Notes de lecture sur la théorie de la folie des masses (partie 2)

Hermann Broch, Théorie de la folie des masses, L'éclat, 2008 (1979)

 

« La méthode historique allemande .[..] prend largement en compte le concept du « nouveau » : il apparaît sous le masque de l'« unique », qui désigne le véritable substrat de toute histoire et de toute science historique, tandis que les sciences de la nature (empiriques ou mathématiques) s'appliquent au domaine distinct du non-unique, de ce qui peut se répéter et revenir selon des règles déterminées, en un mot : aux phénomènes régis par des lois. (p165)

« Ce n'est donc pas l'unicité qui distingue le domaine historique du domaine scientifique général. » (p167)

« Mais il semblait impossible d'articuler d'une manière satisfaisante le phénomène de l'unicité et celui de la loi historique. » (p168)

« Nous avons pu établir que l'action des lois historiques est liée à l'existence crépusculaire. Tout semble donc indiquer que les moments « fondateurs » de l'histoire de l'humanité correspondent à une interruption de l'état crépusculaire, car c'est à ce moment là que se produit le « nouveau » insaisissable pour al loi historique, la nouvelle valeur humaine dans son unicité. » (p168)

Sur Michel-Ange : « Si grand que soit l'individu qui porte et façonne son époque, celle-ci est toujours plus grande que lui, il n'est pas son créateur, il est sa créature, même si c'est la créature créatrice dont elle n'aurait pu se passer, sans laquelle elle n'aurait pas existé. » (p171)

« Ce état de fait se dessine encore plus nettement, si nettement qu'on n'en prend acte qu'avec inquiétude, dans le domaine de la pensée. Car on s'attendrait à ce que, sur ce plan du moins, l'esprit humain puisse et doive évoluer librement, sans tenir compte d'aucune loi extérieure, sans tenir compte du style ni de la mode, en suivant uniquement son besoin intérieur de vérité. Et bien qu'il en ait toujours été ainsi, c'est-à-dire bien que la philosophie, quels que soient le lieu et le temps où elle fût pratiquée sur terre, ait certainement été animée, du moins pour l'essentiel, par le plus pur désir de vérité, et bien que les penseurs qui ont pris part à cet effort aient toujours cru, du moins pour l'essentiel, mener leur activité de la manière la plus libre, dans le souci exclusif d'atteindre ou de critiquer la vérité, il apparaît néanmoins qu'ils s'inséraient à leur insu dans des mouvements supra-personnels plus vastes, par exemple dans l'alternance de périodes idéalistes et de périodes positivistes, un schéma qui (en parallèle avec les périodes stylistiques correspondantes) se retrouve avec une parfaite régularité dans toutes les évolutions philosophiques du monde.

En outre – et cet aspect subjectif de la question ne doit pas être négligé – le sentiment de liberté qui accompagne le travail du créateur, penseur ou artiste, n'est nullement aussi univoque qu'il le prétend ou plus exactement : qu'il voudrait le faire croire. En réalité, on peut presque dire que c'est exactement le contraire qui se passe. Dans la vie de tous les jours et dans sa détermination crépusculaire, l'âne de Buridan ne mourra jamais de faim : par un acte plus ou moins libre de sa volonté, il se tournera vers l'une des deux bottes de foin, et la personne installée au restaurant, si crépusculaire que soit son état de conscience, parviendra par un acte passablement libre à choisir un plat sur la carte qu'on lui présente. Mais il en va autrement dans les moments véritablement productifs de la vie humaine : dans ces moments-là, il n'y a pas de choix. Le sentiment de la liberté de volonté et de décision, pour le dire d'une manière paradoxale, se perd d'autant plus que l'homme crée « librement » ; ses moments les plus productifs, il les vit sous contrainte. Tout créateur témoignera qu'il reçoit ses « inspirations » comme « en rêve », que le pénible travail de recherche, de mise en forme, d'exposition, lui est prescrit par un commandement de connaissance aussi insondable qu'indiscutable, qu'il perçoit et reconnaît ses propres gestes comme l'action d'un instrument entre les mains d'une puissance supérieure dont il doit accepter la volonté. L'homme du quotidien, en général, n'admettra jamais qu'il se trouve dans un état crépusculaire ; le créateur, lui, ne le contestera jamais.

Ainsi, la création des « valeurs » humaines, la création du « nouveau » dans l'histoire semble entièrement abandonnée à l'état crépusculaire ; les changmenets de style sont effectués par la collectivité anonyme des masses inconscientes, et les grandes réalisations individueles sont plus encore les fruits nés de l'état crépusculaire sous l'effet d'une loi supérieure. » (p171-172)

« Chaque culture devient un « produit naturel », dont le devenir et la croissance s'opèrent selon un strict déterminisme, de sorte qu'on pourrait dans l'idéal, même si la chose est inconcevable, tracer la courbe exacte, autrement dit : l'« équation » de son développement.

Ce n'est pas la première fois qu'on propose de comprendre la « culture » en soi comme un « organisme », et ce n'est pas non plus la première fois qu'on essaye e partir de l'« objet général » et de sa structure ainsi conçus pour dresser une topologie « organique », mais aussi hautement mystique, de la culture. Peu importe que l'intuition historique parvienne à l'aide de spéculations de ce genre à des résultats exacts ou inexacts, il reste le point de départ mystique ; d'où découlent une conception mystique de la loi historique, des idées parfaitement mystiques sur la détermination que la loi exerce sur l'individu, sa pensée et son action. » (p173)

« Un des devoirs éthiques de l'homme est de se débrouiller le plus longtemps possible sans mystique. » (p173)

« La logique des choses » est une banalité, qui signifie simplement qu'une chose découle d'une autre » (p174)

« L'homme dans son état crépusculaire résout des problèmes, et, par là, crée constamment du « nouveau ». » (p176)

« Quelle que soit donc l'origine des principales innovations – comme par exemple l'invention de la roue – intervenues dans le développement de la charrue, qu'elles aient été le fruit d'un tâtonnement collectif ou d'une invention individuelle (dont les auteurs eurent sans aucun doute à subir le martyre prométhéen), les avancées viennent interrompre les longues pauses dans le courant du malaise, comme si le « malaise du problème » avait du s'accumuler pendant ce temps avant d'opérer une nouvelle percée, ces avancées divisent l'évolution en périodes nettement distinctes, dans lesquelles on reconnaît aisément différents niveaux de développement culturel : l'avancée de la connaissance, consistant à formuler et à résoudre un problème, définit donc certaines périodes culturelles et forge çà chaque fois le nouveau « type » humain correspondant, régi par les avancées spécifiques de cette culture et plongé dans un état crépusculaire spécifiquement coloré par celle-ci.

Mais en quoi l'avancée de la connaissance se distingue-t-elle de l'état d'esprit ordinaire de l'homme, si elle est, comme celui-ci, lié à la problématique prescrite par la « logique des choses », si, malgré son caractère prométhéen, elle s'effectue elle aussi dans une sorte d'état crépusculaire, fût-il « supérieur » ? Quels sont les caractères concrets qui permettent de distinguer ces deux états crépusculaires ?

Les styles naissent de la transformation différentielle que subissent les compôrtements généraux dans une collectivité anonyme. Mais d'un seul coup paraît un génie comme Michel-Ange, qui rassemble dans son œuvre les traits jusque-là ignorézs, restés inconscients, du nouveau comportement, qui les rassemble lui aussi d'une manière inconsciente, poussé par une impérieuse nécessité inconsciente, de sorte que le style nouveau surgit pour ainsi dire d'un unique et puissant acte créateur. Il en va de même dans tous les autres domaines de la vie, même dans les doamines aussi rationnels que la science. Ainsi s'explique que certains problèmes sont « dans l'air », et se trouvent souvent abordés et résolus en même temps par des personnalités géniales, indépendamment l'une de l'autre. […] L'homme de génie est celui qui le premier éprouve le « malaise du problème » et qui – souvent méconnu et tourné en dérision par un entourage encore aveugle – se sent avant les autres contraint de déchiffrer cette inquiétante « logique des choses ». Prisonnier de cette contrainte, il « agit comme dans un rêve ». » (p177-178)

Deux états crépusculaires donc : celui de l'homme ordinaire et celui de la personnalité créatrice ; différence temporelle au premier chef ; puis différence en fonction du contenu du problème.

P179 : sur le pragmatisme et le behaviorisme. « Ces deux interprétations présupposent une vision dualiste du monde, c'est-à-dire que l'homme (observé dans son « comportement systématique » et identifié à celui-ci) est opposé à un monde « étranger » »

« à chaque instant et en chaque endroit que surgit un problème, c'est-à-dire aussi constamment que l'homme se trouve confronté à des problèmes, le domaine de l'objet et le domaine du sujet se démarquent nettement l'un de l'autre. » (p190)

p 195 : sure l'histoire des découvertes scientifiques ; apparition d'un « il y a », d'une inconnue positive, qui « ne se laisse plus intégrer dans le fonds mathématique existant, et qui constitue donc une inconnue positive échappant aux méthodes et aux normes en vigueur » (exemples qu'il cite apparition d'un nombre imaginaire, transition géométrie euclidienne à non-euclidienne, relativité d'Einstein)

« La capacité à recevoir des signaux indiquant la présence de lacunes dans un système semble être un privilège de l'homme et de son mode de « connaissance » ; elle constitue peut-être même son acte cognitif premier et fondamental, sa première victoire « prométhéenne » sur la demi-conscience animale dans laquelle se déroule sa vie quotidienne. » (p196)

p 202 : il propose un schéma de la connaissance. « La première réaction de l'individu face à un enchaînement causal auquel il est soumis en tant qu'objet et qu'il perçoit comme nuisible, n'est vraisemblablement pas de recourir à des mesures de protection, c'est plutôt une réaction animale spontanée de défense ou de fuite : mais pour se défendre (souvent aussi pour mettre en œuvre les mesures de protection appropriées), il lui faut identifier la cause du mal, car c'est précisément elle qu'il s'agit de neutraliser. » ; « le simple fait d'être confiné dans un rôle d'objet constitue en soi un préjudice ».

« On n'échappe à cette prolifération de symboles que lorsque le Moi et le monde se trouvent clairement dressés face à face et, par là même, amenés à l'unité transcendantale – ce fut le cadeau admirable offert à l'Occident par la pensée religieuse grecque et donc aussi par l'art religieux grec. » (p210)

« que l'évolution qui mène de la pensée « magique primitive » à la pensée « magico-religieuse » doit aussi être considérée comme un symptôme de ce progrès, bref, que cette dernière possède une exactitude plus haute et plus objective.

On écarte ainsi une autre objection prévisible, venue d'un rationalisme borné qui prétend jeter la religion et la magie primitive dans le même pot fumant de l’erreur et de la « superstition », parce que ni l'une ni l'autre ne résistent à l'examen de la pensée scientifique moderne. » (p211)

« Toute connaissance s'accomplit par la construction de modèles, c'est-à-dire de symboles (cognitifs), de combinaisons de ces symboles, d'agrégats et de systèmes de symboles. Le modèle est un concept idéaliste. L'intuition, particulièrement dans la perspective de la phénoménologie, est une position antagoniste au cogito en tant que plausibilité de la connaissance. L'être humain, le Moi, le sujet de la connaissance, admirablement et quasi miraculeusement pourvu d'une intuition de l'être, d'un pouvoir de connaissance, d'une faculté de symbolisation, est en mesure d'enregistrer les données de l'expérience provenant du non-Moi (y compris certaines composantes du Moi, objectivées en non-Moi), et grâce à elles, d'appréhender l'étant, même s'il est impossible de l'arracher totalement à l'impénétrable obscurité dans laquelle il est « en soi », suffisamment pour le représenter symboliquement sous forme de modèles de la réalité, une représentation qui, dans le cadre de la vie quotidienne, peut même être admise comme la réalité elle-même.

Le domaine des modèles se présente ainsi comme une sorte de couche intermédiaire idéale, que l'homme interpose, ou, pour mieux dire, qu'il est contraint d'interposer, entre lui et tout ce qu'il appréhende : c'est exclusivement dans cette couche intermédiaire, exclusivement dans les symboles qui se déplacent à sa surface (comme des ombres sur le fond de la caverne mythique de Platon) que l'être lui apparaît, de plus en plus conforme à la réalité, pare que le continuel apport de nouvelles données de l'expérience le contraint d'une part à élargir le registre des symboles, d'autre part à les corriger et les préciser » (p214)

« Celui qui philosophe sait, ou du moins devrait savoir (car sa tentative philosophique, autrement, se transforme en exaltation excentrique) qu'il y est poussé par la solitude la plus intime de son Moi. Il sait que la réalité, bien qu'elle soit réelle, n'existe qu'en tant qu'elle est pensée, que toute expérience dépend du cogito (le véhicule qui accompagne toutes les catégories), que ce cogito, aussi bien lorsqu'il vise la connaissance d'un « quelque chose » que dans sa forme, c'est-à-dire ses formes logiques est une inexplicable contrainte imposée au Moi, et plus encore, que ce savoir représente l'unique et inébranlable a priori dont dispose l'homme, et que s'il veut donc élucider sa position au sujet de sa propre existence, de celle du monde, de sa propre réalité et de celle du monde, il lui faut toujours partir de cet a priori, et uniquement de lui, quelque pauvre qu'il lui paraisse, sans se laisser influencer par l'incertitude des données empiriques, en s'appuyant exclusivement sur la faculté de pensée logique qui lui est accordée. C'est la position philosophique originelle, la position de l'idéalisme, aussi bien de la pensée indienne que de l'idéalisme classique ou kantien, et elle confère à l'homme, en dépit de toute humilité philosophique, une position de créateur du monde (ce qu'il est) car il se sent contraint de reconstruire tout seul l'univers, à partir de sa pensée solipsiste, de telle sorte que le modèle du monde issu de ce processus déductif soit pourvu d'une plausibilité aussi certaine que son origine apriorique  » (p215)

« la pensée de l'homme est orientée vers des « vérités », tandis que ses actions et ses comportements pratiques s'orientent vers des « valeurs » » (p227)

« il apparaît d'ores et déjà que la « croyance » doit être considérée comme la valeur centrale de l'être humain. » (p229)

« Il n'est pas douteux que seule une petite partie de ce que l'on appelle la vie normale de l'homme est placée sous le contrôle de la conscience. Le courant principal de sa vie se déroule à des profondeurs incontrôlables, souvent impénétrables au regard. » (p230) Il renvoie à la vie pulsionnelle (la sexualité en particulier), et à la vie dans le domaine social.

« Les éléments oniriques de la vie de l'homme ont-ils nécessairement tendance à s'accentuer jusqu'à la folie ? » (p230)

Définition de la folie. Dichotomie sain pathologique. « On doit donc se demander si et dans quelle mesure il est possible de trouver pour des maladies mentales, comme pour les maladies physiques, un critère objectif. » (p232)

« L'être humain agit cependant selon le principe du moindre effort. Quand il est parvenu à effectuer par la raison une avancée dans la maîtrise de la réalité du monde, il s'efforce d'en rester là, espérant en quelque sorte avoir saisi la totalité de son objet. Il est largement aidé en cela par la puissance déductive de sa logique, car lorsqu'une portion de la réalité a été saisie, toute une série d'autres portions peuvent en être déduites d'une manière irréfutable, uniquement par des enchaînements logiques, et la réalité montre que ces déductions sont correctes. C'est ainsi qu'on s'est satisfait pendant des millénaires du système des axiomes d'Euclide et des déductions fondées sur cette base. Certes, la géométrie euclidienne ne peut aujourd'hui encore être considérée comme achevée, bien que l'on ait entre temps progressé vers d'autres géométries, et l'on est donc pas entièrement justifié à la considérer comme un système clos, même si, à considérer l'évolution génétique des sciences mathématiques, elle a bien focntionné de cette manière et qu'il a fallu un acte révolutionnaire pour briser cette clôture (Riemann, Lobatchevski). » (p233-234)

NDLR : A rapprocher de Brouwer sur la question de l'exactitude des lois mathématiques. Il semble que Broch fasse l’erreur que dénonce Brouwer. La question de savoir quelle géométrie est vraie de l’espace de notre expérience n'a plus de sens pour Brouwer, quand pour Broch la géométrie non-euclidienne est confirmée empiriquement. La question de la validité d’une géométrie (et des mathématiques en général) est indépendante de son application au réel.

P235 : chaque groupe social est fondateur de normes.

« L'élargissement du Moi sous forme d'expérience vécue de la valeur s'accompagne de sentiments positifs, que l'on pourrait décrire comme extatiques : quand il va jusqu'à la pleine identification avec l'univers, il constitue un phénomène d'extase totale.

Au contraire, tout retrait de valeur provoque un rétrécissement du Moi, et s'accompagne de sentiments négatifs, en l’occurrence de sentiments de panique. Si l'on prive le Moi de toute possibilité d'élargissement, il se trouve alors purement et simlplement confronté à la mort, et il est pris d'une panique totale. La prévention de la panique et la réalisation de l'extase totale sont les deux pôles entre lesquels s'étend tout système de valeurs humaines. Les valeurs elles-mêmes peuvent, quant à leur contenu, être considérées comme relatives ; les deux pôles, en revanche, ont un sens absolu, au même titre, par exemple, que la vitesse de la lumière en physique.

D'où l'on peut conclure que :

a. Il y a une dignité des valeurs et des systèmes de valeurs, qui sont d'autant plus justifiés qu'ils sont susceptibles de mener réellement l'homme à l'extase totale.

b. Toute valeur et tout système de valeur, pour fermés qu'ils soient, ambitionnent cette dignité et désirent donc établir leur validité absolue.

c. Les systèmes de valeurs clos recherchent par conséquent une pseudo-validité absolue, d'une part en plongeant les individus dans l'ivresse, d'autre part en s'isolant sur eux-mêmes, et finalement en anéantissant toutes les autres valeurs. » (p236-237)

« Au sommet de la hiérarchie des valeurs se trouve par conséquent l'expérience du « je suis le monde », liée à l'extase totale. Tant que l'être humain ne pense qu'en termes matériels et ne se poursuit que des valeurs matérielles, il croit, par un élargissement matériel incessant du Moi, parvenir à un « je possède le monde ». Il succombe d’autant plus facilement à cette illusion que toute expérience matérielle de la valeur s'accompagne aussi de sentiments extatiques.

[…]

L'important dans cette connaissance, c'est le devoir de conscience qui échoit à l'être humain. Dans ce devoir d'humanité, l'expérience de la valeur ne devient valeur réelle que lorsqu'elle peut être mise en accord avec les normes du système et avec leur contenu de vérité. Sans que les valeurs matérielles soient radicalement exclues (sauf dans le cas de la vie monacale), elles se trouvent pour ainsi dire ramenées à un rang inférieur de la hiérarchie. Ne valent pleinement comme valeurs que celles qui servent immédiatement le « je suis le monde » ; il se produit une sublimation de la valeur. » (p238)

p239 : digression rationnel/irrationnel ; hiérarchie des valeurs.

 

Deuxième partie. L'état crépusculaire de l'homme et la masse.

P244 : définition d'un groupe humain. Par opposition à un conglomérat fortuit individus.

Le système de normes en vigueur dans le groupe est un système de valeurs (p245). « sans morale de groupe, il n'y a pas de groupe social » (p245).

Le fou n'est pas considéré comme un danger pour le groupe. « Ce sont le relâchement et la mutation de la foi religieuse à la fin du Moyen-Âge qui ont conduit tant de « sorcières » au bûcher. » (p246)

p246-247 : sur les sorcières et la Réforme.

« Mais cette croyance délirante prenait sa source dans la théorie de l'hérésie, qui représente la première hypertrophie logique de l'éthique chrétienne et qui remonte, elle, à une période où l'Eglise fonctionnait d'une manière parfaitement autonome, sans rencontrer d'opposition sérieuse, et pouvait par conséquent librement développer ses règles selon sa propre logique. Et c'est justement de cette autonomie sans entraves que se nourrit la tendance à l'hypertrophie. Car toute appréhension de la réalité, quelle que soit la portion de réalité à laquelle elle s'applique, tente d'étendre toujours plus loin les principes de connaissance grâce auxquels elle est parvenue à maîtriser sa portion, afin de répéter ainsi à l'infini le premier pas réussi dans l'inconnaissable et de parvenir finalement à une connaissance totale du monde ; cette extension illimitée des chaînes causales conduit, dans le domaine intellectuel, à se préoccuper , d'une manière tout à fait légitime, mais purement spéculative, des problèmes insolubles de l'infini (donnés, pour la scolastique, dans le concept de Dieu), mais elle engendre dans le domaine pratique, quand on lui applique les résultats de la spéculation éthérée et abstraite, des situations en contradiction avec le réel, dont l'absurdité à la longue devient impossible à maîtriser, ou bien stigmatise comme folie toute tentative pour la maîtriser. » (p247-248)

« Tout système de pensée, tout système de valeurs, souhaite ainsi s'étendre librement à l'infini » (p248)

« Toute formation sociale [...] possède un environnement social, un monde social extérieur » (p250). Sur les groupes et leurs rapports dans la société.

P261 : relativisme manifeste des valeurs mais aussi hiérarchie objective des valeurs : de la fermeture à l'ouverture. « domaine des extases vulgaires » (p261)

Il n'existe pas de système complètement ouvert ; « structure de clôture » dans tout système qui explique sa tendance à se refermer sur lui-même (p262)

La paresse humaine « entraîne le passage d'une structure ouverte à une structure close » (p265) NDLR : comme si il ne savait pas à quoi en venir pour expliquer le déclin inexorable des systèmes de valeur.

« L'hypothèse d'une disposition universelle de l'espèce humaine à la psychose semble donc posséder un contenu de vérité non négligeable. » (p268)

« L'exemple du Moyen Âge peut nous servir ici une fois de plus : durant presque trois siècles, donc à peu près jusqu'au début du XIXème siècle, l'humanité n'a pu se souvenir du Moyen Âge ; comme si une amnésie, il ne restait plus trace de la grandeur, de la beauté, de la perfection du Moyen-Âge, rien que le vague souvenir d'un obscur effroi, d'un « sombre Moyen Âge », d'une maladie de l'humanité à laquelle on avait survécu et qui ne réapparaît jamais ; l’historie a certes toujours connu des amnésies de ce genre concernant des souvenirs insoutenables, et de même que l'individu s'efforce d'effacer tout souvenir d'une crise de folie surmontée, il semble ici – que l'on nous permette, à titre provisoire, d'admettre l'idée mystique d'une mémoire collective – que la pression de la folie qui avait pesé, et pas seulement sous la forme de la croyance aux sorcières, sur l'homme de la fin du Moyen Âge, il semble que cette perte de contact permanente, hypertrophique, avec le réel agissait encore d'une manière si insoutenable sur des descendants lointains que ceux-ci ne pouvaient que se détourner en frissonnant d'effroi d'un tel souvenir. Ils s'en détournaient d'autant plus que – bien que la rupture logique dans les fondements ait déjà eu lieu – la Renaissance et la Réforme souffraient encore des effets à long terme de cette folie, notamment en raison des rechutes que causa la Contre-Réforme. Ce n'est que l'Aufklärung – et c'est pourquoi elle porte ce nom – qui fut ressentie comme liquidation définitive de ce processus, comme dépassement définitif de la folie, sans, bien sûr, que personne n'ait soupçonné que la porte était ainsi ouverte à de nouvelles formes de folie. L’Église, à vrai dire, l'avait pressenti, ce qui explique son « intolérance » tant stigmatisée contre le nouvel « esprit profane » sous l'égide duquel on s'était délivrée de la folie ; cette délivrance était en même temps vouée à susciter de nouvelles folie. » (p268-269)

p269-270 : sur l'atomisation des valeurs et la concurrence entre systèmes de valeur.

« La fin de l'Antiquité avait présenté tous les symptômes d'une atomisation des valeurs. » (p273)

« C'est là une grossière schématisation, mais qui se laisse intégrer à une construction dont le mécanisme logique répond à celui d'un authentique modèle du réel, à savoir celui de l'avènement de valeurs. La « loi des cycles psychiques » que l'on peut y supposer comprendrait donc les phases suivantes :

  1. Règne d'une valeur centrale, sous la direction de laquelle se construit une culture
  2. Déclin du système de valeurs, dès que la théologie du système a repoussé ses limites à l'infini (époque de la folie hypertrophique).
  3. Rétablissement de la réalité, extérieure comme intérieure.
  4. Passage à l'atomisation des valeurs (accompagnée de la « folie du déchirement ») et recherche d'une nouvelle valeur centrale. » (p273)

« La croyance aux sorcières découlait avec une rigueur logique absolue de la spéculation théologique, la dialectique de la triade hégélienne aboutissait, avec une rigueur logique absolue, à la théorie matérialiste de la révolution, qui se fixe comme objectif et comme fin le paradoxe logique d'un état réalisable de bonheur absolu de l'humanité, et lorsqu'on pense à toutes les absurdités qui ont été inventées avec une rigueur absolue par ce qu'on appelle la pensée pure, on est parfaitement en droit de désespérer de cette rigueur de la spéculation logique. » (p274)

p279 : deux mamelles du rationalisme : empirisme et logique interne.

« On pourrait par exemple penser qu'il devrait être possible d'enrayer des processus psychiques et d'empêcher le retour du balancier dans la direction de la folie en supprimant les premières causes qui ont déclenché le mouvement:mais l'histoire nous enseigne que lorsqu'un mouvement psychique de masse s'est enclenché, il est pratiquement impossible de revenir en arrière, et qu'en particulier dans le cas d'une masse prise de panique, il est impossible de l'apaiser en supprimant les raisons qui ont déclenché la panique, même en satisfaisant les exigences de la foule – songeons par exemple aux concessions accordées par Louis XVI –, et qu'il s'agit plutôt de l'apparition subite d'un facteur psychique que l'on pourrait appeler d'une manière adéquate un facteur de « sursatisfaction » (émotionnelle). » (p279)

« car ce qui n'est pas formulé sombre généralement dans l'oubli : l'histoire ne commence qu'avec ce que l'on peut formuler. Seul ce qui a reçu une forme est intemporel, ou se rapproche de l'intemporalité, et constitue donc un dépassement visible de la mort. La valeur est créatrice de forme, et elle est histoire » (p281)

« Le véritable rédempteur » « Le démagogue démoniaque ». (p282)

« 1, Point de départ et but des forces diffuses, autogènes.

a. La peur ancrée dans l'âme humaine devant l'inéluctable solitude face à la mort peut être considérée comme l'agent ultime au plan psychique (sinon au plan métaphysique) de l'activité de l'homme dans sa quête de valeurs.

b. Le but ultime de cette quête de valeurs est une totale libération de la peur, c'est-à-dire l'élaboration d'un système de valeurs qui sécurise l'homme, intérieurement comme extérieurement, au point que tous ses actes orientés vers les valeurs à l'intérieur du système s'accompagnent du sentiment – extatique – du dépassement de la mort et de la solitude.

c. Toute action orientée vers la valeur est l'intégration d'une part du monde intérieur ou extérieur dans le système de valeur, donne donc partiellement forme au monde, et « l'élargissement du Moi » qui en résulte constitue la base réelle du sentiment d'extase.

d. Les communautés auxquelles l'individu s'intègre au cours de ses actions orientées vers les valeurs concourent également à cet « élargissement du Moi ».

e. Le but ultime (et inatteignable) de l'avènement de valeurs représente ainsi le degré maximal que peut atteindre « l'élargissement du Moi », c'est-à-dire l'incorporation d'un maximum d'éléments du monde auxquels on a donné forme dans le Moi et dans son système de valeurs.

f. Si l'homme perd tout espoir de se libérer de sa peur, c'est-à-dire si toute voie d'« élargissement du Moi » lui est interdite, apparaît – contrepartie de l'extase – la « panique ». Tout amoindrissement de valeur, tout amoindrissement de la certitude face à la réalité est donc éprouvé par l'homme comme une menace d'apparition de la panique, qui le plonge dans cet état d'insécurité que nous avons qualifié de « pré-panique ».

2. Mécanique de l'avènement des valeurs

a. Conformément à la double nature de l'homme, deux voies (qui, il est vrai, se recoupent fréquemment) s'offrent à lui pour donner forme au monde et élargir ainsi son Moi : celle de l'assimilation spirituelle et cognitive du monde, et celle d'une intervention matérielle, brutale, dans la réalité ; abstraction faite de formes mixtes (parmi lesquelles on peut ranger divers états d'ivresse et d'hallucination), l'une et l'autre voie mènent à des identifications avec l'être dans sa totalité, la première sur le mode « je suis le monde », la deuxième sur le mode « je possède le monde ».

b. Les systèmes de valeurs qui – à l'exemple du bouddhisme – s'en tiennent exclusivement à la première voie s'approchent nettement plus de leurs objectifs et sont considérablement plus défendables que ceux qui empruntent la seconde, ou qui – à la manière de l'idéal chrétien d'un « Règne de Dieu sur terre » – tentent d'emprunter les deux voies en même temps pour devenir un système total à visée hégémonique.

c. Tout système total s'épuise de sa propre autonomie, à partir du moment où sa structure logique s'étend jusqu'aux problèmes posés par sa limite à l'infini ; le système total commence dès lors à se désintégrer dans des sous-systèmes.

d. De l'hypertrophie et du déclin des systèmes de valeurs totaux découlent, pour les communautés sociales régies par ces systèmes, les perturbations que l'on peut désigner comme des phénomènes de folie collective, folie hypertrophique d'une part et folie du déchirement de l'autre ; tous les phénomènes de folie collective sont placés sous le signe d'une perte de réalité ou de rationalité.

Ce déroulement inéluctable qui va de la construction d'une culture à sa destruction, de la constitution centripète d'une communauté à sa dissolution centrifuge, du gain en irrationalité à la perte en rationalité, peut être considéré comme une loi historique, dont l'une des conditions préalables est peut-être une disposition psychotique universelle de l'espèce humaine : c'est la  « loi des cycles psychiques », que matérialisent non seulement la naissance et la mort des grands systèmes de valeurs universels, mais aussi l'évolution des systèmes restreints. » (p284-286)

« C'est seulement par la restauration d'une conviction humaine que l'humanité se rendra compte de la perte en rationalité que lui ont infligées les fascismes, et que seule a pu lui dissimuler leur manipulation virtuose de tous les instruments de la rationalité technique, c'est seulement ainsi qu'elle prendra conscience de la folie collective et de son cortège d'horreurs. Elle en frémira rétrospectivement, comme on frémit aujourd'hui des atrocités engendrées par la croyance aux sorcières, et l'on parlera alors de l'obscurantisme de l'âge de la technique. » (p293)

p298 : sur la Réforme en tant qu'exemple de l'avènement de valeur.

P 300 : critique de la guerre (emporté par le dégoût il semble perdre lui même en rationalité)

« l'instinct de puissance est inné chez l'homme, donc indéracinable, tandis que la volonté de victoire n'est que l'une de ses manifestations ; mais l'instinct de puissance est anonyme, guère moins que la volonté chez Schopenhauer » (p300-301)

« La victoire est le symbole de salut qui flotte aux yeux des masses, de même que le drapeau est le symbole de ce symbole, et l'appât de la victoire a de tous temps été l'instrument grâce auquel on a pu pousser les masses aux actions les plus insensées ; lynchages et pogromes, bien qu'on ne puisse guère les qualifier de victoires, en sont des évocations symboliques, d'autant plus que toute victoire diot se diriger contre un « ennemi », contre l'« étranger » ou le dissemblable, d'autant plus que l'étranger, quelque inoffensif qu'il soit, s'est toujours révélé le bouc émissaire idéal d'une panique dont – c'est là l'essence même de la panique – on n'aurait su sans lui désigner la cause. » (p301)

p 302 : sur le pacifisme et le bellicisme de la pensée indienne (renvoie à l'ambivalence des phénomènes psychiques) ; et ceux de l'Europe chrétienne. P 308 : inclination et aversion pour la folie.

P312 : rigueur logique géniale et démente de l'Allemagne.

p313 : « parce que celui qui est agité d'intentions agressives est également le seul à se croire entouré d'ennemis à se croire entouré d'ennemis prêts à fondre sur lui »

p314 : « politique […] menée par des psychopathes et des névrotiques patents. »

p318 : « Les instances absolues de l'Occident sont, depuis longtemps, le savoir et la science. » Étape 1 : dédémonisation de l'Occident par le Catholicisme. Étape 2 : protestantisme prolonge ce processus de rationalisation. Étape 3 : non religieuse contrairement aux deux autres (pas d'enrichissement irrationnel) mais qui doit poursuivre le processus ; elle doit répéter ce qui a été accompli précédemment mais sous forme condensée.

« La folie collective moderne est née de la perte de la foi, dont on peut mesurer la profondeur à l'indifférence du monde pour les martyrs – il y en a encore, aussi bien chez les catholiques que chez les protestants – qui, convaincus de pouvoir se dresser contre le mal en combattants de Dieu, ont assumé courageusement de se sacrifier pour leur foi. C'était là une conviction erronée. Il n'y a plus de martyres, le témoignage du sang compte pour rien. Un national-socialiste convaincu est peut-être encore en mesure de se représenter une conviction démocratique, aprce qu'elle se situe au même plan politique que sa propre conviction, mais une conviction religieuse fondée sur la foi est pour lui totalement inconcevable, ce qui a lieu en elle et par elle n'évoque rigoureusement rien pour lui. La lutte moderne contre la folie collective doit tenir comte de ce fait : elle est confinée à la dimension terrestre. » (p330)

« Honnêteté, raison, sérieux : des images amicales, presque surannées, raillées en tant qu'auto-illusions hypocrites, raillées par tous ceux qui savent quelles forces dirigent vraiment les évènements du monde, raillées, en particulier, par la conception matérialiste de l'histoire (quoique les Soviets eussent sans doute bien fait de s'en remettre davantage à ces aimables idéaux, qui ne sont pas nécessairement opposés à la nécessité historique), des idéaux démocratiques raillés que chacun, pourtant, porte secrètement dans son cœur, et qui seront donc toujours, malgré tout, un but de l'humanité. » (p331)

 

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