J’ai accroché un coquelicot à mon gilet jaune

Voici le texte d'une de mes amies, que j’aurais aimé écrire moi-même.

J’ai accroché un coquelicot à mon gilet jaune et je suis allée me promener par les rues et les chemins. Et puis j’ai fait de belles rencontres avec beaucoup de personnes qui comprennent le mouvement de grogne contre Macron mais ont peur d’aller dans les points de blocage par peur des violences. Alors, j’ai continué mon chemin : gilet jaune partout et tous les jours, sans peur et sans violence, avec un coquelicot. Contradiction ? Pas du tout : la voiture est désormais l’impératif économique et social de nombreuses personnes ne parvenant pas à joindre les deux bouts. Mais ce n’est qu’un outil de travail pour aller gagner le peu que leur laissent ceux qui s’en mettent plein les poches. Et à côté de quelques « gilets jaunes » en 4X4, il y a aussi beaucoup de personnes conscientes d’être prisonnières d’un système. Il suffirait de peu pour qu’elles fassent autrement : boulot proche du domicile, retour de petits commerces de proximité qui ont été détruits ces dernières années par les subventions des pouvoirs publics aux zones commerciales, retour des services publics de proximité qui ont eux aussi déserté les villages : poste, école. La France périphérique se rebelle, car la théorie du ruissellement n’est qu’une théorie trompeuse et mensongère qui est, de plus, contredite par les faits : ceux qui paient leurs taxes, impôts ou TVA, sont bien ceux qui subventionnent les français les plus riches qui échappent au fisc par la fraude fiscale avec des sommes qui surpassent tout « pognon de dingue » et avec l’aval du pouvoir puisque le nombre de contrôleurs des impôts est en baisse. .. pour faire des économies dit-on en haut : mais de qui se moque-t-on ? Qui prend l’avion plusieurs fois par an pour ne plus passer ses vacances qu’au bout du monde ? Pas les gilets jaunes. Pourtant où est la taxe sur le kérosène ? C’est dont bien à un phénomène de ruissellement vers le haut que notre société donne naissance. Et pourquoi l’État choisit-il de subventionner les EPR, le nucléaire ou des zones commerciales ou de loisir plutôt que l’hôpital, l’école, la poste et la justice ? Notre vraie richesse, ce sont les services publics qui représentent un bien commun, services conçus non comme un produit venu d’en haut et offert par l’État tout-puissant, mais comme un service que les français se rendent mutuellement les uns les autres : les malades sont aidés par les bien-portants, les anciens sont soutenus par les plus jeunes. Comment se fait-il qu’une France ruinée par la guerre contre le nazisme ait pu réaliser tant de progrès sociaux alors que les 30 glorieuses qui suivirent et les 30 années de néo-libéralisme depuis les années 1980 en sont incapables ? Le néolibéralisme serait-il plus destructeur que le nazisme ? Si le projet d’Ambroise Croizat avait pu être maintenu et la sécurité sociale gérée par les français eux-mêmes, on ne rembourserait pas aujourd’hui des médicaments qui coûtent 10 ou 20 fois plus que ce que coûte leur production. Car on pourrait peut-être s'offrir un service public de fabrication de médicaments par des pharmaciens payés par les cotisations des français (pas par des charges comme "on" voudrait nous le faire croire aujourd'hui). Contrairement aux affirmations des banquiers et patrons qui nous gouvernent, les fonctionnaires ne sont pas des parasites qui exploitent les français, ce sont des hommes et des femmes conscients de leur mission de service du public, intimement persuadés de travailler pour le bien commun de tous nos concitoyens. Contrairement au mythe entretenu par la droite, les fonctionnaires ne sont pas plus absents que les travailleurs du privé. Ils ne profitent pas de rentes et de privilèges indus : ils font comme tout le monde des heures supplémentaires non payées, que ce soit à l’hôpital, dans les tribunaux ou dans les écoles. Le grand récit néolibéral selon lequel il existerait une opposition entre le secteur public qui serait une cause d’endettement et un danger pour la liberté d’entreprendre contredit les faits : à quoi servent nos impôts ? Bel et bien à soutenir l’avion que seuls les riches prennent régulièrement, à faire de grands aménagements de loisirs (sports d’hiver…) où les plus modestes n’iront jamais. Si nous étions en démocratie, les français pourraient peut-être faire de vrais choix : quelle agriculture subventionner ? Celle des pesticides et des grandes multinationales qui exploitent nos agriculteurs en leur expliquant qu’ils ne savent pas cultiver s’ils n’utilisent pas leurs pesticides, leurs engrais et leurs machines ? La faillite de ce système qui n‘a fait qu’enrichir les amis du pouvoir en empêchant le peuple d’accéder à une nourriture saine est un scandale à dénoncer sans cesse. Le mépris que l’idéologie néolibérale propage envers les paysans et les travailleurs manuels est un piège dans lequel nous tombons tous. Pourquoi payer davantage ceux qui font de longues études que seuls les riches peuvent s’offrir ? On sait très bien que les impôts de tous servent davantage les plus fortunés dans le domaine si brûlant de l’école. Le bilan du coût des classes préparatoires est un autre scandale à dénoncer et ce n’est pas en saupoudrant des classes préparatoires de quelques banlieusards-alibis que cela changera les choses. Ici encore, ce sont les moins riches qui paient les études des riches. Où sont passées les cités universitaires avec de petites chambres pas chères ? Elles ont été tout simplement privatisées ! Et bientôt on nous annonce aussi la privatisation des prisons comme aux États-Unis ? Aurons-nous alors aussi des juges payés par les directeurs de prisons privées pour remplir leur lit et que l’investissement devienne « rentable » ?

Alors, tournons-leur le dos : bien sûr, conquérir les campagnes pour aller à la conquête du pain quotidien sera une épreuve, bien sûr réapprendre à fabriquer des chaussures, à coudre et tricoter sera difficile aussi. Mais la fierté d’un travail utile au service de tous ne peut-elle pas compenser la misère d’une vie aliénée ? Le plus dur est de reprendre confiance en soi et dans les autres : le modèle de la réussite n’est pas le costume et le portable, il consiste plutôt à être capable de développer son esprit ET EN MÊME TEMPS un travail manuel qui requiert beaucoup d’astuce, de réflexion, de savoir-faire et la capacité d’innover.

Je me souviens de mon enfance : un maire avait fait appel à une famille nombreuse pour que l’école et la poste ne ferment pas en échange d’un logement (et d’un travail ?) Eh bien, une famille avait été accueillie en « sauveuse ». A l’époque d’Internet, des partenariats entre petites villes ou villages qui se désertifient et chômeurs isolés de tout dans des banlieues où il n’y a rien à faire ne pourraient-ils pas voir le jour et permettre aux français qui ont besoin les uns des autres de se tendre la main ? Les nombreuses fiches industrielles dans le domaine du textile notamment ne pourraient-elles pas être mises à disposition des travailleurs plutôt que de rester fermées et inutiles ? Les ateliers inoccupés pourraient être utilisés à des recherches sur toutes sortes de bicyclettes, vélos-cargos et autres moyens de circulation douce. Lorsque l’on voit imagination des hollandais dans ce domaine, on ne s’étonne pas que leurs vélos fassent vraiment envie ! Les citoyens devraient avoir leur mot à dire sur l’utilisation de l’argent public : c’es le sens même du terme de démocratie. Arrêter de subventionner le carburant des bateaux qui viennent du bout de monde chargés de marchandises n’est pas une mesure raciste parce que protectionniste : il s’agit de permettre à chaque français de s’épanouir dans un travail qui lui convient sans avoir à se mettre en concurrence avec l’ouvrier chinois ou indien esclave des multinationales. Travailler 35 heures par semaine (ou beaucoup moins) dans des conditions sanitaires et écologiques humaines n'est pas un luxe d'enfants gâtés, mais une réalité possible et à portée de main, quand les multinationales et leurs alliés au pouvoir arrêteront de globaliser la misère pour accumuler des comptes en banque dont ils ne savent plus que faire, comme le dit lui-même le milliardaire Warren Buffet.

Cela implique d’éteindre les écrans et de tourner le dos à leurs modèles mensongers de réussite individuelle : pourra-t-on échanger le rêve d’une maison avec piscine,4X4 et écran plat contre la réalité d’une bonne bouffe bio et de copains avec qui danser et chanter ?

Si le mouvement des « gilets jaunes » n’a pas de guide, c’est très bien car toutes les sensibilités doivent s’exprimer. Le but est de rendre ce mouvement fort de ses diversités. En mariant le gilet et le coquelicot, on peut renforcer une orientation qui existe déjà, mais qui risque d’être étouffée par les médias avides de violence et toujours prêts à discréditer le peuple pour protéger le pouvoir en place.

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