Yin enterre yang

extraits de Récoltes et Semailles d'Alexander Grothendieck http://matematicas.unex.es/~navarro/res/res.pdf p510-513

J’avais pensé poursuivre dans mes notes cette association dont il a été question à la fin des notes de hier, de nature à "réconcilier" et à "faire s’aimer" les deux images, en apparence antagonistes, qui s’étaient dégagées de mon enterrement. Alors que je me disposais à commencer les notes dans ce sens, j’ai senti une réticence, à laquelle je ne voudrais pas passer outre. L’association concernait la relation de ma mère à mon père, et le sens de la destruction de la famille qui a eu lieu en 1933, de par la volonté de ma mère emportant l’acquiescement (réticent et gêné d’abord, puis empressé et total) de mon père. Cet épisode crucial a marqué une sorte de renversement dans le couple formé par mes parents, où mon père avait fait figure d’incarnation héroïque, ostentativement adulée, des valeurs viriles, et où ma mère (caractère volontaire et dominateur s’il en fût) pavoisait aux couleurs de la femme subjuguée et heureuse de l’être, par dessus une vie quotidienne marquée par les affrontements continuels. L’acquiescement au sacrifice des enfants marque le moment de l’écroulement du Dieu et Héros, suivi par une véritable orgie de "mépris triomphal chez celle qui, la veille encore, jouait les adulatrices pâmées, et qui désormais prenait la place du héros déchu, émasculé et heureux de l’être, réduit au rôle méprisé de "femme", dont elle-même au même moment se voyait relevée...

Le peu que j’en ai dit est si schématique, si quintessencié je crains, qu’il risque plutôt de susciter d’innombrables malentendus, plutôt que d’aider à comprendre les ressorts cachés d’un certain enterrement. Pourtant, je sens que ce n’est pas ici le lieu de développer tant soit peu ce que je viens d’esquisser en quelques mots. Pour restituer avec un minimum de finesse une réalité complexe, brouillée à plaisir par les deux protagonistes, demanderait une nouvelle et longue digression, d’une ampleur que le contexte ne justifie pas. Je ne me sens pas incité à y plonger à présent, et ceci d’autant moins qu’il s’agit d’une situation qui implique d’autres que moi, et où ma propre responsabilité (en temps que co-acteur) ne me paraît pas vraiment engagée. Moi-même, et ma soeur, y figurons non comme des acteurs, mais comme des instruments aux mains de ma mère pour abattre le Héros ardemment admiré et envié, afin de se substituer à lui, et faire de lui un objet de dérision.

Si ce scénario, patiemment mis à jour il y a cinq ans, est le plus extrême et le plus violent du genre que j’aie connu, j’ai néanmoins eu ample occasion depuis de détecter dans d’autres couples des scénarios tout analogues. Le travail fait sur la vie de mes parents m’a beaucoup aidé à ouvrir les yeux sur des choses qui avant m’échappaient entièrement. Sur le coup pourtant j’avais été bouche bée, et il y avait de quoi ! Aujourd’hui j’aurais tendance à croire que, mis à part la violence particulière des couleurs, le genre de relation d’antagonisme que j’ai mis à jour dans le couple formé par mes parents, est plus ou moins typique de la relation de couple, ou du moins extrêmement commun. Aussi le lecteur qui aurait, comme moi, fini par faire usage de ses facultés pour sonder les ressorts cachés des antagonismes de couple, ou de l’antagonisme femme-homme, ne sera pas autrement surpris (voire choqué) par le peu que j’en ai dit ici.

Si j’essaie de faire abstraction de ce qui est particulier d’un cas à l’autre, et de dégager les points communs aux antagonismes femme-homme que j’ai pu voir d’un peu près et où j’ai compris quelque chose, il vient ceci.

1. Chez la femme, des dispositions d’admiration et d’envie vis-à-vis de l’homme, dû à un prestige (souvent surfait) dont il est revêtu, de par sa situation (de mâle, notamment) et des qualités (réelles ou supposées) qui la justifient.

2. Souvent il s’y mêle un élément de rancune, voire de haine, dû à un amalgame (inconscient, comme de juste) entre l’homme (amant ou mari par exemple) et le père. La relation d’antagonisme de la mère au père est reprise à son compte par la fille, identifiée (de façon plus ou moins complète) à la mère. Il s’y ajoute souvent des motifs de rancune (vis à vis du père) plus directs (attitudes tyranniques de celui-ci, manque d’affection, d’attention ou de sollicitude etc.). Par la suite, ces sentiments d’antagonisme (et autres), "prêts à l’emploi", se projettent tels quels sur le partenaire (effectif ou potentiel), que celui-ci ait ou non "la tête de l’emploi".

Donc quand tantôt (dans 1) j’écrivais que les dispositions de la femme (d’admiration et d’envie notamment) à l’égard de l’homme étaient "dûs à un prestige etc", cela n’est que partiellement vrai. Il me semble que le plus souvent, la force vive dans ces dispositions provient de la relation au père (même si celui-ci est depuis longtemps mort et enterré), et que son entrée en action ne dépend que de façon limitée de la personnalité particulière du partenaire.

3. En compensation à ses sentiments d’infériorité (entièrement subjectifs, est-il besoin de le dire) et d’antagonisme voilé, voire d’animosité ou de haine, il y a une hantise d’exercer un pouvoir sur le partenaire (alors que c’est lui qui, par le consensus général plus ou moins tacite, est censé détenir l’autorité). L’exercice du pouvoir par la femme se fait par tous les moyens à sa disposition (les plus puissants sont son corps, et surtout, les enfants), et il est presque toujours occulte. La gratification qui l’accompagne est donc inconsciente le plus souvent, mais elle n’en est pas moins réelle et importante. Souvent le jeu du pouvoir devient dévorant, il devient le principal contenu de la vie de la femme, celui qui absorbe la quasi-totalité de son énergie, et auquel tout le reste (y compris la pulsion amoureuse et les enfants) est subordonné, voire sacrifié, sans hésitation.

4. Le cas le plus extrême, le plus déchiré, est celui où l’admiration et l’envie vis-à-vis du mâle, qu’ils’agit de dominer tout en ayant l’air de se soumettre à lui, s’accompagne du mépris, voire du dégoût et de la haine, pour ce qui est féminin - pour sa propre condition de femme. Pourtant, ce n’est qu’en jouant sur sa "féminité", justement, qu’elle peut espérer soumettre l’homme, ou du moins le manoeuvrer à son gré! Ainsi, pour satisfaire sa pulsion égotique la plus forte, celle de "faire marcher" le partenaire (voire même, le soumettre, ou le briser...), elle se voit contrainte d’entrer à fond dans un rôle détesté, ressenti comme méprisable, comme indigne d’elle. C’est dans ce cas extrême de refus de sa propre condition et nature, celui d’une option superyang et anti-yin, qu’elle cherchera un illusoire échappatoire au conflit qu’elle porte en elle, en employant toutes ces forces pour parvenir à un renversement de rôles : elle même se substituant à l’homme, au héros et maître, jadis admiré et envié et désormais déchu, réduit lui-même au rôle qu’elle avait pendant longtemps porté comme une livrée abjecte, au rôle méprisé dont elle serait enfin délivrée...

L’esquisse que je viens de faire est elle aussi schématique, apte tout au plus à évoquer une certaine réalité pour celui qui l’aurait déjà perçue de son côté ici et là, sans avoir peut-être essayé encore de la cerner tant bien que mal par une description sommaire comme celle-ci, si je voulais lui donner quelque relief, je devrais tout au moins essayer de préciser les différents niveaux (presque tous inconscients) sur lesquels se jouent cet ensemble de sentiments et de vouloirs mutuellement antagonistes. De plus, dans cet enchevêtrement d’inexorables mécanismes égotiques, d’où la pulsion amoureuse semble rigoureusement absente, essayer aussi de situer celle-ci ; voir dans quelle mesure et de quelle façon elle contribue au sempiternel tourne-en-rond (comme la force du vent peut-être, capté par les ailes d’un ingénieux moulin pour faire tourner à perpète une lourde meule... ), et dans quelle mesure il arrive aussi que les rouages parfois s’arrêtent et fassent silence, pour laisser libre cours à autre chose.

Et enfin, j’ai entièrement omis de parler de ce qui se joue en lui, le "partenaire" ou protagoniste, comme s’il n’existait que par rapport à elle, comme objet de l’attirance et de la répulsion, de l’admiration et de l’envie de celle qui lui fait face. Une des raisons sans doute de cette omission : c’est bien elle, dans ce carrousel du couple, qui joue le rôle actif, s’y investissant à fond, y trouvant souvent sa vraie raison d’être (à défaut de mieux), alors que lui n’y voit que du feu, occupé qu’il est ailleurs et de surcroît naïf comme pas un1, réagissant coup sur coup sans essayer de comprendre, et (ce qui plus est) sans comprendre en effet, pas même (il me semble) au niveau inconscient. C’est là du moins l’impression que j’en ai toujours eue, depuis que je commence à faire attention au carrousel du couple ! Mais il est vrai aussi que je connais beaucoup moins le rôle de l’homme, puisque je n’ai pu l’observer de vraiment près que dans le cas de ma modeste personne, alors que j’ai eu l’occasion plus d’une fois, par contre, de connaître des toutes premières loges le rôle du côté femme.

De toutes façons, alors même que je prendrais grand soin, sur dix pages ou dans tout un volume, d’étoffer ma description un peu très schématique, ce serait pourtant peine perdue pour un lecteur qui n’aurait pas encore, en cette matière, "fait usage de ses facultés" et qui n’aurait jamais rien vu rien senti du genre. Quant au lecteur tant soit peu "dans le coup", sûrement le peu que j’en ai dit, et nobostant maladresses et obscurités, suffira pour le remettre dans le bain de choses qu’il avait déjà perçues par lui-même, et à susciter en lui des images et associations non moins riches que celles qui étaient présentes en arrière-fond, au moment d’écrire ma description lapidaire.

Il n’en faut pas plus, il me semble, pour voir apparaître le "lien manquant" entre l’antagonisme au "Superpère" (trouvant son expression dans l’enterrement symbolique dudit), et le mépris, le refus du "féminin", et plus profondément, Le reniement de "la femme" en soi-même (qui peut-être trouvera expression dans "l’ Enterrement" symbolique d’une "Supermère", sous une pléthore d’épithètes dithyrambiques à double usage...)

1 Bien sûr, si le carrousel tourne, c’est que (tout "naïf" qu’il soit) lui y trouve son compte tout comme elle - et elle en fait son boulot d’y veiller ! Il m’a semblé que les deux principaux "crochets" par lesquels elle le "tient" (et par lesquels elle aussi est tenue...) sont la vanité, et un besoin d’une sécurité affective et amoureuse, garantie par une partenaire stable. Et il y a aussi les enfants...

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