VIOL, Permaculture et miel de châtaigniers

Elle a été violentée par cet homme. Tu lui as dit que ça n'allait pas, Il y avait eu des précédents, mais cette fois tu étais là, témoin pour lui faire entendre, sans aucun doute, qu'à nouveau les limites avaient été largement franchies et que cela portait un nom.

 

Je ne connaîtrais pas la douleur qui est la sienne, ce n'est pas moi qui avait été atteint dans ma chair. Il s'agit ici de mon point de vue, celui d'une victime collatérale. Ce sont mes appréciations, ma réalité qui sont aussi des approximations, aussi sincères soient-elles. En rien, je ne veux m'accaparer la douleur d'autrui. Chacun en porte son lot.

Juste que la déflagration du viol est si puissante qu'elle irradie l'ensemble des proches de la victime en faisant circuler le fardeau du crime et sa peine qu'il engendre. A écouter le silence de celle qui se mure dans la pénombre. A voir la gêne sur les visages que la seule prononciation du mot "viol" engendre. Le viol est ce voile sombre qui recouvre tout, partout, comme une gangue tragique qui irait assombrir la lumière dans chacun des coeurs. 

Les cicatrices qu'il laisse dans nos vies, nos couples, nos familles, nos villages, nos tribus et nos sociétés sont profondes. Elles atteignent notre nature humaine.J'ai besoin d'écrire, y mettre les mots justes et faire circuler. Ce genre de témoignages demandent à être entendus par le plus grand nombre car leur digestion nécessite le groupe humain dans son ensemble.

Ces faits sont réels, ils se sont déroulés à la fin du mois d'août 2020, quelque part dans un petit village du sud de la France. Quelques détails ont été transformés pour garder l'anonymat des protagonistes selon le souhait de la cible principale. 

 

Elle a été violentée par cet homme. Tu lui as dit que ça n'allait pas, Il y avait eu des précédents, mais cette fois tu étais là, témoin pour lui affirmer, sans aucun doute, qu'à nouveau les limites avaient été largement franchies et que cela portait un nom.

Ce soir-là, contre son bon vouloir, tu l'as alors sorti de sa position fœtale allongée dans le noir de la chambre, de ce sombre masque qui souvent recouvrait son visage, de ce silence peut être trop souvent refuge. Au début de la nuit, tu l'as emmené à la gendarmerie, elle t'a suivi à reculons, comme forcée encore, une ultime fois par un homme, en l'occurrence toi. 

Sous l'emprise de la sidération, elle doutait de ce qui s'était passé. Elle a décrit la journée et les faits à l'officier de police judicaire, il a écouté puis répondu : "Dans le code pénal français, ce que vous venez de me décrire est un viol, il se juge en cours d'assise et est passible de 20 ans de réclusion criminelle". L'électrochoc ne pouvait être plus fort, un représentant de la loi lui disait clairement, elle avait été la cible, d'un agresseur sexuel et ce qu'il lui avait fait subir avait un nom qu'elle devait cette fois entendre : VIOL.

L'alimentation est primordiale dans l'équilibre de nos vies. En particulier l'alimentation vivante. Pour elle, aspirante naturopathe, elle cherchait du pollen d'abeilles frais, le plus complet en micronutriments. La veille, en revenant de la plage, sur la route qui longe la mer, elle a vu une petite boutique qui vendait du miel. Elle t’a demandé de t'arrêter en double file. Elle en aurait pour cinq minutes, juste le temps de voir si elle pourrait trouver ce fameux pollen. Tu étais avec son chien, il patientait, la langue haletante, comme toi, il avait chaud et soif. Ces quelques minutes s'étaient étirées au maximum.

Finalement elle est apparue, toute contente. Elle avait eu le temps de discuter avec l'apiculteur en personne. D'une part, il avait exactement le pollen qu'elle recherchait, mais surtout il lui proposait de venir l'aider, le lendemain, à la récolte du miel de châtaigniers, un de ses miels favoris. 

Tu lisais dans ses yeux la candeur et la joie de cette soudaine opportunité. Encore un autre exemple de cette bonne fortune qui vous accompagnait tous les deux depuis le début de votre rencontre. Car vous ne nous connaissiez pas depuis longtemps, mais vous étiez impressionnés de voir à quel point les astres semblaient avec vous. Les amis en visite dont les dates coïncident avec vous, les engagements reportés ou décalés qui vous permettait de partager plus de temps encore ensemble. 

Toi, tu es ce qu'on appelle un néo-paysan, tu avais fui à la quarantaine la vie citadine des grandes villes pour te reconnecter à une vie plus saine, en harmonie avec cette nature qui te manquait. Tu recherchais aussi une plus grande indépendance, un début d'autonomie alimentaire et énergétique. Tu étais devenu paysan maraîcher dans le sud de la France, suivant les bases de la permaculture. Tu cultivais toutes sortes de légumes, tu faisais tes propres semences et tu vendais sur les marchés locaux tes plants aux jardiniers amateurs pour leurs potagers, leurs balcons, première étapes d'une autonomie alimentaire pour le plus grand nombre. 

Elle aussi venait de fuir un destin tout tracé quelques mois auparavant pour chercher une vie nouvelle. A ces trente ans, d'un geste, elle avait tout envoyé balader : le couple, le Pacs, la maison à crédit et le travail. Se sentir libre, sortir d'un moule qui ne lui correspondait plus, où elle semblait étouffer. Avec le confinement, elle avait dû patienter encore un peu pour partir sur les routes, à l'aventure, seule avec son chien, à la rencontre de fermes, des gens qui comme elle avait pu changer de vie, changer de paradigme. Retrouver une autonomie qu'elle sentait nécessaire avec l'état du monde. Tu étais une de ses premières étapes. 

 Tout cela avait été très vite. Au bout de quelques semaines d'une belle intensité, vos visions futures n'en finissaient plus de coïncider. La permaculture, la recherche de l'autonomie alimentaire, l’accès à l'eau et la préservation du biotope étaient de toutes nos conversations. Elle commençait déjà à projeter son installation dans la région, elle se serait spécialisé dans les plantes médicinales, complémentaire à ton activité principale pour une future association dans laquelle vous commenceriez à établir les bases.  Vous aviez repéré des terres bien exposées et irriguées et indépendantes des tiennes pour qu'elle puisse garder son autonomie. Car même si rien ne semblait arrêter le déroulement de la bonne fortune, vous restiez tous les deux prudents. Il n'était pas question de répéter cet enfermement qu'elle venait de fuir. Elle voulait le couple comme un espace de possible et de liberté. Toi aussi tu étais sorti d'un mariage difficile, tu cultivais toujours le rêve de partager ta vie et ton travail mais en gardant indépendance et épanouissement personnel.

A peine venait-elle de mettre sa ceinture de sécurité que déjà l'apiculteur lui envoyait des messages. Elle lui avait laissé son numéro suite à sa proposition. Elle te regardait souriante, se demandant pour la forme à voix haute, si elle devait y aller, récolter ce miel de châtaigniers. Même si la proposition était inattendue et émanant d'un parfait inconnu, c'était un signe de plus du destin dans le déroulement de ce qui vous arrivait. L'apiculture l'avait toujours fascinée, placer quelques ruches dans ces futures plantations de médicinales aurait été comme un achèvement d'un Biotope équilibré. 

 L'apiculteur réitéra son offre, viendrai la chercher le lendemain à 7h30, dans le village où se trouvait votre atelier. Il pourrait même la payer le cas échéant, il lui donnait aussi quelques précisions vestimentaires ; s'habiller léger car vous porteriez des combinaisons, il précisait aussi des chaussures type sandales car il y avait de forte chance qu'elles finissent mouillées. Peut-être allait elle traverser des ruisseaux dans la montagne pour accéder aux châtaigniers et aux ruches. L'aventure pouvait commencer. 

Ce soir-là, elle prenait les choses au sérieux. Cette nuit, hors de question de s'endormir à trois ou quatre heures du matin comme c'était son habitude. Il fallait être en forme pour le lendemain. Elle avait des problèmes de sommeil récurrent, elle reculait à l'infini l'échéance de se coucher, ayant toujours une dernière chose à faire. En plus de repousser le sommeil, elle avait un mal fou à supporter un homme dans le même lit pour dormir, elle en souffrait. Elle expliquait que dans sa vie sentimentale, demander à ses copains d'aller passer la nuit dans un autre lit était la chose la plus aisée. 

Vous n'étiez pas juste à côté du lieu de rendez-vous, tu t'étais proposé de l'accompagner, l'atelier était juste à côté, tu arriveras ainsi en avance mais tu avais pas mal de travail à faire, en particulier à préparer une grosse commande d'un magasin et pour laquelle tu te retrouvais seul avec ce changement impromptu. Lui, l'apiculteur était déjà là avec sa camionnette tout à son effigie. Ta voiture s'est arrêtée, elle ouvrait la porte prête à sauter vers l'aventure. Il vous regardait, elle te saluait brièvement. Vous n'étiez pas très démonstratif en public, et tout était surtout très nouveau entre vous. Un individu, la soixantaine, crâne chauve, en short orange léger, vient te saluer d'un "piacere” traduit par "enchanté" dans sa langue natale. Tu ne l’as plus revu avant 22H30 avec à 21H00, un bref coup de téléphone des plus laconiques et troublant.

En milieu d'après-midi, aucune nouvelle. Vous vous étiez promis l'indépendance et cette journée était l'occasion de mettre en application cette promesse. C'était la première depuis son arrivée où vous vous retrouviez séparés, occupés à des activités différentes. Tu chassais toute forme d'inquiétude en te persuadant qu'il fallait la laisser tranquille, que tout cela était une belle opportunité. Toujours sans nouvelle, à huit heures du soir, tu as laissé un premier message.  Vous aviez dans les deux jours à venir un planning assez chargé, tôt le matin vous deviez partir pour aider à déménager une amie. Tu avais également proposé à tes parents le surlendemain de passer les voir pour manger ensemble le midi. Il n'y avait rien de formel, les lieux étaient voisins, elle semblait curieuse de cette rencontre.

À neuf heures, elle a fini par appeler. Impatient de savoir comment la journée s'était passée, tu entendais mal, elle parlait d'une voix basse et lente. Elle te disait qu'il était très insistant et voulait absolument dîner avec elle. Tu lui rappelles vos engagements pour les jours à venir, et que ce soir n'était peut-être pas le soir idéal. Elle répétait qu'il était très insistant. Elle ne pouvait parler plus longtemps, il fallait qu'elle raccroche. Tu lui demandais où elle était et de rappeler à cet homme son engagement à la ramener. Elle ne répondait pas. Tes derniers mots avant qu'elle ne racroche, un peu comme une bouée de sauvetage lancée à la mer, tu lui dis qu'il fallait qu'elle fasse preuve d'autorité, qu'elle fasse respecter sa parole, ce fameux « non » qui avait pu lui faire défaut.   

Ces mêmes mots, tu les avais déjà utilisés auparavant lorsqu'elle avait répondu à ton questionnement sur ces rougeurs et boutons sur la face gauche de son visage qui apparaissent régulièrement. Elle t'a avoué se gratter frénétiquement la nuit pour limiter son attractivité avec les hommes. Il y avait chez elle un blocage certain avec la gente masculine, entre sa difficulté à dormir avec un homme et sa sexualité où elle semblait détachée de son corps. Elle te disait être circonspecte à l'amour, celui venant des hommes. Comme si leurs mots d'amour cachaient quelques choses. Elle savait à regret qu'elle pouvait se montrer d’une grande froideur et manquer particulièrement d'empathie avec ses proches qui lui témoignaient de l'amour. 

Elle était bénévole dans une importante association de protection des fonds marins et son président, usant de son pouvoir et de sa notoriété abusait d'elle régulièrement en la violant. Une situation proche de ces témoignages révélés par les mouvements "dénonce ton porc" ou "Me Too". Malgré ces violences sexuelles à répétition, elle continuait à respecter profondément cet homme pour son engagement militant connu et respecté. Il faisait tellement de bien, en particulier pour la protection des mammifères marins, baleines et des dauphins, animaux dont elle avait la plus grande vénération. De ce qu'elle t’avait dit, l'individu semblait coutumier du fait avec les jeunes bénévoles. Certaines d'entre elles partaient rapidement, d'autres, elle en faisait partie, mais dans la confusion semblaient paralysées par toute action et laissaient faire le prédateur. 

Elle te racontait revenir en pleurs chez son copain mais ne disait rien, gardait ça pour elle avec pour seule compagnie la honte et la culpabilité de ce qu'elle voyait comme une tromperie plutôt qu'un viol. L'atteinte régulière à son intégrité corporelle avait comme possible conséquence la lente destruction de ses capacités d'appréciation. Elle te disait qu'elle avait cependant pris la toute nouvelle résolution de ne plus répondre à ces appels téléphoniques. Elle commençait à fatiguer de leurs conversations qui finissaient toujours pas un "Ma chérie, je t'embrasse bien fort, des baisers partout, et surtout sur ta petite chatte".  

Si dans l'après-midi tu avais réussi à contrôler tes inquiétudes, ce coup de téléphone avait complètement ruiné tes efforts au calme. Tu te sentais impuissant à la situation, tu évacuais l'idée du pire sans succès. Tu étais descendu de l'atelier dans le village vers un voisin qui tenait une petite épicerie locale qui connaissait plus ou moins tout le monde. Il devait le connaître. C'était le cas, il vendait même quelques- uns de ces miels. 

Tu lui demandais si l'individu était sérieux en lui expliquant brièvement la situation. Une médiocre réputation, des dettes un peu partout, un type qui se prenait pour le centre du monde, disait-il mais quand même pas au point de… Il n'osait prononcer le mot, tu ne l'avais pas prononcé non plus. Mais le mot venait. Il a fini par le dire “ pas violeur quand même ". Enfin il ne savait plus trop, car là était le problème : les violeurs n'avaient pas spécialement des têtes de violeur. Ils pouvaient aussi être aussi présidents d'association de protection des fonds marins ou même apiculteurs. Il t'a donné son numéro, tu as appelé aussitôt, sans réponse. Plus la nuit avançait, plus l'angoisse montait.

Finalement le téléphone sonne, toujours cette voix éteinte. Il a fini par la ramener au village. Elle te demande où tu es. Tu es parti dans cette petite ville du bord de mer près de la boutique de miel de l’apiculteur à sa recherche.  Pendant plus d'une heure, tu as arpenté vainement chaque rues et ruelles avec son chien. Elle n'a pas les clefs, elle te dit de venir vite. Lui est encore là, elle ne veut pas lui montrer où est l'atelier.  

Accablé par le mauvais pressentiment, ton cœur accélère. Il sera là, tu pourras lui demander des explications. En remontant vers le village, tu reconnais sa camionnette, il s’en va dans l'autre sens. Tu le klaxonnes, ralentit, fais marche arrière, mais il ne s'arrête pas, sa voiture disparaît dans le virage. Tu aurais voulu le suivre, lui demander en face des explications mais l'urgence absolue maintenant c'était elle. 

Arrivé dans le village, tu finis par distinguer une ombre sur un banc, face à la petite mairie. Tu ne l’as jamais vu comme ça, sombre, décomposée. Tu lui demandes ce qui s’est passé. Elle ne répond pas. De retour dans l'atelier, elle finit par te dire "oui" sans dire le mot. Un "oui" rapidement atténuer parce que réellement elle ne sait pas, elle ne sait plus définir ce qui s'est passé, tant la confusion s'est installée en elle. Elle veut juste le silence. Elle te supplie, sa fatigue est immense. Elle vient s'allonger sur le lit dans le noir, recroquevillé en silence sur sa douleur. Cette fois, tu étais là en témoin, tu voulais agir pour briser le silence.

En montant à l'atelier tu avais remarqué qu'un autre atelier d'artisanat dans la rue était encore allumé. Il était tenu par une jeune femme avec qui tu avais déjà travaillé. Tu lui as demandé si tu pouvais la faire venir. Peut-être qu'à une autre femme, la parole pourrait se liberer. Elles sont restées près d'une heure ensemble, dans la pénombre de la chambre, porte close. Tu attendais à côté. Puis la jeune femme est ressortie seule.  Tu lui as demandé s'il s'agissait d'un viol. Elle t’a répondu par l'affirmative. Elle t’a aussi dit qu'elle avait peur que tu penses qu'elle t'avait trompé, le prédateur avait réussi. Sa cible se sentait coupable, honteuse d'une situation que lui seul avait pourtant mis en œuvre. 

De ces fameux châtaigniers, elle n'en a vu aucun. Très vite dans la voiture, il lui annonce que le plan avait changé. Ils n'iront pas récolter du miel mais plutôt faire de la mise en pot dans sa miellerie, dans ce petit village de l'arrière-pays. Ce n'était pas exactement pour ça qu'elle était venue, mais après tout ils pourraient toujours discuter, elle en apprendrait un peu un peu plus sur l'apiculture. Selon ses dires, les choses ne se seraient pas trop mal passées dans la matinée. Ils ont beaucoup parlé. Elle lui a raconté un peu sa vie, ce qu'elle vivait aujourd'hui, son envie d'une vie différente, plus proche de la terre. Aussi sur sa difficulté d'être en couple, d'être indépendante, des hommes. Elle a aussi parlé de vous, de ses doutes. Mis en confiance, elle s'est confiée comme elle s'était confiée à toi. Il a écouté, mais en prédateur, il s'est inséré dans sa fragilité. 

Dès le début d'après-midi, elle avait senti une certaine inflexion dans la parole, un comportement un peu bizarre, déplacé. Elle était venue donner un coup de main à un apiculteur en échange d'en savoir un peu plus sur son métier et les abeilles, elle ne cherchait rien d'autre. 

Soudainement, il a fermé les portes. Elle lui a demandé pourquoi fermer maintenant en plein après-midi, d'autant qu'il faisait chaud, nous étions fin août. Il a fermé à double tour sans lui répondre. Il est venu vers elle, à forcer le baiser sur sa bouche. Elle a dit non, plusieurs fois « non ». Mais le « non » n'a pas été respecté. 

La voilà séquestrée avec cet homme dans ce local au bout d'une petite ruelle déserte d'un village qu'elle ne connaît pas. Les bruits de bocaux de miel qui s'entrechoquent sur la table sur laquelle il la coince, la caressant frénétiquement partout malgré les refus. La cible du prédateur est sous l'effroi, sidérée. Elle commence à lâcher prise. Le seul moyen d'échapper, c'est à nouveau de sortir de ce corps, de ce sexe, de ces fesses, de ses seins, de cette bouche qui les font fantasmer, eux les hommes. Elle en a l'expérience. Un temps interminable, il va finir par jouir dans sa bouche. Elle crache. "C'est bien dommage, lui dit-il, tu ne gardes pas le meilleur". Elle lui demande de se laver. Il dit avoir une petite chambre juste à côté.

Il a rouvert les portes de la miellerie, prit soin de prendre quelques-uns de ses vêtements, on ne sait jamais, si l'idée lui passait par la tête de fuir. Il l'a fait sortir, elle hagarde à moitié dénudée, dans cette ruelle déserte se retrouve vite dans cette petite pièce avec un lit de fortune et en lieu et place d'une douche, un tuyau d'eau froide. Il faut faire chauffer l'eau. Elle se lave comme elle peut, mais elle est frigorifiée, l'eau qui sort de ce tuyau de plastique est glaciale. Il lui propose de se réchauffer dans le lit sous les draps. Lui qui a jouit maintenant se met en tête de la faire jouir pour que sa cible soit définitivement perdue dans la confusion des sentiments. 

Il l'aime, il va lui prouver pendant une heure interminable. Il la pénètre avec ses doigts, dans son vagin et son anus. Il fait mal, brutal, mais il continue. Elle décrit une scène où en la regardant tout sourire, il sort un doigt de son anus à elle et le pourlèche avec délice. Finalement, il se plaint, elle bouge trop. Il n'arriverait jamais à la faire jouir, si elle continue à bouger comme ça. Son ventre est noué. Les larmes coulent, elle est partie de ce corps.

Entretenir la confusion de sa victime est la tactique du violeur. Il alterne violence et douceur, comme si c'était la même chose. Il réconforte, il l'emmène voir ces ânes, il sait qu'elle aime les équidés. Il va lui reparler d'apiculture. Puis il l'invite à manger une bonne pizza et boire un bon coup après une telle journée. Mais elle n'est plus là, plus dans ce corps, elle pense maintenant juste à une chose, sauver sa peau. La providence a fait que la majorité des hôtels dans lesquels il voulait l'emmener passer la nuit étaient complets en cette fin de saison estivale. La séquestration aurait été alors bien plus longue. Au restaurant, elle ne mange rien, prend juste un verre. C'est à ce moment qu'elle t'appelle, coincée dans les toilettes, chuchotant pour ne pas qu'il entende.

Elle revient s'asseoir, le prédateur est amoureux de sa cible. Il affirme avec conviction qu'elle est la femme parfaite pour lui. Il sort le grand jeu, il veut faire sa vie avec elle, lui apprendre l'apiculture. Il est l’homme qu’il lui faut. Il lui conseille de se libérer, de toi aussi, car au final encore un autre carcan dans laquelle elle va se mettre. Lui seul, pouvait lui offrir le bonheur qu'elle méritait. "Vas faire tes valises, prend ton chien, et viens avec moi" lui dit-il.  Elle est entrée dans son jeu, c'est ce qui l'a sauvée. Elle a répondu par l'affirmative mais qu'avant il fallait la ramener chez elle et que demain, avec ses valises et son chien, elle l'attendait et partirait avec lui.

Cette nuit-là, après plus d'une heure à la gendarmerie, vous êtes restés cinq heures aux urgences gynécologiques de ce grand hôpital. Tu voyais ses veines se rouler sur elles-mêmes après d'interminables prises de sang. Elle se tordait de douleurs, tu lui racontais des histoires pour ne pas qu'elle s'évanouisse. Puis ils t'ont demandé de sortir, elle devait à nouveau raconter en détail cette journée à cette jeune médecin légiste. Elle a été ausculté de toute part, ils ont fait toutes sortes de prélèvements ADN et ont mis sous scellés ses sous-vêtements. Il fallait accumuler le maximum de preuves pour que le moment où elle aurait décidé de porter plainte que toutes les chances soient de son côté le temps du procès. L'officier de police judiciaire, dans sa bienveillance, lui avait parler de la lourde procédure en cas de viol avec les reconstitutions et les confrontations avec le violeur. Il ne fallait pas se précipiter, elle avait dix ans pour se décider. Penser à elle, à se reconstruire avant tout.

Finalement le jour s'est levé sur la ville et comme si de rien était, il fallait continuer à vivre. Le réveil fut brutal. Elle t'a dit ne plus vouloir parler aux hommes, ne plus vouloir leur compagnie. Tu ne pouvais que comprendre. Tu te sentais coupable, coupable d’être un homme justement et d’avoir joué au chevalier, même si tu l'avais fait en pleine conscience. Au final, comme les autres, tu n'avais pas respecté la parole de ne rien dire. Ce qu'elle t’avait demandé cette nuit-là, tu avais usé de ton autorité pour l'emmener à la gendarmerie puis à l'hôpital.

Vos projets d'association et de permaculture ont volé en éclats. La violence perpétrée par le prédateur sexuel sur la cible principale s’insinue partout, collatéralement et insidieusement comme un poisson toxique. Il a atteint au cœur votre intimité aux bases encore bien trop fragiles, trop récentes, pour encaisser un tel événement, laissant la douleur et la peine remplacer la légèreté de ces jours passés où la providence semblait vous accompagner. Vos discussions à bâton rompu, vos désirs pour une vie nouvelle ont laissé place à l'amertume. 

Vos échanges se sont fait de plus en plus rares.  Un jour il n'y plus eu de réponses. Le refoulement lui permettrait sans doute d'oublier plus vite la douleur et repartir à la vie. Une voie rapide, qui ne guérit pas vraiment les plaies profondes, mais une voie efficace. De ces plaies ouvertes par des années de violence sexuelle avec des hommes qui enfreignent son intégrité corporelle et son autorité, elle disait qu'elles remontaient peut-être avant, dans son enfance où qui sait dans des vies passées. Elle dit être atteinte par la noirceur de ses agresseurs et perdre doucement  sa confiance et sa lumière. elle se sent sombre, presque mauvaise.

Le cycle infernal des violences à répétition devait être stoppé. Mettre les mots justes sur les actes serait une première étape. Le mot met en lumière, il sort de la culpabilité et de la honte qui rongent.  Le chemin de sa guérison est long. Il lui faudra du courage et être entourée de beaucoup de bienveillance et d'amour.

Pendant ce temps, les violeurs vont et viennent comme si de rien était. Le parquet ne s'autosaisit pas pour les affaires de viol. C'est la victime et elle seule, qui peut déclencher une procédure pénale par le dépôt d'une plainte. Cela avait pu être le cas mais devant la lourdeur de la machine judiciaire et parce que le viol touche à des zones si sensibles de l'être, le parquet ne poussait plus aucune victime à témoigner car certaines se suicidaient ou finissaient en psychiatrie.  

Si aucune plainte n'est déposée, rien ne change. L'apiculteur est même revenu à la charge, il l'a cherché. Il l’attendait encore avec ses valises. Toi aussi, il te cherchait, voulait t'inviter, sans doute pour t'expliquer qu'elle allait partir avec lui et qu'il te fallait l’accepter, un verre de vin aidant. 

Injustice criante devant l'impunité des violeurs face à leur cibles atteint corps et âme et à jamais bouleversées. 

 

 

Alors j'ai honte, homme, celui de la gente masculine avec le petit "h".  Quand malgré la parole qui se libère avec des films, des livres et des témoignages dans les réseaux sociaux, je parle de cet événement à d'autres femmes et que dans leur majorité, elles me disent avoir eu des histoires similaires et qu'aucune n'a été jugé.  La lourdeur de la condamnation pour viol fait l'effet inverse. En façade, nous avons "regardez comme notre société condamne sévèrement le viol, cour d'assises et vingt ans de réclusion criminelle" mais en réalité la grande majorité des viols restent impunis. 

J'ai honte, homme. Quand je lis que la majorité des procès, quand ils ont finalement lieu, se transforment en celui de la victime et que les juges et les avocats, le plus souvent des hommes, remettent en question la parole de la victime comme pour en répartir la faute. Peut être inhérente à la justice, cette remise en question est ici dévastatrice. Elle participe, une fois encore, au non-respect de la parole de la victime qui déjà se démène à faire respecter à travers elle son autorité garante de son intégrité.

 J'ai honte,homme. Quand je vois les images que nous véhiculons et qui nous servent d'exutoire. La séquence de viol dont elle a été la victime est un scénario presque banal du porno disponible pour tous et à tout instant sur internet, où le corps de la femme objet est régulièrement mis à mal, violenté et humilié.

Alors ensemble trouvons des solutions pour que justice soit rendue. Une justice peut être plus légère, plus souple et plus accessible, mais qui applique une politique "zéro tolérance" pour les agressions et violence sexuelles. Le respect du "non" doit être érigé en dogme dans nos rapports. Arrêtons l'impunité des prédateurs sexuels, montrer qu'il y a eu franchissement d'une ligne rouge. Au-delà de la peine de réclusion, dénommer leurs actes est salutaire pour qu'ils trouvent, eux aussi, le chemin de la guérison et mettre un terme à leur prédation.

Que ce ne soit plus seulement à la victime d'endosser cette responsabilité, une pression bien trop démesurée pour des êtres extrêmement fragilisés, mais que celle-ci soit diluée entre différents acteurs. Étudions la possibilité pour les proches, les cibles collatérales, de pouvoir enclencher la procédure. La victime principale pourrait rester dans l'ombre, voir anonyme si elle en a la possibilité, et n'aurait ainsi plus à affronter seule la procédure. Il ne s’agirait pas de se substituer à sa parole mais de répartir la lourdeur du crime et d'enclencher le processus judiciaire. 

Nous sommes tous des cibles directes ou collatérales de ces violences et agressions sexuelles. Elles nous atteignent tous au cœur en assombrissant nos relations humaines et plus spécifiquement nos relations entre les femmes et les hommes. Elles créent le trouble et la culpabilité. Elles nous séparent, nous opposent, nous font perdre confiance les uns les autres et attisent les rancœurs et les haines.

Dans ce monde en plein bouleversement au futur incertain, ce n'est pas de séparation dont nous avons besoin, mais bien d'unité et d'amour.

 

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