfants ont faim, tout le monde à faim. Sauf ceux qui font du profit et spéculent sur les prix.

Le ton monte à Sens comme partout dans le royaume et notamment à Montargis. Devant la montée des prix les gens se rassemblent espérant acheter de quoi manger mais tout est trop cher et cela sera sans fin jusqu’à l’explosion sociale et émeutière.

Les préfets en appel à la troupe, à la garde royale et à la garde nationale à cheval et à pied pour protéger les marchés du peuple qui gronde.

Le 1er mars 1817, le pain coûte 6 sous et le pain bis 5 sous, est devenu inabordable. La demande en nouvelles denrées moins coûteuses comme l’orge va générer une tendance haussière très forte. L’orge qui valait 8 francs en 1815 passe à 15 francs au 1er novembre pour grimper jusqu'à 25,50.

Les vagabonds et les mendiants envahissent toutes les campagnes. La faim transforme les travailleurs en pauvres, les affamés en voleurs de pain. Partout des hommes et des femmes mais aussi des enfants cherchent de quoi manger comme en déterrant des pommes de terre à peine plantées. Les gendarmes les pourchassent sans pitié et ce sont en nombre que ces malheureux viennent garnir les prisons de Sens. Mais le cycle de la faim est enclenché et la répression entraîne les mendiants à s’organiser pour ne pas se faire arrêter. Ils opèrent de nuit, par bande et forcent les fermes à ouvrir leur portes.

« Le 24 mars, beaucoup de malheureux recourent aux herbes plus ou moins comestibles des champs, pissenlits, laitues sauvages, jeunes pousses de carottes, salsifis des prés et jusqu’au orties naissantes et tendres… » (Guimard p. 206). Il cite aussi Vaulabelle qui «  rapporte que des débris de luzerne et se sainfoin furent trouvés à l’autopsie, dans l’estomac de gens morts d’inanition sur la route ».

« Le 7 mai, la misère est à son comble ; on y vit d’herbes, de son. On vole les chiens pour les manger et 50 personnes se sont jetés sur un cheval mort sur la route que l’on a dépecé jusqu’à ne laisser que la carcasse. C’est la deuxième fois que les coches font jeter des chevaux morts et que s’en repaît un peuple affamé. Hier un homme est mort d’inanition ».

Le 24 mai, il y eu une émeute à Provins. Le 30 mai il y en eu à Sens, Nogent et Bray-sur-Seine, le 31 à Villeneuve-L’archevêque. Le mardi 3 juin à Chéroy, le 4 à Montargis, le 5 à Courtenay. Le samedi 7 une autre émeute à Montargis. Le 30 mai, jour de marché, les prix ont encore grimpés et les gens des villages avoisinant viennent le sac sous le bras, mais il n’y a rien que des produits trop chers.

A Sens, vers 11h, 3000 personnes entourent la halle aux grains en attendant son ouverture, la cloche du marché retentie, les portes de la halle s’ouvrent, et du haut des marches, le Sous-Préfet annonce le blé à 15 francs (du pichet).

Des mesures extraordinaires sont prises par le sous-préfet Monsieur Durand et les autorités localespour protéger les marchands et leurs étals. En découvrant que le blé a encore augmenté, la foule râle, gronde et cri. Les bâtons se lèvent, les forces armées sont incapables de faire front, les gardes nationaux requis se dérobent. Seul le sous-préfet tente de faire respecter l’ordre et l’autorité. Une femme, selon la parole populaire, se jette sur lui, une poignée d’herbe à la main « tiens mange donc brigand, c’est bien ton tour depuis le temps que j’en mange avec mes enfants ». Lucien Cornet donne une version plus précise « les portes de la halle s’ouvrent, le sous-préfet annonce le blé à 15 francs. Aussitôt les bâtons se lèvent et la foule fait irruption dans la halle et les autorités prennent la fuite. A l’auberge de la pointe, le sous-préfet cherche une issue ; une femme de Nailly se jette sur lui une poignée d’herbe à la main. » Un coup de bâton lui est donné sur les épaules. En même temps, Pierre Yves, tailleur à Paron court chercher des paysans pour organiser la sonnerie du tocsin.

« Soudain les cris « au tocsin, au tocsin » retentissent. Une bande se précipite dans la cathédrale et quelques instants après le son lugubre du bourdon appelle au pillage. A ce bruit, les boutiques se ferment en toute hâte. Sur la place et dans la halle envahie, les grains sont saccagés ; des audacieux (extrait de la procédure contre le sieur Pilavoine) se sont introduits par les toits de l’antique monument et en descendent les sacs dont le contenu est vidé et partagé aussitôt. Avec mille vociférations les émeutiers remplissent leurs hottereaux. Des bandes s’organisent et se rendent chez les marchands de grains et de farines. Chez Fortin le riche, regardé comme un des accapareurs, ils enfoncent les portes au moyen d’un « pavé »  et d’une « mailloche » de fer, envahissent le magasin et au milieu des rires sous les yeux de même de Monsieur de Laurencin Maire, accouru pour les calmer et s’opposer au pillage (extrait de la procédure contre André Collin), se partagent le grain et la farine. Une autre bande, composée de 30 à 40 individus conduits par un fendeur de bois du port, François Pernot dit Francis et une fille exaltée, Catherine Protat, courent chez Clément, au moulin d’En bas, à la jonction de Monderau et de l’Yonne. Les portes sont fermées. Ils sonnent violemment pour se faire ouvrir. La meunière effrayée pensant les apaiser «  leur jette du pain par la croisée ». Loin d’apaiser la bande, ce geste décuple la colère : «  est ce qu’elle nous prend pour des chiens » crie la fille Protat. Le magasin sera forcé et pillé tout comme la maison de Dame de Treignac et la ferme des Boutours sera complètement saccagée. La grogne populaire se transforme en émeute et en pillage. Les lanciers de Joigny au nombre de 83 arrivèrent à Sens à 6 heures du soir. Sur les 6 à 7 heures du soir, les mutins et les paysans se rendirent à la ferme des Boutours près maillot où ils pillèrent tous les grains et l’avoine qui s’y trouvèrent au nombre de 4 à 500 bichets. La gendarmerie y accourut avec la garde à cheval, on arrêta une douzaine de paysans qui furent amenés à la prison . Plusieurs manquèrent de se noyer en tentant de se sauver en traversant la Vanne. (Tarbé)

« Le 31 mai, le lendemain les paysans en très grand nombre se rendirent à Sens par la place du samedi et demandèrent du blé. On leur répondit qu’ils l’avaient pillé la veille et qu’il n'y en avait plus à la halle et que les cultivateurs se gardaient bien d’en amener. Ils se réunirent alors en grand nombre devant la porte d’un boulanger et demandèrent du grain à 4 sous. Plusieurs cris se firent entendre de « Vive l’empereur » et tentèrent d’enfoncer la boutique du boulanger Miot alors les gardes de la garde nationale dispersèrent les groupes à l’extérieur de la boutique. (Tarbé)

« 1er juin, toute la journée on entendit parler de fermes pillées dans l’arrondissement de Sens et près de 400 paysans se rendirent à Sens avec des bâtons, des fourches, des cognés et des serpes. Mais les autorités prévenues de leur dessein, les forcèrent à laisser leurs bâtons et autres instruments à chaque porte de la ville. Plusieurs paysans les avaient cachés dans les vignes, les bois et les bosquets apprirent que l’on désarmait aux portes de la ville. On avait eu soin de fermer 5 portes de la ville à savoir celle de Saint-Didier, de Saint-Antoine, la porte Formeau, celle de Saint-Hilaire et de Saint-Rémy (Tarbé). Ces portes étaient barricadées par des solives et des poutres ; et de larges fossés en dehors en garantissaient l’approche ; plusieurs de ces fossés furent remplis d’eau par les ruisseaux de la ville qui passaient par ces portes pour aller dans les faubourgs tels que ceux des portes St Antoine, St hilaire. Les Formeaux St Didier et St Rémy avaient leur fossé à sec.

Alerté par les nombreux rapports du corps préfectoral, la machine judiciaire se met en marche. Les mesures d’exception sont actées et le choix de la répression des mouvements de révoltes de la faim sont appliquées. La cour prévôtale est réactivée. C’est donc un procès en urgence qui va s’ouvrir à Sens. Tout va très vite, la guillotine arrive la veille du procès. Tout est joué d’avance. Anne sera condamnée à mort par une justice expéditive. Le 9 juin 1817, Anne sera exécutée la première, ce qui est là aussi symboliquement fort pendant que résonnent les douze coups de midi provenant du clocher de la cathédrale chassant ainsi de la mémoire populaire la résonance du tocsin. Comme on peut l’imaginer, la scène est horrible, « elle pousse des cris déchirants » nous rappelle Victor Guimard (227) puis Pierre Yves et Jean Batiste Letain sont exécuté à leur tour. Enfin les autres condamnés sont exposés au carcan. Le jour des exécutions, le préfet notifie à son subordonné : « Je reçois ce matin votre rapport sur le jugement rendu par la cour prévôtale, il est sévère mais il est juste et nécessaire. Puisse cette terrible et salutaire leçon en imposer suffisamment aux mutins pour nous préserver de nouvelles révoltes ».

Mais la mise en scène des exécutions et les exécutions elles-mêmes ne lui suffisent pas. Le préfet prend les mesures pour que cet acte soit connu du peuple : « j’ai l’honneur de vous adresser monsieur 100 exemplaires de l’arrêt rendu le 9 par la cour prévôtale qui a condamné à la peine de mort 3 des principaux coupables de la sédition qui a agité votre ville. Comme il est nécessaire que cet arrêt reçoive une grande publicité, je vous invite Monsieur a la faire afficher dans les principales villes de votre arrondissement » (11 juin). Le phénomène ira plus loin. Des affiches de la condamnation à mort de Sens couvriront les murs de Montargis. Decazes les fera afficher au plus vite dans l’Aisne. On en retrouve également en Seine inférieur. Certaines cours rendirent des jugements que le gouvernement considéra comme modèles tel celui de Sens dans l’Yonne auquel on assura la meilleure publicité. Les condamnations à mort furent affichées dans tous les lieux où l’embrasement commençait, car le pouvoir en escomptait un effet exemplaire.

Parmi les nombreuses révoltes de la faim, Sens sera la seule ville où une femme sera décapitée mettant fin à l'impunité des femmes rebelles. Dans toutes les villes (Nangis, Provins, La Ferté Gaucher, Montargis...) l’instruction des émeutiers durera de 2 à 4 mois et les accusés seront soit acquittés, soit condamnés à des peines de travaux forcés ou d'emprisonnement. A Sens, l'instruction durera une nuit et la sentence sera la décapitation. La guillotine est installée la veille du procès laissant peu d’espoir aux condamné/es . Le lendemain de l’exécution, 400 exemplaires d’une affiche annonçant le verdict du «  procès » sont diffusés dans toute la France : «  les condamnations à mort furent affichées dans tous les lieux où l’embrasement commençait car le pouvoir en escomptait un pouvoir dissuasif » (op. Cit. Les grains de la colère, p. 362, Denis Beliveau). Il ne fait aucun doute qu’Anne est morte pour l’exemple.

Mais pourquoi Sens ?

Le fait qu’Anne ai menacé le sous-préfet de lui faire manger de l’herbe ne mérite pas – surtout dans le contexte – une exécution capitale. Elle n’est ni bonapartiste, ni royaliste, elle est inconnue des services de police.

Elle va payer le prix de 4 facteurs convergents : en finir avec le bonapartisme sénonais (elle sera accusée de sédition). Le maire de Sens, le comte de Laurencin est un ami du roi en l'exil. Le poids des Archevêques de Sens, fidèles parmi les fidèles de la royauté depuis au moins le sacre de Saint-Louis. Enfin, l’irruption des émeutiers dans la cathédrale où reposent les restes du Dauphin, Louis et de son épouse. Le Dauphin est le fils de Louis XV, père de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Il est fils de roi et père de 3 rois dont l’un sera guillotiné. Le Dauphin était très proche de Louis XVIII. Toucher à la Cathédrale métropolitaine de Sens, c’est toucher à la religion d’Etat de la royauté. C’est également attenter à la mémoire du couple delphinale, symbole majeur de la continuité monarchique. C’est tout simplement inacceptable pour le roi fraîchement revenu d’exil et qui ne compte pas y retourner une troisième fois.

Anne était là au mauvais moment et le pouvoir s'en est considérablement servi. Les événements la dépassent. Durant la nuit de son procès, elle crie sa détresse et ne comprend pas ce qui se passe. Mais la sentence est bien un choix politique et elle sera appliquée sans hésitation.

Devant une foule silencieuse et effrayée. Le jour de son exécution, il sera distribué du grain en abondance. Anne sera exécutée la première des trois condamnés à mort. Une page se tourne sur la mémoire collective.

Le 25 février 1818, Savinien Mondémé, veuf d'Anne se remarie avec Christine Roger. Aucun parents ni amis n'assisteront à la cérémonie. Anne disparaît alors de l'histoire collective... jusqu'a ce jour !

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