Manu le mac, Pimpolino l'illuminé.

Du matérialisme mystique.

Initié aux arcanes depuis son plus jeune âge, le premier fait d'armes de celui qu'on surnomme Manu le mac, consista à séduire sa prof de théâtre. Nous en avons tous rêvés, Manu l'a fait. C'était le signe, déjà, qu'un grand destin l'attendait ; signe qui d'ailleurs n'a probablement pas été étranger au fait de son élection. Mais surtout c'est l'occasion pour nous de nous poser la question : qu'est-ce qu'un mac ?

Le mac est celui qui a compris que vendre du rêve, se jouer des illusions que son prochain entretient à l'égard du réel, est le meilleur moyen de subsistance qu'il lui soit possible de trouver ici-bas. C'est pourquoi tout l'essentiel de sa tâche, son sacerdoce pour ainsi dire, relève de l'esthétisme, c'est-à-dire d'un travail sur la forme. Le mac passe pour le représentant archétypal du processus culturel synthétisé  dans la formule "un maximum de valeur esthétique sous un minimum de valeur éthique".

Qui eût pu prédire en effet que celui qui se présentait comme l'héritier du général de Gaulle, que celui qui souhaitait réhabiliter la fonction présidentielle pousserait le vice néolibéral - qui est en réalité celui de la domination culturelle - jusque-là ? 

Real OG right there Real OG right there
Et l'on se dit qu'à ce rythme Dr. Dre finira bientôt directeur de la CIA. C'est indubitable, la lithurgie maquereau-économique nous rappelle que tout mac est un mac à la petite semaine. Cherchant à tout prix à se différencier de la plèbe qui n'aura de cesse, pourtant, de lui coller à la peau - Ah ! la lutte des classes, Ah ! la société du spectacle - il s'efforçera en vain, dans une débauche d'esthétisme, de camoufler une tare congénitale ou encore un défaut d'érgonomie générale.

Mais ce n'est pas tout. Nous avons souligné que Manu le mac vendait du rêve, et savait utiliser à des fins bassement personnelles, les asymétries d'information entre élus et électeurs. Cela dit, nous sommes loin ici d'avoir épuisé la complexité du rôle de composition qui lui est échu. Car en celui que nous devons de surcroît nommer Pimpolino l'illuminé, se révèle aussi l'autre extrême du spectre politique, celui du mysticisme. Si le mac a pleine conscience de tromper son monde, le mystique ignore tout du fait qu'il se trompe lui-même. L'un cherche à fuir les difficultés matérielles, l'autre à vivre dans le dénuement le plus total. L'un veut accroître son influence dans le monde, l'autre la réduire à rien. Mais tous deux possèdent l'art millénaire et magique de raconter n'importe quoi. Ainsi partagent-ils avec le politique la grandiloquence de l'éphémère.

Exemple : si Macron dit n'être "que l'émanation du goût du peuple français pour le romanesque" (https://www.mediapart.fr/journal/france/290418/emmanuel-macron-ou-la-verticale-du-pouvoir?onglet=full) il faut comprendre que, comme le Bouddha le disait de lui-même, il n'est qu'un homme parmi les hommes. Si Marlène Schiappa compare Manu le mac au Christ en personne c'est que "a pimp ain't a pimp with no hoes" (50 cent, As the world turns). Et si Macron explique dès 2015 que "La démocratie comporte toujours une forme d'incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort" (https://www.mediapart.fr/journal/france/290418/emmanuel-macron-ou-la-verticale-du-pouvoir?onglet=full), c'est que la transcendance mystique qui l'habite le projette en plein délire, en déconnexion totale avec le réel, dans le non-sens total.

Les mots, dès lors, viennent à manquer pour décrire et donner forme à la singularité qui s'incarne dans le grand homme. Bozon de Higgs, il nous rappelle la nature quantique - c'est-à-dire incompréhensible - du réel ; et la dualité de son rôle celle du chat de Schrodinger. Si l'on voulait toutefois imager la fonction sociologique qu'il définit, il faudrait évoquer le shamanisme. Guide mystique, le shaman - du fait de sa proximité naturelle avec le monde des esprits - ouvre la voie à sa tribu en des temps qui peuvent être incertains. D'une pirouette sur le talon au sommet de l'Etna, tournoyant tel le derviche, il deploie le génie politique d'un bout à l'autre de son spectre : énarque proche du monde des affaires et chargé d'une mission de service public ; ancien de chez Rothschild, ancien du gouvernement Hollande qui incarnera contre toute attente le renouveau politique ; et dont l'art, enfin, consistera à concilier politique économique néo-libérale et défi écologique, ou, en somme, prostitution de soi et transcendance mystique.

Manu le mac - Pimpolino l'illuminé apparaîtra presque ici comme le point d'orgue de quelques centaines de millions d'années d'évolution biologique. Il est cet aleph où toute acte politique converge et se reflète : l'ambassade d'Israël qui appelle à la censure d'un documentaire de France télévisions (https://www.mediapart.fr/journal/international/141018/quand-l-ambassade-d-israel-veut-censurer-la-television-francaise), les stars de cinéma à la préservation de l'environnement, ou la fureur sacrée de Jean-Luc.

Démiurge prestidigitateur et trismégiste, ses incantations magiques - le tonitruant "c'est notre projet" - feront advenir le futur lui-même. Accomplir les rites, répéter les incantations, cela ne fonctionne qu'une fois sur dix mille et sans qu'il y ait là d'autre rapport que celui d'une illusoire causalité magique, mais cela fonctionne. Car si un nombre suffisant d'individus s'y emploie, nous sommes en droit de nous attendre à obtenir, en un temps fini, des résultats concrets.

Et nous touchons ici au but : qu'est-ce que le matérialisme mystique ? Adhérer à une vision complotiste de la réalité politique c'est finalement n'en percevoir que la moitié. C'est manquer de voir que ceux qui complotent, complotent aussi et surtout contre eux-mêmes.

L'histoire de la philosophie recèle quelques fameux exemples d'un tel phénomène. Hegel était dans son for intérieur intimement persuadé de la rationalité de l'histoire, et aussi d'être celui choisi pour dévoiler aux hommes le plan divin les concernant, le Newton de l'histoire. La seconde moitié du XIXème siècle philosophique fut hégélienne, mais c'était sans compter sur le scepticisme de l'incrédule selon qui, quant à la philosophie d'Hegel, "la profondeur apparente cache un abîme d'absurdités". Autre exemple : Heidegger qu'on considère encore aujourd'hui comme le plus grand philosophe du XXème siècle. Heidegger et ses "choux-fleurs de rhétorique" (https://blogs.mediapart.fr/patrick-rodel/blog/300315/max-ernst-et-martin-heidegger) n'ont pu duper le XXème siècle philosophique qu'en dupant leur propre auteur.

A ceux qui ne connaissent l'histoire de la philosophie on peut présenter la chose grâce à la scène proprement surréaliste ayant réuni le rappeur Kanye West et D. Trump (https://mobile.lemonde.fr/big-browser/article/2018/10/12/bromance-embarrassante-entre-donald-trump-et-kanye-west-a-la-maison-blanche_5368591_4832693.html). Trump utilise certes Kanye West à des fins électorales. Néanmoins nous devons prendre au sérieux son affirmation : "He is a genius". Et la condition sine qua none de cette affirmation c'est la foi du rappeur en son propre génie, ou, en un mot, sa sincérité.

Si nous avons choisi cet episode ubuesque venu d'outre-atlantique c'est non seulement parce qu'il éclaire nettement ce qui se joue en France avec l'avènement du parti LREM et l'élection de Manu le mac - Pimpolino l'illuminé, mais aussi parce qu'il pose la question plus générale des rapports entre métaphysique et politique. Et nous devons ici citer le philosophe : "l'Etat (sisic), pris en lui-même, est un perpétuel devenir." (Introduction à la métaphysique, H. Bergson). Car quel panorama la politique n'offre-t-elle pas aujourd'hui ? Celui du scandaleux spectacle de la rationalité de l'irrationnel, devant lequel la satyre elle-même, hébétée et stupéfaite, doit prendre congés.

 

 

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