Balls of Narov

Littérature pour enfant titrée en anglais

La galera del capao La galera del capao

 

Il était une fois en Sibérie un Russe qui n'avait plus rien à boire, et ce Russe s'appelait Narov. Narov avait faim et froid, et aussi une paire de dés magiques. Ces dés avaient la particularité d'être sphériques, ils n'avaient donc qu'une seule face, ce qui plaisait beaucoup à Narov car il était économe et n'aimait pas gaspiller. Narov en usait uniquement dans les occasions spéciales, lorsque, confronté à ce qu'on appelle un choix existentiel, il devait prendre, en son âme et conscience, une décision importante. Et Narov qui n'accordait pas plus de crédit à la liberté humaine qu'à l'existence de Dieu, avait choisi de s'en remettre à ses dés en de telles occasions, qui, pour l'heure, n'avaient pas été très nombreuses.

Assis sur le perron de sa  maison qui ne comptait qu'une pièce chauffée par un vieux poêle, le regard perdu dans la steppe glacée, Narov se tenait ce discours : "Ma vie n'a pas de sens ici. Les jours s'écoulent égaux à eux-mêmes, le monde va à vau-l'eau, et personne à part moi ne semble ici s'en apercevoir." Et Narov qui n'avait ni famille, ni amis, ni emploi se disait à lui-même : "Mon vieux, il est temps de se sortir les doigts, et de filer de ce trou à rats." Et Narov, qui n'en était plus à un paradoxe près, rentra pourtant là-dessus en son austère foyer.

Allongé sur le sol, tout maigre et tout crasseux, il lui vint une idée qu'il pensât magistrale : "Je n'ai qu'à lancer mes dés et s'ils s'entrechoquent je partirai pour le Brésil." Quelques jours auparavant en effet, Narov avait fait un rêve dans lequel il partait au Brésil. Alors il lança ses dés magiques. Difficile pour nous de décrire l'état psychologique de celui qui entreprend une telle action ; probablement le lot commun de tous ceux qui n'ont rien, l'impossibilité de faire fi de l'espoir, ce qui est d'ailleurs là, sans doute, la source originelle de toute culture et de toute croyance. Quoi qu'il en soit, les dés lancés par Narov en proie à une agitation fébrile et fiévreuse, roulent, viennent rebondir sur l'un des murs puis s'entrechoquent finalement. Et Narov d'exulter : "C'est un signe du ciel !"

Arrivé au Brésil, et après quelques péripéties que nous ne relaterons pas ici, Narov rencontre, dans la chiapada diamantina, la galera de capao, une sacré bande de chenapans. Jimmy, Ren, Fin, Andreï, Samana, Aruana, Suria, Camilo, Allegria, Maria, Meguru, Mitchan, Ninho, Yzuru, Indra, Shail, So et Helias. Fraîchement débarqué de sa Sibérie natale, Narov trouve une autre occasion d'utiliser ses dés. En effet, apprenant de la galera qu'un monstre habite pas loin d'ici, Narov leur signifie qu'il est en possession d'une paire de dés sphériques et magiques, the balls of Narov en anglais, et que, peut-être, il pourrait leur venir en aide. Shail et Ninho, qui jusqu'alors rappaient et faisaient du beat box - leur gimmick j'ai 7 ans comme les 7 péchés capitaux - en n'écoutant qu'à moitié Narov, sursautent presque en entendant ces mots.

"Des dés magiques ?" demande Shail. "Oui" répond Narov. "Ce que je vous propose c'est de lancer les dés et puis on verra". "Comment ça on verra ?" Demande Shail. "S'ils finissent leur course à moins de deux centimètres l'un de l'autre, je vous aide à combattre le monstre dit Narov". Alors Shail dit "Pff ! c'est pas de la magie ça d'abord !" Et Narov, qui était devenu irritable à cause de la chaleur, des moustiques et de la poussière qui lui causait des problèmes respiratoires et des crises d'éternuements terribles, lui répondit mauvais : "et qu'est-ce que t'y connais toi à la magie gamin ? La magie, sache-le, ce n'est pas seulement ce qui relève du surnaturel, c'est plutôt le contraire même. Tout ce qui est au monde est magique". "Pourquoi ?" demande Shail. "Car tout ce qui arrive, tout ce qui se passe, tout ce qui est, est magique" répond Narov avec un sourire énigmatique. Les enfants dans leur grande majorité ne comprennent pas vraiment ce que veut dire Narov, mais Indra et Ren, qui sont les plus jeunes de la bande, lui rendent son sourire.

Alors, à nouveau, Narov lance ses dés. Que se joue-t-il ici ? Dans les regards qui scrutent, impitoyables, la course des dés, dans leur curiosité carnassière, se révèle le désir de chacun et de tous de percer le grand mystère. Puis, comme les dés finissent effectivement leur course à moins de deux centimètres l'un de l'autre, et après un moment d'attente dont, quoiqu'il prit bien garde à n'en rien laisser transparaître, Narov se délectait tout particulièrement, il finit par prononcer d'un ton monocorde : "J'irai avec vous combattre le monstre." La galera tout entière fit d'une seule voix : "Hourra!"

"Mais avant toute chose je dois en savoir plus sur ce monstre" tempère Narov. Shail entreprit donc de lui expliquer, grosso modo, qui était le monstre. Comme font les enfants, c'est-à-dire sans prendre le temps de réfléchir à ce que l'on va dire et à comment on va le dire, Shail se lance dans une longue tirade sur ce monstre qui vit seul dans sa cabane au fond de la forêt. "C'est un monstre, il fait des trucs dégueux, il raconte que le Mal c'est les autres, les pauvres, les immigrés et les LGBT, mais on sait pas ce que c'est nous les LGBT, lache-t-il en crispant sa bouche et il dit que le Mal doit être détruit, par la violence s'il le faut." Puis Shail termina en ponctuant sa tirade de son gimmick : j'ai 7 ans comme les 7 péchés capitaux et en mimant par quelques borborygmes - une bien piètre performance à vrai dire - les sons gutturaux du beat box.

Alors que Shail reprenait son souffle, le froncement de ses sourcils témoin du degré extrême de sa concentration, Narov triturait machinalement sa barbichette. "Bien, ce monstre c'est donc le fascisme, et savoir à qui nous avons à faire facilitera grandement notre tâche." Puis, une fois les derniers détails des préparatifs réglés tous partirent pour la marche en forêt qui devait les mener jusqu'à la demeure du monstre.

Parvenus dans une clairière, les clameurs et chants de la marche ayant fait place au silence, silence relatif toutefois, de la forêt, la galera s'arrête et Ninho dit : "On y est." En surplomb on voit en effet une petite cabane parmi les arbres. Et comme les enfants ne se pressent pas pour aller frapper à sa porte, Narov, qui doit se faire violence pour ne pas se laisser gagner par le sentiment d'angoisse qui s'est saisi de l'âme de ses jeunes comparses, se met à grimper, depuis la clairière vers la cabane. Alors qu'il s'apprête à frapper, il se demande comment il a pu, une fois encore et combien elles furent nombreuses ces situations il ne saurait lui-même le dire, se retrouver dans cette situation cocasse pour ne pas dire ubuesque. Et alors qu'il songe que la probabilité pour trouver une personnification du fascisme et la détruire est, tout compte fait, substantiellement proche du néant, alors que l'envie de renoncer n'a pas encore eu le temps de voir le jour de sa conscience, la porte s'ouvre soudainement sur un Narov qui, sinon, eût bientôt été en proie à la plus grande fébrilité psychique. Un homme sans âge, et dont le manque de personnalité propre serait trop difficile à décrire pour en donner une image fidèle, mais qui peut peut-être être restitué en partie au lecteur en soulignant deux faits : le premier qu'il est propre sur lui et le second qu'il semble poser sur toute chose un air blasé, empreint de condescendance et de dédain. A sa vue, les enfants se mettent à pousser des "Houuu", des "Bhaaa", et à faire des grimaces, tant et si bien que Narov a grand mal à les calmer et à les rappeler à la raison. Mais bientôt, et comme s'il s'attendait à ce que l'on vienne le déranger dans sa retraite, le monstre dit :

"C'est un monde triste et froid, sachez-le les enfants. Mais je n'ai plus le temps d'être malheureux, je veux être autre chose que cela désormais. Et c'est pourquoi je me suis enfermé ici pour ne pas écrire... Qu'ils se démerdent sans moi, et puis d'ailleurs la télé-réalité leur convient. En vérité j'ai longtemps été un adversaire du fascisme et puis j'ai fini par comprendre ; le fascisme se nourrit de la haine qu'il suscite chez ceux qui veulent le combattre. Il n'est rien d'autre que cela. Alors je décidais d'alimenter le feu de leur auto-destruction. Quoi de plus logique ?"

"Et l'Homme dans tout ça ?" Demanda un des enfants.

"Pauvre petit être arraché aux limbes pour connaître le chaos, la souffrance et la mort."

Tous semblaient touchés durement par les mots prononcés par le monstre fasciste, la solitude avait gagné les cœurs et l'uniforme régnait désormais. C'est alors que contre toute attente, et l'aspect impromptu de ce qui allait suivre ne laisserait pas de susciter l'incompréhension de Narov lui-même qui, sur ces vieux jours, repenserait à la scène, contre toute attente, donc, Narov de se fendre d'une diatribe qui restera dans les annales.

"Appréciez, les enfants, l'effort de mise en forme." dit-il en premier. Avant que de poursuivre : "Bien entendu pour quiconque se pique de connaître un tant soit peu la culture européenne, tout cela est vu et revu. Ah ! Quel joli condensé du nihilisme que voilà, dit-il en applaudissant, tout ça pour servir de caution intellectuelle aux tyrans de tout poil. Mais je n'apprends rien de nouveau, je sais de longue date que la seule chose que je dois craindre c'est moi-même, et, mon cher, en Sibérie d'où je viens, la haine de soi on appelle ça la joie de vivre."

Et, quoique cette diatribe n'ait ni queue ni tête et qu'elle restât en conséquence inaccessible aux enfants qui assistèrent à la scène, tous comprirent d'instinct que Narov avait gagné lorsqu'ils virent se dessiner sur le visage du monstre un sourire imperceptible. Alors le monstre rentra chez lui, et Narov et la galera rentrèrent aussi chez eux. Depuis, on n'entend moins le monstre beugler sur les pauvres, les immigrés, les chômeurs et les homos mais de temps à autres, selon les soubresauts de l'Histoire, il est possible de le voir reparaître dans la forêt, en particulier lors des rites chamaniques médicinaux, hurlant et vociférant. Narov quant à lui est resté à Vale do Capao, où il mène une vie paisible qui n'a pas été transfigurée depuis son départ de Sibérie - continuant à discourir avec le non-sens, et à mener une vie d'oisif à boire de la vodka. Dans les métaphysiques du futur, il est dit que cette scène fût un moment de la dialectique entre l'être et le néant, entre ce qui, tapi dans l'ombre, attend la destruction de toute chose et ce qui est. Mais Narov, qui sans être tout à fait matérialiste lui-même conservait les meilleurs inclinations envers le sens pratique (et ce d'ailleurs justement car il lui faisait défaut), n'eut pas souhaité qu'on mêlât sa paire de dés magiques, à laquelle il tenait beaucoup, à ce genre d'élucubrations métaphysiques dénuées de tout fondement.

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