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Le Club de Mediapart ven. 29 juil. 2016 29/7/2016 Édition de la mi-journée

Etienne Balibar, Sandro Mezzadra, Frieder Otto Wolf: Le Diktat de Bruxelles et le dilemme de Syriza

Le diktat de Bruxelles et le dilemme de Syriza

Par Etienne BALIBAR, Sandro MEZZADRA, Frieder Otto WOLF[1]

 

 Les « accords » léonins qui viennent d’être passés sous la menace, entre le gouvernement grec (à charge pour lui de les faire entériner par les députés de la Vouli) et les autres Etats de l’Union Européenne (qui n’ont pas tous besoin d’une telle sanction) marquent-ils la fin d’une époque et le commencement d’une autre ? Oui, à plusieurs égards, mais certainement pas dans le sens qui nous est indiqué par le communiqué du « sommet ». Ces accords, en effet, sont fondamentalement inapplicables, économiquement, socialement, politiquement, et pourtant ils vont faire l’objet d’un « passage en force » qui promet d’être aussi violent, et plus conflictuel encore, que ce qui a précédé depuis 5 ans – où pourtant l’on a déjà atteint des extrémités.

Il faut donc essayer d’en comprendre les implications, et d’en discuter les conséquences, en évitant toute rhétorique mais non pas tout engagement et toute passion. Pour cela il faut revenir, même schématiquement, sur le déroulement des « négociations » ouvertes  par le retour à Bruxelles d’Alexis Tsipras, en position de demandeur au lendemain de son « triomphe » dans le referendum du 5 juillet (ce qui, aujourd’hui encore, et on le comprend, ne cesse d’alimenter l’incompréhension et les critiques au sein de ses partisans, en Grèce et à l’étranger), et sur la disposition des « forces » que ces tractations ont révélée. Il faut définir le point atteint par la crise de l’Union européenne (dont la situation désespérée de la Grèce est à la fois le symptôme et la conséquence), dans les trois domaines stratégiques que sont : l’état de la dette et l’effet des politiques d’austérité, la division de l’Europe entre zones d’inégale prospérité et de souveraineté plus ou moins limitée, enfin l’effondrement des mécanismes démocratiques et la montée corrélative des nationalismes populistes. Mais auparavant, un bilan provisoire du contenu des « accords de Bruxelles » est indispensable, à la fois au point de vue de la situation du peuple grec, donc « vus d’Athènes », et « vus d’Europe » (ce qui, bien entendu, ne veut pas dire au point de vue de Bruxelles, car s’il est une chose bien claire désormais, c’est que dans les bureaux de Bruxelles on n’a aucune perception de l’état de l’Europe).

Les « accords » vus de Grèce

Vus de Grèce, les accords apparaissent bel et bien comme un diktat. Varoufakis est allé jusqu’à parler de « Versailles », une allusion provocante aux traités de 1918 qui ont eu les conséquences que l’on sait sur l’histoire intérieure de l’Allemagne et sur le sort du monde, et l’imputation a paru suffisamment grave et crédible pour que Merkel, aussitôt, proclame qu’elle est indifférente aux « comparaisons historiques »… La dramatisation se justifie, pour deux raisons étroitement liées entre elles.

La première c’est que, même si les propositions avec lesquelles Tsipras est arrivé à Bruxelles le 7 juillet n’avaient pas représenté de sa part un recul considérable (puisqu’elles reprenaient, pour l’essentiel, les mesures d’austérité budgétaire et économique qu’il avait précédemment refusées, en particulier pour ce qui concerne les retraites et les impôts), ces propositions étaient encore intégrées à un projet (pour ne pas dire un « plan ») de redressement de l’économie et des finances grecques dont le gouvernement grec avait l’initiative, et au sein duquel, dans des conditions certes beaucoup plus difficiles que souhaitable, il pouvait espérer développer une politique propre dans l’intérêt de son peuple. C’est pourquoi d’ailleurs elles faisaient corps avec la demande réitérée d’un aménagement de la dette (auquel entre temps des économistes de renom, jusqu’au sein du FMI et indépendamment de leurs orientations, avaient apporté un soutien de plus en plus clair et unanime). Mais c’est précisément cette ultime tentative de rationalité et de cohérence que, sous l’impulsion du Ministre des finances allemand et par la bouche du Président de l’Eurogroupe qui lui servait de porte-parole, les « interlocuteurs » de la Grèce s’employaient à ruiner d’emblée, en arguant de leur « perte de confiance » dans le gouvernement grec (donc d’un argument purement moral) et en réclamant des mesures punitives sans aucune rationalité économique. Le résultat est un anti-plan de redressement, qui s’apparente à une « saignée » des ressources subsistantes de la population grecque (et notamment de ses couches les plus pauvres, celles qui ont déjà un pied dans la catastrophe humanitaire) et à un dépeçage de l’économie nationale en vue de privatisations « idéologiques » tout à fait aléatoires. Particulièrement significatives sont, à cet égard, des mesures comme le recul de l’âge de la retraite, absurde sinon criminel dans une économie où le chômage des jeunes atteint 60%, et la « saisie » préventive des actifs grecs, à la manière d’un usurier qui prend des gages (même si in extremis Tsipras a réussi à éviter la localisation de cette nouvelle Treuhandanstalt au Luxembourg, dans un établissement dont … le ministre Schäuble est administrateur !). 

L’Europe se comporte ici vis-à-vis de la Grèce à la fois comme un usurier et comme un prédateur dont l’objectif n’est pas d’entretenir la viabilité ou la croissance de ses ressources, mais d’opérer leur drainage jusqu’à épuisement. Que cette antipolitique soit, aux yeux de certains (peut-être de bonne foi), justifiée par les dogmes d’une orthodoxie monétariste inscrite en « lettres d’or » dans les Traités européens depuis Maastricht et renforcée par le « pacte budgétaire » de 2012, ne constitue en rien, évidemment, une justification. Nous ne sommes plus, en effet, au début de la crise, et tous les dirigeants européens (y compris allemands) ont eu le loisir d’observer in vivo les effets récessifs de la politique qu’ils ont imposée. Ils savent parfaitement que la dette publique grecque, ayant pratiquement doublé en dix ans, atteint 180 % du PIB non pas en raison de l’accroissement de sa masse (largement dépassée, même proportionnellement à la population, dans d’autres pays européens), mais en raison de l’effondrement de la production et de la consommation. Il ne s’agit donc pas de rationalité, ni même d’intérêts bien compris des créanciers, mais de vengeance politique et d’humiliation d’un « ennemi intérieur ». Ce qui est confirmé quand on voit que chacune des mesures imposées correspond point par point à l’inversion d’une mesure sociale ou économique sur laquelle le gouvernement Tsipras s’était engagé dans son programme électoral et lors de son arrivée au pouvoir.

Par où l’on passe à la seconde raison qui autorise à parler de diktat, plus grave encore peut-être, en tout cas destinée à verrouiller la précédente : nous voulons parler de l’ensemble des mesures de « mise en tutelle », équivalentes à la constitution d’un protectorat au sein même de l’Union européenne, sur le modèle d’anciennes pratiques coloniales, mais appliqué cette fois à l’un de ses membres (et dont on lui demande ainsi d’être ainsi symboliquement « co-responsable »). La plus voyante sans doute est celle qui touche à la souveraineté du parlement, c’est-à-dire l’obligation de soumettre au préalable au contrôle et à l’autorisation des « institutions » les projets de loi dans les domaines économiquement et socialement sensibles (non spécifiés), sans préjudice naturellement de la « vérification » par les mêmes institutions, dont le résultat commandera l’octroi des crédits européens. D’ores et déjà, pour illustrer le fonctionnement de ce mécanisme, le « Memorandum of Understanding » impose à échéance rapprochée (conditionnant la mise en œuvre de l’accord) une série d’actes législatifs prédéterminés, annulant les législations existantes et les remplaçant par d’autres. Leur ensemble constitue un programme de transformation néo-libérale extrême (sans équivalent à ce jour en Europe) du droit du travail et de l’administration (ce qui ne manque pas d’ironie quand on voit que l’un des principes proclamés est la « dépolitisation de l’administration » !). Notons aussi l’exigence (venant après la réalisation par les autorités grecques, à l’initiative du Parlement, d’un « audit » de leur endettement et de son degré de légitimité) d’une « indépendance » de l’appareil statistique… garantie par le retour à Athènes des experts de la troika (dont l’indépendance personnelle, évidemment, ne fait pas de doute). Ajoutons enfin que, d’ores et déjà, l’exigence d’un remaniement du gouvernement, de façon à y faire entrer les partis anti-Syriza et à en expulser les « radicaux », est formulée comme une évidence dans les couloirs de la Commission de Bruxelles. Tout ceci veut dire que, matériellement, l’austérité forcée et la mise en tutelle se renforcent l’une l’autre, et que la Grèce n’est plus (ou plus du tout, car ce processus avait commencé il y a plusieurs années, et seule l’arrivée au pouvoir de Syriza lui avait porté un coup d’arrêt) une nation souveraine : non pas malheureusement au sens de l’entrée dans un régime de souveraineté partagée, juridiquement égalitaire et politiquement organisé, tel que l’impliquerait un progrès vers le fédéralisme européen, mais au sens d’un assujettissement au pouvoir du Maître. De quel « Maître » cependant s’agit-il ? C’est ici qu’il faut se tourner vers l’autre face de la situation : celle qui concerne l’Union Européenne.

La nouvelle « constitution » de l’Europe

Il faut le faire dans la même modalité que précédemment : celle des faits et de leur signification historique. Plus profondément, celle d’une définition de la constitution matérielle qui régit désormais l’Europe : division des pouvoirs, ensemble de glissements institutionnels inscrits et non-inscrits dans les Traités et dans leur mise en œuvre, rapports de force économiques, politiques (et géo-politiques) insérés les uns dans les autres, hiérarchie des intérêts codifiée dans des « règles » ou des « principes » auxquels doivent se plier les Etats membres et leurs populations, procédures de décision (ou comme on dit désormais, de « gouvernance »), inégalité des possibilités d’accéder au pouvoir réel et de l’influencer pour les différents groupes sociaux et nationaux, etc. Bref, il faut se demander  quel est maintenant le « régime » de l’Europe ?

Ne revenons pas sur ce qui, désormais, devrait être évident, c’est-à-dire l’institutionnalisation du néo-libéralisme depuis le tournant de 1990, dans la forme du dogme de la « concurrence libre et non-faussée », équivalent pour l’UE de ce que fut le socialisme d’Etat pour l’Union soviétique, et dont on voit aujourd’hui les effets de transformation « révolutionnaire » qu’elle engendre dans toute la société. Si ce n’est pour marquer ceci, que la boucle est désormais bouclée : la « liberté » du néo-libéralisme est une liberté essentiellement coercitive, elle implique en permanence, partout où des « écarts », des « manquements » sont repérables (donc avant tout chez les « faibles », les « débiteurs »), de forcer les citoyens d’être libres (comme aurait dit Rousseau, qui ne pouvait soupçonner cette application sinistre de sa formule). Bien évidemment, le degré de coercition varie énormément suivant la place qu’on occupe dans l’échelle du pouvoir réel. Mais plus précisément : la « révolution par en haut » qui s’est initiée dès le début de la crise des budgets publics et l’arbitrage en faveur des banques, lorsque les gouvernements grec et italien ont été remplacés au moyen d’une manipulation constitutionnelle (2011) et le précédent referendum grec interdit, est désormais un fait accompli. Habermas a parlé de postdemokratischer Exekutiv-föderalismus, formule très éclairante. Mais cet « exécutif postdémocratique » agissant au niveau (quasi)fédéral - car le fédéralisme qui se construit en Europe, sur des bases extraordinairement fragiles, vient entièrement d’en haut - a la propriété remarquable d’être en partie seulement visible et institutionnellement légitimé. Pour une part essentielle il est occulte et informel. On vient d’en avoir l’illustration flagrante : la « Commission européenne » n’a plus ni pouvoir d’initiative politique ni capacité de médiation entre les intérêts des Etats membres. Son président Jean-Claude Juncker a jeté l’éponge, après avoir dû déjà se résigner à une retraite humiliante, il ya quelques semaines, dans la question capitale pour l’avenir de l’Europe de l’accueil des réfugiés et de la solidarité entre Etats devant la catastrophe humanitaire méditerranéenne. La Commission n’étant plus qu’une structure de réglementation (proliférante) et une courroie de transmission, le pouvoir de négocier est passé à l’Eurogroupe, dont l’existence ne résulte d’aucun traité et qui donc n’obéit à aucune loi, dont le Président « élu » par ses pairs sert en fait de porte-parole au plus puissant et au plus influent des Etats membres – en l’occurrence l’Allemagne.

Une structure de pouvoir en cache donc une autre, mais il ne faudrait pas se hâter d’en conclure que la constitution matérielle de l’Europe est simplement le masque d’un « impérialisme allemand », même si celui-ci est bien réel. Car d’une part l’hégémonie allemande s’exerçant aujourd’hui en Europe ne peut être qu’indirecte, favorisée ou défavorisée par la conjoncture (dans le cas de la « punition grecque », elle a bénéficié d’un maximum de conditions favorables). Et d’autre part elle est partielle, exposée à la contestation de plusieurs adversaires, qui participent aussi à des degrés divers au « bloc de pouvoir » et le traversent de divisions dont certaines peuvent être profondes. Parmi ces adversaires il y a, sans doute, d’autres pays européens ou groupes de pays européens (dont la coalition pourrait éventuellement équilibrer l’hégémonie allemande, à ceci près, on l’a bien vu ces temps-ci, qu’ils en sont empêchés intérieurement et extérieurement, par leur dépendance financière et – de plus en plus – idéologique), mais il y a aussi, nous en sommes convaincus, la Banque Centrale Européenne. Il serait tout à fait erroné de croire qu’il y ait harmonie préétablie entre Berlin et Francfort, car l’intérêt de l’économie allemande, qui veut conquérir et sécuriser une position privilégiée sur le marché mondial, n’est pas le même que celui du système bancaire, dont la BCE dirigée par un ancien de Goldmann et Sachs, est la clé de voûte (de même que le moralisme agressif de M. Schäuble n’est pas identique au pragmatisme spéculatif de l’institution monétaire, comme on le voit aux frictions périodiques entre M. Draghi et M. Weidmann). C’est pourquoi d’ailleurs il vaut mieux se méfier des généralités sur le « néo-libéralisme » répandues à l’extrême gauche, car un cadre idéologique commun ne dicte pas une seule politique et ne résout pas les conflits d’intérêts. Sans doute, dans l’épisode qui vient de se dérouler, la BCE a joué un rôle déterminant, qu’on a pu qualifier de « terroriste » : c’est elle qui, en coupant les liquidités aux banques grecques, a forcé le gouvernement à les fermer et à instaurer le contrôle des capitaux, plaçant l’économie du pays au bord de l’asphyxie et par conséquent contraignant Tsipras à choisir entre la reddition ou le chaos, et c’est ce chantage que Schäuble et Dijsselbloom ont mis à profit. Mais cela ne veut pas dire que la concertation fonctionne à tout coup. Draghi ne voulait certainement pas de la sortie de la Grèce de l’euro (alors que Schäuble n’en avait cure et peut-être même la souhaitait pour « resserrer » la zone autour de l’Allemagne) : il a pris le risque et il a (provisoirement) gagné. A long terme c’est une autre histoire. Cette division au sein de « l’exécutif » composite européen fait elle aussi partie de sa « constitution matérielle ».

A ce point on peut commencer à nuancer le diagnostic que nous avons porté plus haut : un diktat fondamentalement inapplicable (« réformes irréalistes et irréalisables », écrit dans son éditorial du 14.07.2015 le journal Le Monde, qui n’a pourtant cessé de pousser de toutes ses forces à leur adoption), mais qui sera mis en œuvre de force, jusqu’à l’absurde. Cela dépendra bien évidemment des résistances qu’il suscitera à l’intérieur et, espérons-le, de plus en plus aussi à l’extérieur de la Grèce (car c’est toute l’Europe – ce sont tous les citoyens européens qui sont concernés), et ces résistances elles-mêmes augmenteront et se feront plus crédibles à mesure que les contradictions et les effets destructeurs de la mise en œuvre se révéleront au grand jour. Mais ces effets sont surdéterminés par les réactions divergentes et les stratégies de moins en moins conciliables qu’ils engendrent parmi les Etats européens, de façon relativement indépendante de la « couleur » politique des gouvernements. A ce point un détour n’est pas inutile par l’examen de ce qu’ont révélé les tractations ayant conduit à l’accord de Bruxelles dans la nuit du 12 au 13 juillet, avant d’en venir au cœur des contradictions actuelles.

La nuit de Bruxelles révèle une fracture du « couple » franco-allemand

Les observateurs politiques s’accordent à répartir les Etats européens en quatre groupes approximatifs au regard de la « crise grecque » et de la solution à lui apporter (laissant de côté la Grande Bretagne, qui dans cette affaire ne compte pas, d’autant qu’elle est occupée à discuter intérieurement de son éventuel « Brexit ») : l’Allemagne et les pays plus ou moins « satellisés » qui s’alignent sur sa politique ou la « précèdent » (et lui servent ainsi de prête-noms pour avancer ses exigences les plus « impitoyables » - dixit encore Le Monde), les « pays pauvres » du Nord et de l’Est européens qui ont « consenti des sacrifices » importants pour accéder à la zone euro, et ne veulent pas que les Grecs en « profitent », les « pays endettés » du Sud et de l’Ouest qui ont accepté les politiques d’austérité refusées par les Grecs et s’en sont tirés plus ou moins bien, enfin la France (et dans une certaine mesure l’Italie), qui ne respectent pas vraiment les normes du pacte de rigueur budgétaire, mais veulent toujours être considérés comme membres incontournables du « directoire » européen. En réalité cette typologie se ramène à deux groupes, car dans l’affaire grecque (où la « ligne Schäuble » l’a nettement emporté sur la « ligne Merkel » dans la politique allemande), les surenchères anti-grecques des différents pays européens autres que la France et l’Italie (« nous ne pouvons plus avoir confiance », « nous n’acceptons plus de payer ») ont été directement instrumentalisées (sinon orchestrées) par l’Allemagne, et la France implicitement soutenue par l’Italie a seule représenté une position (modérément) divergente (en particulier sur la question du Grexit). L’essentiel est  donc de savoir ce qui a séparé les Français des Allemands. Et c’est au fond assez décisif, mais évidemment pas pour les raisons dont se prévaut la Présidence française.

Pour ce qui concerne le gouvernement allemand, nous pensons que les raisons idéologiques et politiques de son « intransigeance » ont toujours été plus fondamentales que les raisons économiques (même s’il est vrai que les banques allemandes, aujourd’hui encore, ont une grosse exposition en valeurs grecques et que le budget allemand fournit presque un tiers des ressources du Mécanisme européen de solidarité). Elles relèvent de la politique intérieure autant que de l’objectif de création d’une hégémonie continentale – cette « Europe allemande » que Ulrich Beck, dans son livre désormais fameux, avait décrit non pas tant comme un objectif de « conquête » que comme un programme de « maître d’école ». Les deux schémas élaborés par le Bundesfinanzministerium et opportunément « fuités » (leaked) avant la reprise des travaux de l’Eurogroupe : sortie « provisoire » de la Grèce de l’euro (un provisoire dont tout le monde a aussitôt compris qu’il deviendrait automatiquement définitif), ou bien réduction de la Grèce à l’état de protectorat et expropriation de ses ressources nationales, étaient au fond équivalents du point de vue politique, surtout si on pense que dans les deux cas l’objectif ultime était en fait la chute du gouvernement Tsipras. Le second schéma l’a emporté, en raison des difficultés « de principe » soulevés par le premier : reste à voir s’il conduira jusqu’à son but (dont il semble bien proche).

En contrepartie, que s’est-il passé du côté français ? On peut d’abord faire l’hypothèse que, contrairement aux allemands, Hollande s’est convaincu à un certain moment que la seule façon de « faire passer » le surcroît d’austérité dans la population grecque était de le faire endosser par Syriza en « conseillant » Tsipras (ce qu’évidemment l’extrémisme des conditions et des mesures imposées par le sommet européen va rendre de plus en plus difficile, pour ne pas dire impossible). Le referendum lui-même (qui a exaspéré les Allemands et les a renforcés dans l’intention de « casser » le gouvernement grec) a dû jouer dans ce sens. Après tout Hollande a lui-même une certaine expérience du renversement des promesses électorales, et doit penser que d’autres que lui peuvent faire de même… Deux autres facteurs ont pu encore peser pour lui faire jouer son va-tout contre le Grexit : les répercussions de l’expulsion de la Grèce au sein de l’opinion de gauche française, assez nettement favorable à Syriza, et le poids des prises de position américaines, très explicitement hostiles au Grexit en raison des dangers qu’il fait courir au système financier et monétaire international – depuis 2008 les USA ont  l’obsession du « risque systémique ». Mais l’essentiel est sans doute la préoccupation qu’a pointée Varoufakis dans son article du Guardian du 10-07-2015 : l’Allemagne se sert de la situation grecque pour « discipliner la France », c’est-à-dire lui imposer définitivement la discipline budgétaire qu’elle est, en fait, incapable d’appliquer, et préparer l’opinion aux « sanctions » qui devraient s’ensuivre. A nouveau donc l’enjeu est politique, il porte sur la distribution du pouvoir en Europe autant que sur le contrôle du discours dominant. On peut dire que, dans la nuit fatidique, Hollande (peut-être aidé de Merkel contre son propre ministre) a « gagné » sur le maintien de la Grèce dans l’euro, rétablissant son prestige de « médiateur européen », mais il a incontestablement « perdu » sur le contenu des conditions qui y sont posées, et comme ce sont elles qui vont déterminer la suite, on peut aussi penser que sa « victoire » sur le premier point ne le mènera pas loin…

Les problèmes non résolus et même aggravés par l’issue des affrontements de la semaine dernière sont indissolublement des problèmes « grecs » et des problèmes « européens », ce qui veut dire qu’en réalité même quand on doit les examiner à tour de rôle sous les deux angles, ils manifestent une fois de plus à quel point le sort de l’Europe entière se joue dans la question grecque, et à quel point l’action des Grecs (leur résistance, leurs propositions, éventuellement leurs erreurs et leurs échecs) entraînent aujourd’hui des conséquences pour toute l’Europe. Trois questions générales figurent plus que jamais au premier plan : la dette et la politique économique, les inégalités structurelles et les nouveaux rapports de domination, la démocratie et le danger d’extrême droite.

Une dette européenne incontrôlable, une monnaie toujours instable

Commençons par la dette. Il semble bon de rappeler une évidence : la dette européenne cumulée, à la fois publique et privée, continue d’augmenter et d’engendrer ses propres produits dérivés plus ou moins toxiques, donc de mettre en danger la stabilité de l’euro. Comme elle ne dispose pas – à la différence des Etats-Unis – d’un mécanisme de compensation dans la forme d’une monnaie de réserve universellement acceptée et thésaurisée, ni d’une banque centrale habilitée à « prêter en dernier ressort », elle comporte à la fois des risques spéculatifs et des risques de stagnation économique telle qu’on l’observe en ce moment. Parce que les Etats sont entrés massivement, depuis les années 1880, dans la dépendance institutionnelle par rapport aux marchés financiers, parce que les renflouements et fournitures de liquidités aux banques privées pratiquées par la BCE (sauf quand il s’agit de faire pression sur le gouvernement grec) ont pour résultat de transférer continument le risque des opérations spéculatives sur les citoyens en tant que contribuables, enfin parce que le discours politique néo-libéral ne cesse de fustiger les Etats « dépensiers » (au gré de critères largement discutables et manipulables), l’attention générale est focalisée sur les dettes publiques. Mais le gros de l’endettement, ce sont les dettes privées, et ce sont elles qui font osciller les économies entre le Charybde du surendettement et le Scylla des politiques d’austérité. Ce problème vaut pour toute l’Europe (même si la monnaie commune n’est pas adoptée à l’heure actuelle par la totalité des pays membres, et sans doute ne le sera pas). La dette grecque représente sans doute un risque systémique particulier (qu’on ne diminuera pas en étranglant son économie, c’est-à-dire ses possibilités de remboursement !), mais c’est l’ensemble du système qui est engagé sur une voie malsaine, appelant une solution d’ensemble – en clair une restructuration dans le cadre d’une transformation de la zone euro en espace économique cohérent, non seulement intégré ou « discipliné » mais orienté par une perspective de développement et de transformation industrielle collective. D’où la pertinence de la proposition du gouvernement grec d’examiner les conditions de son désendettement et de sa relance dans le cadre d’une « conférence européenne sur les dettes », prenant en compte toutes les données du problème et toutes les parties prenantes, proposition écartée d’un revers de main par les « institutions » sans même avoir été écoutées par leurs représentants… Elle allait d’ailleurs dans le même sens que les analyses du FMI depuis qu’il a découvert « l’erreur de calcul » inhérente à son plan d’austérité pour la Grèce (sans pour autant en tirer toutes les conséquences pratiques). De sorte qu’on peut se demander quels sont les intérêts qui forment toujours un obstacle insurmontable à ce que l’Europe affronte rationnellement son problème financier au niveau pertinent, et ne cesse de la pousser à trouver des boucs émissaires : le nationalisme et l’égoïsme à courte vue, sans doute, ainsi que les obsessions idéologiques évoquées ci-dessus, mais aussi des intérêts bancaires, et pour finir une fois de plus le comportement anti-communautaire d’un pays (l’Allemagne), qui ne cesse de dégager des excédents budgétaires au détriment de ses voisins, et sur le long terme a bénéficié de « transferts » considérables à partir des pays endettés en mettant à profit le spread des taux d’intérêts nationaux sur les marchés financiers. On comprend qu’elle ne soit pas pressée de contribuer à une lutte efficace contre la corruption ou l’évasion fiscale de ses voisins du Sud, tout en la réclamant à cor et à cris pour justifier leur mise en tutelle. Mais de ce fait même elle ne cesse de mettre en danger la valeur et la stabilité d’une monnaie dont elle a pourtant proclamé le caractère sacro-saint.

Europe des inégalités, des dominations

La question de la dette, et le défaut de son traitement rationnel, qui supposerait la volonté politique d’une solidarité continentale, communiquent donc directement avec le second problème, encore plus préoccupant pour l’avenir de l’Europe : le développement de ses inégalités internes. Elles n’ont pas une figure simple, parce qu’elles relèvent à la fois de causes sociales et politiques plongeant dans toute l’histoire du continent, de ses divisions et de ses réunifications (laissons de côté la rhétorique des « différences de culture », affectionnée par les mass media et par certains politologues, qui fleure bon le racisme intra-européen). Mais on peut dire quand même qu’après avoir tendu à se disposer suivant un axe Est-Ouest, renforcé par la division politique de l’Europe et l’hétérogénéité de ses systèmes économiques à l’époque de la guerre froide, elles se disposent maintenant majoritairement, à l’intérieur et sur les bords de la zone euro, suivant un axe Nord-Sud. Les conditions du pseudo-dénouement de la crise grecque, venant après les « solutions » appliquées en Espagne et au Portugal (où les comptes publics et surtout la solidité des banques ont été rétablis au prix d’une explosion du chômage), illustrent dramatiquement la profondeur du fossé qui se creuse à l’intérieur d’une Europe « unie » dont le projet initial, réaffirmé à l’occasion des successifs élargissements de la communauté, associait la réduction des inimitiés causées par la guerre entre les peuples avec l’ouverture d’une perspective de prospérité et de complémentarité.

C’est, bien entendu, la logique du libéralisme économique fanatique, tel que sacralisé par la dernière génération des Traités, que de transformer les avantages comparatifs en inégalités de développement, et les inégalités de développement en relations de domination. Certains analystes de la gauche radicale, inspirés par l’histoire des relations entre le « Nord » et le « Sud » de la planète, voient se profiler ici une relation de type colonial, déjà plus qu’avancée, à l’intérieur du continent européen, y compris sous la forme d’une « spécialisation » des régions méditerranéennes dans le tourisme et l’offre de main-d’œuvre éduquée aux régions du Nord. Dans cette perspective, la France en déclin industriel, dont les taux de chômage n’arrivent toujours pas à diminuer, occuperait une position intermédiaire, très difficile à gérer en dépit de sa taille, cependant que les nouveaux Etats membres de la Mitteleuropa, passés par l’épreuve du « socialisme réel » et convertis à l’idéologie du marché sous sa forme la plus extrême, se spécialiseraient dans la sous-traitance au profit de la région dominante. Cette présentation est simplificatrice, en particulier parce qu’elle tend à négliger les inégalités sociales et territoriales internes à chaque « région » et à chaque nation, elles aussi maximisées par la logique néo-libérale. Mais elle a l’intérêt d’attirer l’attention  sur le caractère à la fois structurel et tendanciellement antagonique des polarisations en cours. Il convient, selon nous, de lui ajouter une considération plus concrète et plus immédiatement liée à la conjoncture : c’est que le Sud de l’Europe (dont, au premier chef, la Grèce et l’Italie) n’est pas seulement en train de reproduire en son sein des formes de dépendance et de domination analogues à une colonisation, en partie « constructive » et en partie « destructive », il est aussi, par l’intermédiaire de l’espace méditerranéen auquel il appartient autant qu’à l’Europe continentale, en relation organique avec un autre « Sud » de plus en plus déstabilisé et déstabilisant, qu’il sera impossible de contenir derrière des murs ou des opérations de police des frontières. Nous voulons parler du « Sud » des migrations de la misère et du refuge, en proie aux guerres civiles et aux contrecoups des interventions occidentales dont les conséquences n’avaient jamais été calculées par ceux qui les ont lancées. Là encore, il n’est pas exclu qu’une autre partie de l’Europe veuille désormais s’en « couper ».

On voit donc où nous voulons en venir : s’il est manifestement illusoire de penser qu’on poursuivra, ou même qu’on maintiendra, la « construction européenne » dans les conditions d’une polarisation et d’un conflit d’intérêts de plus en plus accentué entre ses nations et ses régions, il l’est tout autant, sinon plus, de croire que l’Europe puisse exister comme un corps politique en « neutralisant » et rendant « invisibles » les flux liés à la mondialisation dont elle est à la fois l’une des origines et la terre d’accueil. Ce qui vaut pour l’intervention du FMI - organisme en principe chargé de la restructuration des économies dont la monnaie s’effondre - dans le règlement d’un différend budgétaire entre membres de la zone euro, vaut aussi bien pour la gestion des flux migratoires et l’affrontement des nouveaux conflits armés aux « marches » de l’Europe. L’Europe de plus en plus divisée n’est pas entièrement « dans l’Europe ». Avant de disparaître de la scène, M. Juncker a eu le temps de lancer un cri de colère contre « l’égoïsme » des Etats européens qui refusent de se « partager » les réfugiés : que n’a-t-il poussé la lucidité jusqu’à dénoncer l’aberration consistant à enfoncer la tête sous l’eau à l’un des deux Etats qui font face quotidiennement à leur arrivée ? Il sera bien temps ensuite de construire des murs, au sein des Balkans ou sur les bords du Danube…

En l’absence de démocratie européenne, un populisme d’Etat

Le troisième problème dont le monstre du 13 juillet 2015 fait ressortir la gravité, c’est évidemment le problème démocratique (et donc la crise de légitimité institutionnelle). Chacun le répète à l’envi : le « déficit » se creuse... Mais il convient de l’aborder dans toutes ses composantes, et dans son actualité immédiate, en sortant de l’abstraction qui se contente d’en évoquer surtout les aspects formels, si réels et importants soient-ils.

Le plus puissant, en apparence au moins, des arguments qui ont été invoqués par les gouvernements européens pour disqualifier les demandes de négociation du gouvernement grec (sur la dette, sur l’économie, sur l’avenir du pays dans la construction européenne), avant et a fortiori après le referendum du 5 juillet, c’est celui qui a consisté à répéter que la « volonté » d’un seul peuple ou pays membre de l’UE (ou de l’eurozone) ne pouvait prévaloir contre celle des 18 autres (dont on tenait pour acquis qu’elle était exprimée par leurs gouvernements respectifs, puisqu’issus d’élections régulières). Il s’agit là manifestement d’un « élément de communication » construit à Bruxelles, et qui a été répété à satiété par les correspondants des journaux auprès de la Commission (en particulier en France Le Monde, mais aussi Libération). Il contient quelque chose d’incontestable : la partie ne peut pas décider pour le tout (pas plus, à vrai dire, que le « tout » ne peut imposer à une « partie » le sacrifice de son existence même, sauf dans un régime totalitaire). Cependant, ceci ne vaut que si, indépendamment du détail des procédures représentatives, une discussion contradictoire a effectivement lieu dans laquelle le « peuple » au sens démocratique du terme, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens qui seront représentés et concernés par la décision finale, a été effectivement convié à en discuter. La technostructure européenne et les classes politiques des différents pays (qui protègent jalousement leur monopole de « médiation » entre le niveau national et le niveau européen) ne veulent même pas en entendre parler. On en était à peine aux balbutiements lors des referendums conduits par certains pays en 2005 à propos du projet de « Constitution européenne », malgré certains vrais moments de discussion et de participation collectives. Mais les votes négatifs obtenus en France et aux Pays-Bas (quelle que soit la complexité de leur interprétation) ont été aussitôt instrumentalisés pour disqualifier l’idée même de consultation populaire et faire annuler ses résultats : un procédé dont les effets de désagrégation sur l’esprit civique en Europe ont été massifs et qui explique en partie la violence des réactions produites par le referendum grec du 5 juillet.

Un spectre hante l’Europe, celui de la voix du peuple, voire même de son pouvoir. Mais comme la montée des exigences démocratiques va de pair avec le malaise grandissant, et parfois la colère, qu’engendre le déplacement des décisions de l’Etat-nation vers les institutions supranationales et les organismes occultes qui ne font l’objet d’aucun contrôle populaire, on a mis en place un dispositif de « compensation » dont les effets sont désastreux dans l’immédiat et terriblement inquiétants pour l’avenir. Profitant du fait qu’une grande partie des dettes souveraines douteuses ont été rachetées par des organismes « publics » européens, on a martelé sans relâche auprès des « contribuables » des différents pays l’idée qu’ils ne cessent de « payer pour les Grecs » (lesquels ne feraient rien d’autre que dilapider l’argent qu’on leur « donne », alors qu’en fait l’essentiel de ces sommes va aux intérêts de prêts antérieurs), et qu’ils « perdraient » individuellement des sommes considérables si les Grecs faisaient défaut sans offrir de garanties (alors que ces pertes sont des sommes virtuelles dont l’impact réel sur les finances de chaque pays dépend entièrement de la conjoncture économique).

La mise en place de cette propagande d’Etat, tenant lieu d’opinion publique, engendre un populisme, voire un extrémisme « du centre » (suivant l’expression du sociologue Ulrich Bielefeld), particulièrement puissant en Allemagne, mais aussi en France ou aux Pays-Bas, et officialisé dans des pays comme la Finlande où l’on peut observer à l’œil nu sa convergence avec la xénophobie. Il en résulte que la crise démocratique se développe bien en tant que déficit de représentation, lié au fait qu’aucune possibilité institutionnelle n’existe pour les citoyens européens, soit individuellement, soit en tant qu’ils appartiennent à des territoires, à des communautés locales, nationales ou transnationales, de contrôler effectivement les décisions prises en leur nom - le Parlement Européen n’étant qu’une pauvre coquille vide, dont on a bien vu qu’elle ne jouait aucun rôle dans l’examen du défaut grec et de ses conséquences générales, sauf par les déclarations provocatrices et méprisantes du président Schulz. Mais la crise prend aussi, de plus en plus, la forme d’une revanche des nationalismes agressifs (anti-grecs, anti-allemands) et xénophobes, à la fois contre leurs « minorités » internes et contre les « concurrents » externes, allant de pair avec le développement de forces organisées, de passions collectives et de discours anti-européens et antipolitiques. Ce sont les gouvernements eux-mêmes, quelle que soit leur « couleur » politique, qui sont les initiateurs de ce populisme massif (rarement désigné comme tel), ou les partis de la « grande coalition » se partageant aujourd’hui le pouvoir politique en Europe, en étroite collaboration avec la technocratie et la finance. Mais ce sont des mouvements néo-fascistes qui, à des degrés divers, se préparent à en tirer les bénéfices et s’en servent déjà pour peser de tout leur poids dans la vie de chaque pays. On est déjà allé très loin dans ce sens, que ce soit sous couvert de protection de « l’identité nationale » ou de « défense » contre les migrations et les minorités. 

Il en résulte aussi que l’invention démocratique dont (pour parler comme Claude Lefort) l’Europe a besoin aujourd’hui, doit se faire à la fois sous la forme d’une création institutionnelle, instituant la représentation et la délibération aux échelons de pouvoir réel dont elle est complètement absente, et sous la forme d’une citoyenneté active, c’est-à-dire d’une mobilisation de masses de citoyens (qu’on pourrait appeler un « contre-populisme ») sur tous les sujets qui appellent une responsabilité transnationale (de la liberté de l’information à l’environnement, en passant par les droits des travailleurs, les mobilisations des migrants, précaires et chômeurs, et la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale). Il n’est pas exagéré de dire que Syriza, avant et après son accès au gouvernement, de même que d’autres mouvements en Europe (Indignados, Podemos), avait suscité de grand espoirs dans la fraction la plus avancée de la gauche européenne, précisément parce qu’elle allait dans ce sens : cela non plus, sans doute, n’est pas étranger à l’acharnement dont elle a fait l’objet avec le résultat que l’on voit. C’est pourquoi, en conclusion provisoire de ces réflexions sur le diktat de Bruxelles et ses lendemains, nous en viendrons – avec la prudence qui convient quand on ne s’exprime pas de l’intérieur d’un pays ou d’un mouvement – à quelques réflexions et hypothèses sur les acquis de la gauche grecque, ainsi que sur la situation critique dans laquelle elle se trouve en ce moment.

Le dilemme stratégique de Syriza

Le Parlement grec vient d’adopter le Memorandum de Bruxelles dans les termes prescrits (condition pour le déblocage des premiers fonds d’urgence et la réouverture des banques). L’adoption s’est faite à une nette majorité, parce que les anciens partis de gouvernement ont voté en sa faveur, mais avec une forte minorité d’opposants, dans laquelle figurent une trentaine de députés de Syriza (après que le Comité central du parti ait lui-même rejeté l’accord à une courte majorité). Le Premier ministre Tsipras, dans une formule qui a fait le tour du monde, a déclaré qu’il ne « croyait pas » dans les vertus économiques du plan de Bruxelles, mais qu’il fallait l’accepter pour éviter un « désastre », à la fois pour la Grèce et pour l’Europe. Il a pris ses responsabilités et réclamé la solidarité. Des grèves et des manifestations ont eu lieu. Quelle est la leçon de ces derniers développements ? Quelles propositions en tirer sur l’avenir immédiat et à plus long terme ?

La première constatation, c’est que la discussion sur la valeur et les termes du « paquet » de Bruxelles commence avant sa mise en œuvre même. Ceci est vrai en Grèce, bien entendu, mais aussi à l’étranger – y compris dans l’opinion publique et les organes de presse qui se posent la question de savoir si, en allant ainsi « trop loin », l’Allemagne et l’Union européenne en général n’ont pas sapé les conditions de leur autorité. Si cette tendance se confirmait, cela voudrait dire que la « question de confiance » a changé de côté… Mais pour cela, il faudra attendre de voir comment se présente l’application. Une fois absorbé le choc des mesures d’austérité renforcée par la société grecque, si elle le peut (première incertitude majeure), le gouvernement Tsipras de son côté, s’il reste au pouvoir (deuxième incertitude), promet une lutte obstinée pour exploiter chaque possibilité d’autonomie laissée par les textes signés (un bon exemple étant la gestion du « fonds de garantie » réunissant les avoirs grecs), une résistance systématique à ce que les charges, notamment fiscales, soient supportées par les catégories sociales les plus pauvres, une offensive déterminée contre la corruption, et une insistance renouvelée sur la question des causes structurelles de l’endettement. Rien de tout cela n’ira sans conflit (naguère on aurait dit « sans lutte de classe »…), mais tout cela peut faire bouger les lignes.

Paradoxalement, le principal appui « externe » dont il dispose pour l’instant dans ce combat vient des prises de position du FMI, qui refuse de jouer le rôle assigné par l’accord de Bruxelles, en rendant publique son analyse radicalement pessimiste de la « soutenabilité » de la dette grecque et en appelant les Européens à faire plus pour l’alléger. Il serait difficile de sous-estimer l’importance de cette prise de position, au moment où elle intervient. Elle signifie que le FMI, naguère inclus dans le dispositif d’assujettissement de la Grèce précisément pour l’aligner sur les normes appliquées au « Tiers-Monde » (comme dans le cas de l’Argentine, qui a su s’y soustraire partiellement en se fondant sur son poids économique et géopolitique), peut aussi devenir l’agent d’une contradiction interne au système, en faisant fonctionner la courroie de transmission à l’envers. Cela correspond à un rééquilibrage du rapport entre les intérêts financiers internationaux et les objectifs politiques intra-européens. On peut penser (ou espérer) que ceci marque le début d’une « renégociation » rampante, même si dans l’immédiat tous les gouvernements et l’Eurogroupe vont s’arc-bouter sur le « respect des engagements pris ». Et Schäuble, qui ne craint jamais de jouer sur les deux tableaux, en a immédiatement tiré argument pour relancer l’idée du « Grexit temporaire ».

Un deuxième élément bien plus important encore du dilemme stratégique concerne la situation intérieure grecque, en tant que situation sociale, morale, politique. La société grecque est épuisée, tout en étant riche de multiples solidarités au moyen desquelles, depuis des mois, elle se défend contre l’appauvrissement et le désespoir. Elle est aussi divisée, suivant des lignes de classe et des lignes idéologiques qui peuvent se déplacer, peut-être brutalement. Cela dépendra du cours des événements, mais beaucoup aussi de la façon dont sera perçue l’action du gouvernement : comme une « trahison » ou comme une « résistance ». Il est capital à nos yeux que Tsipras (hier encore dans son discours à la Vouli et dans sa lettre aux députés de Syriza) - adoptant une posture typiquement parrèsiastique dans la tradition de la démocratie grecque - ait persévéré dans sa résolution de « dire vrai » sur la situation, les contraintes, les perspectives et les intentions de son gouvernement. Il est non moins capital que, soumise à de très fortes tensions (qui pourraient l’emporter demain), l’unité de Syriza résiste encore « au bord du gouffre » (non sans quelques appels ou prophéties auto-réalisatrices, de l’intérieur, pour la faire éclater). Mais il a fallu remanier le gouvernement, et annoncer des élections à haut risque. Essayons d’éclairer les données de cet équilibre extrêmement fragile, qui pourrait basculer d’un instant à l’autre.

Le premier point en débat, c’est de savoir si Tsipras a eu raison de convoquer le referendum quand il l’a fait et comme il l’a fait, en prenant le double risque, d’abord de « provoquer » la colère des puissances européennes qui voulaient continuer de manœuvrer behind closed doors, ensuite de produire une immense désillusion et une autre colère dans la population (en particulier dans la jeunesse), confrontée brutalement au rapport des forces extérieures et au déni de démocratie. Tout bien réfléchi, nous pensons que oui, parce que – suivant les termes de Chantal Mouffe repris par Ulrike Guerot dans Die Zeit – le referendum a dérangé la « gouvernance » occulte et engendré un véritable « retour du politique » dans la crise européenne qui est, d’une certaine façon, irréversible. La question des intérêts et de la voix du peuple, ainsi que celle de la publicité des décisions qui concernent l’intérêt commun, ont été clairement posées. Mieux, un affrontement idéologique a eu lieu, le camp dominant des adversaires de la Grèce (Schäuble, Juncker, Dijsselbloom…) prétendant que l’objet du « non » au referendum était la sortie de l’euro, alors que Tsipras maintenait que son mandat, et la proposition qu’il soumettait au vote, était à la fois le maintien dans l’eurozone et le refus de l’austérité, donc la revendication d’une autre Europe. Notre sentiment est qu’il a gagné la bataille sur cette question de principe, même s’il a perdu la suivante en raison d’un écrasant rapport de forces et de l’utilisation d’une arme « terroriste » : l’assèchement des liquidités bancaires et l’organisation de la fuite des capitaux.

Cela nous conduit directement à une deuxième question : Tsipras a-t-il eu raison de parler d’un « désastre » imminent, devant lequel la seule attitude responsable consistait à plier, sans céder pour autant sur les principes ? Sur ce point la réponse nous semble encore plus manifestement affirmative. Car d’un côté l’effondrement des finances publiques et des possibilités de financement de la vie économique et de la vie quotidienne en Grèce était une réalité incontournable (dont le rapport du FMI vient encore de noircir le tableau), et en ce sens le chantage a effectivement fonctionné, cependant que de l’autre côté les perspectives d’utilisation positive (et même conquérante) du « Grexit », agitées par des représentants de l’aile « marxiste » de Syriza ainsi que par des théoriciens d’extrême droite et d’extrême gauche en Europe, n’ont jamais eu la moindre pertinence ni la moindre chance de succès. Quand elles n’exprimaient pas tout simplement une opposition de principe à l’idée de construction européenne, elles se fondaient sur une conception archaïque de l’autonomie des (petites) nations dans l’économie mondialisée, sur des conceptions autoritaires et inapplicables du « contrôle » de la politique monétaire et de la circulation des capitaux (une sorte de réactualisation du « communisme de guerre »), et sur une profonde inconscience des effets de la dévaluation sauvage et de la compétitivité à tout prix sur les conditions de vie des classes populaires. Il est vrai qu’on peut rétorquer que l’austérité est déjà insupportable et promet de s’aggraver, mais cela nous ramène au problème précédent : celui des conditions d’application (et de non-application) de l’accord. En tout état de cause la politique du pire n’a pas de sens.

L’unité de Syriza, comme parti de « gouvernement » et surtout comme mouvement, nous semble alors constituer l’élément le plus difficile et le plus décisif. Le plus difficile, parce que les clivages sont bien réels, et parce qu’une unité ne se décrète pas : elle dépend de conditions dans la société autant que d’une volonté politique. Le plus décisif, parce qu’en ce moment il est clair que la poussée est maximale en provenance du « centre » européen, pour aboutir à un éclatement. La presse allemande (Süddeutsche Zeitung) s’étend complaisamment sur la « schizophrénie » de Syriza, qui voudrait à la fois maintenir ses critiques contre le contenu de l’accord et à rester au pouvoir pour l’appliquer à sa façon... Elle enjoint à Tsipras de « clarifier » ses intentions en incorporant à sa majorité, à la place des dissidents, des ministres de droite et du centre, renouant ainsi avec le discours du « manque de confiance ». Quant aux partis grecs disqualifiés par leur politique passée, qui viennent de le « soutenir » au Parlement, ils sont en embuscade pour le remplacer. La « rébellion » des députés de Syriza qui ont voté contre l’accord nous paraît donc absolument légitime, et faire partie de l’expérience démocratique conduite au milieu même de la crise. Mais elle ne devrait pas, sans risques mortels, conduire à faire le jeu de l’adversaire. Elle n’est d’ailleurs pas idéologiquement homogène, car seule une partie des opposants est motivée par une hostilité de principe à la construction européenne, d’autres (dont des figures de premier plan comme Varoufakis ou Zoe Konstantopoulou) ont démontré en paroles et en actes leur engagement dans le combat pour une « autre Europe », passant par une « autre Grèce ». Si l’unité tient en dépit des tensions internes (qui reflètent les conflits mêmes au sein du peuple grec et de l’opinion publique), le gouvernement même remanié pourra lui-même tenir, maintenir le dialogue avec ses critiques « de gauche », résister aux pressions de la droite et de l’extrême droite. La dialectique d’application et de résistance pourra s’engager. Si elle ne tient pas, enterrant définitivement l’espoir que ce mouvement avait fait lever en Grèce, en Europe et même au-delà, on entrera dans l’inconnu. Le lecteur comprend bien où vont nos espérances, qui ne s’accompagnent cependant d’aucune certitude.

« Longue Marche » pour l’Europe : nos solidarités

Dans son discours à la Vouli, Tsipras a dit clairement : la solution que nous avons dû choisir n’était pas la meilleure, c’était seulement la moins désastreuse. Et il a précisé : pour la Grèce, mais aussi pour l’Europe. C’est une constante des positions qu’il a défendues depuis son arrivée au pouvoir, et notamment au moment du referendum : « notre mandat  n’est pas la sortie de l’Europe » dont ne veut pas, dans son immense majorité, le peuple grec. Et implicitement notre mandat est de lutter sans relâche pour l’émergence d’une autre Europe, une Europe dans laquelle la Grèce, débarrassée de ses privilèges oligarchiques et de la corruption que les créanciers eux-mêmes ont encouragée, ait toute sa place et puisse même constituer un modèle pour d’autres. C’était le thème de l’article publié en mai 2015 dans Le Monde : « L’Europe est à la croisée des chemins » (31.05.2015). Cet engagement sans faille nous rend à tous un immense service, il nous crée aussi des responsabilités, si ce n’est des obligations.

Il s’avère désormais que l’alternative européenne à la construction néo-libérale de l’Europe, en route depuis Maastricht au moins, avec ses effets destructeurs et ses contradictions insurmontables, se présente comme une tâche plus difficile, semée de bien plus d’obstacles que certains d’entre nous ne l’avaient cru. L’Europe est entrée dans une longue marche pour sortir « par le haut » ou « par le bas » de sa crise constitutionnelle, inventer les conditions de sa citoyenneté, rassembler les forces de son renouveau culturel. La Grèce est et restera au cœur des affrontements et des enjeux. En lui témoignant une solidarité sans faille, à la mesure des nécessités quotidiennes, fondée sur une appréciation libre et critique des vicissitudes qu’elle traverse, c’est nous-mêmes aussi que nous aidons. Il faut trouver les formes de cette solidarité, et les rendre efficaces. Il faut se souvenir aussi que ce qui a placé Syriza dans la situation où elle se trouve aujourd’hui, ce qui a contribué au déséquilibre du rapport des forces et permis le diktat, c’est aussi, dans une grande mesure, l’insuffisance de cette solidarité, ou ce qui revient au même, son inefficacité.

Aux efforts des Grecs pour maintenir en vie l’extraordinaire puissance démocratique qui s’était manifestée dans les assemblées populaires de Syntagma ou dans la campagne du « non » au referendum, et pour lui trouver de nouveaux points d’application, doit répondre, en se coordonnant avec elle, notre propre capacité d’organiser les mouvements et les campagnes qui élargissent le soutien à sa cause dans l’opinion publique, ou qui, à terme, convergent avec ses objectifs. Il faut que ces mouvements et ces campagnes soient sans exclusives, faisant une large place à la discussion ou même à la contradiction interne, incarnant ainsi le renouveau de la politique sans lequel il n’y aura pas de « moment constituant » en Europe. Il faut qu’ils traversent les frontières, se gardant par-dessus tout du nationalisme et de l’émulation « populiste » avec les courants nationalistes anti-européens en plein développement (comme le Front National français), même quand il peut sembler que la dénonciation des mêmes « maux » (la technocratie, la corruption des élites, le mépris du peuple, la pression fiscale) fournit un terrain commun pour des rhétoriques parallèles. Quoi de mieux, précisément, pour favoriser ce nouvel internationalisme intra-Européen que de se retrouver à Athènes, aux côtés du peuple grec ? Mais nous ajouterions aussi volontiers : en Allemagne, au cœur de ce qui paraît être la « forteresse » du néo-capitalisme, et qui est en fait, elle aussi, chargée de contradictions et riche de possibilités alternatives ; en Espagne, aux côtés de Podemos, à qui incombe désormais la tâche de porter un nouveau défi au système ; en France, où la social-démocratie achève de se convertir au patriotisme « républicain », aux « destructions compétitives » et à la commercialisation de la culture ; en Italie, où se livre la bataille contre la « fortification » et la « militarisation » des frontières de l’Europe ; en Angleterre, où va s’engager le débat pour ou contre l’isolationnisme, sur fond de financiarisation de tous les services sociaux… Enfin et surtout, il faut des mots d’ordre autour desquels la solidarité des différentes régions du continent, l’étroite imbrication des objectifs de rénovation démocratique et de résistance à l’austérité, soient mis en pleine lumière. L’audit de la dette, que le Parlement grec avait réalisé pour son propre compte, donnant  ainsi un contenu à l’idée d’une autre économie et d’une autre politique monétaire, tel que le proposent des mouvements comme ATTAC, en est un exemple. Il converge avec toutes les luttes pour une nouvelle organisation du travail, de nouveaux droits et systèmes d’assurance sociale, qu’appellent le capitalisme financier actuel et la généralisation du « précariat ». La résistance aux politiques sécuritaires, la défense de la liberté d’information et de circulation, en est un autre. Ce ne sont pas les seuls.

Comme l’écrivait Alexis Tsipras en 2015 : il y a deux voies. Si difficile qu’il soit de s’opposer aux politiques dominantes, nous pensons que le choix est toujours là, plus incontournable que jamais. Il faut en construire la possibilité. Cela prendra le temps qu’il faudra. Mais cela ne doit pas attendre.

 

15-19 juillet 2015               

 


[1] La version anglaise de ce texte paraît dans openDemocracy. Une version abrégée paraît dans Libération.

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