Notes de lectures sur la Théorie de la folie des masses d'Hermann Broch

Extraits tirés de la Théorie de la folie des masses d'Hermann Broch (2008 [1979], Editions de l'Eclat)

« La culture est la régulation et le contrôle rationnels de besoins irrationnels. L’éventail de ces besoins s’étend de la métaphysique aux pulsions, dont la satisfaction renvoie l’individu à son prochain et donc, en dernier recours, à la collectivité. Deux voies fondamentales s’ouvrent ici :

1 – Le gain en irrationalité : cette voie est généralement prescrite par les valeurs irrationnelles de la culture, puisque c’est justement la culture qui – à travers les liens éthiques de ses formes de vie collectives, les obligations cultuelles et , éminemment, la mise en forme esthético-artistique de l’existence – apporte à la conscience rationnelle du Moi individuel ce surcroît d’irrationalité que réclament les pulsions et les besoins irrationnels des individus, non seulement pour trouver leur satisfaction immédiate, mais aussi pour pouvoir être transformés en sentiments d’appartenance sociale et collective.

2 – La perte en rationalité (qui peut naturellement aussi être une absence de rationalité déjà donnée a priori) : cette voie est généralement suivie quand l’individu est ou devient incapable d’adopter des attitudes ou d’exercer des contrôles rationnels, et – souvent par peur de la folie individuelle qui va fréquemment de pair avec la perte éthique de rationalité – remplace les attitudes rationnelles déficientes par des attitudes instinctives, notamment par des attitudes communes au plus grand nombre possible d’autres individus du même groupe, de sorte que cette généralisation du comportement pulsionnel engendre une sorte de fausse éthique, c’est-à-dire une fausse justification non-éthique des pulsions incontrôlées : si un grand nombre d’individus est amené par les mêmes causes à s’engager dans une perte en rationalité, et s’ils se rejoignent alors dans un comportement pulsionnel commun, alors on peut à bon droit parler de folie collective, en particulier lorsque des justifications pseudo-rationnelles viennent appuyer des comportements irrationnels-pulsionnels – comme le veut la nature de l’homme, mais aussi sa mauvaise conscience. » (p17)

Ces deux voies sont liées dans l’histoire, il n’y a pas de forme pure dans le domaine empirique (exemple où les deux se rejoignent : la folie religieuse). « La genèse tout entière de la foi humaine » (p18). La conscience collective est une commodité de langage, ces évolutions se déroulent toujours dans la psyché individuelle.

« Deux courants principaux traversent et constituent l’existence humaine : ce sont les courants du cogito et du sum, de la ratio et de l’irratio, de la connaissance et de la vie. L’un et l’autre sont des évènements, l’un et l’autre mènent à « quelque chose » : le courant rationnel de la connaissance à des « vérités », le courant irrationnel à des états que l’on décrira au mieux par le terme de « valeur », qui représentent donc des « valeurs d’existence ». L’homme, dans la solitude de son Moi, ne se trouve pas seulement dans un état de vérité maximale – il ne peut pas se mentir à lui-même, même s’il y a des choses en lui qu’il ne comprend pas –, il se trouve aussi dans un état de valeur maximale – c’est-à-dire qu’il transforme toute situation choisie ou subie en un « meilleur des mondes possibles ». Autrement dit : les volumes de vérité et de valeur sont pour lui à chaque fois à leur maximum. Pour le dire encore autrement : il étend le plus possible les limites de son Moi solitaire face au monde extérieur, attendant que le double courant de l’existence élargisse encore le champ l’instant d’après, et le conduise vers de nouvelles vérités rationnelles, vers de nouvelles valeurs irrationnelles. Dans ce mécanisme, logiquement nécessaire, les deux courants se déterminent mutuellement : les valeurs de connaissance se présentent toujours aussi comme des valeurs d’existence, tandis que celles-ci se dédoublent pour ainsi dire, quand elles se trouvent élevées du domaine irrationnel au plan rationnel, c’est-à-dire portées à la conscience. Car on dirait presque que c’est dans cette bipartition a priori de l’existence, le Moi rationnel et le Moi irrationnel se considèrent mutuellement comme des mondes étrangers, qu’ils se rangent l’un l’autre dans l’extériorité. Mais l’essentiel porte toujours sur la relation avec le monde extérieur : l’être humain est condamné à « assimiler » celui-ci, pour le transformer en une « valeur » qui prolonge le mouvement d’expansion du Moi, et à chaque fois que celui-ci est bloqué dans son élan, à chaque fois qu’il se heurte aux limites du « monde étranger » sans parvenir à les franchir, on voit naître l’anti-valeur de l’« angoisse » : le Moi prend soudain conscience de son abandon et de sa solitude a priori, il connaît la solitude métaphysique du mourir.

En somme : plus l’homme parvient à intégrer à son Moi des contenus réels ou spirituels du monde, plus il « a » du monde ou plus il « est » lui-même du monde, plus celui-ci devient pour lui une « valeur », moins il sent la solitude de son Moi ; il peut se satisfaire d’expansions illusoires de son Moi, comme par exemple dans l’ivresse, il peut opérer des expansions réelles d’une manière primitive, par exemple par son vêtement, d’une manière un peu moins primitive par la richesse et le pouvoir, il peut tenter d’établir le contact avec son prochain par la force ou par l’amour, et il peut finalement essayer d’intégrer le monde par le développement continu de la connaissance rationnelle, l’angoisse de la non-valeur, l’angoisse de l’angoisse va toujours de pair avec cette poursuite positive des valeurs. On peut, avec quelques réserves, envisager de ce point de vue la totalité des valeurs, la culture humaine dans sa fonction de sécurisation psychique, comme un vaste système d’atténuation de l’angoisse. On retrouve ici les deux voies principales précédemment esquissées, par lesquelles l’individu passe d’une situation de normalité à un plan supra-individuel, à savoir :

Premièrement, la voie du gain en irrationalité, qui conduit à des expériences d’exacerbation des valeurs du type « je suis le monde » ;

Deuxièmement, la voie de la perte en rationalité, qui passe principalement par des valeurs du type « j’ai le monde » ;

mais on voit constamment aussi les deux voies se confondre, car, indépendamment des deux directions principales, les différentes tentatives pour établir et approcher les valeurs peuvent être ordonnées selon une sorte d’échelle de valeurs, au sommet de laquelle se trouve clairement la valeur absolue de la religion, comme triomphe définitif sur la mort. Celui qui a élargi son Moi aux dimensions du monde a aussi vaincu la mort.

On peut donc considérer la capacité à dominer et à vaincre la part étrangère du monde comme le schéma fondamental de l’acte orienté vers les valeurs. Toutes les composantes du monde qui ne sont pas ou ne peuvent pas être assimilées par le Moi agissent comme des signaux d’angoisse, comme des symboles de l’angoisse métaphysique, comme des symboles de la solitude de la mort, comme des symboles de la mort elle-même. Elles sont étrangères au Moi, et tout ce qui est étranger devient un tel symbole porteur d’angoisse – devient, autrement dit, l’objet de la plus profonde aversion métaphysique, un objet symbolique de la haine de la mort. On ne comprendrait pas qu’une zone blanche sur une carte géographique puisse produire un effet si inquiétant sur l’humanité, on  ne comprendrait jamais qu’on monte pour y remédier des expéditions périlleuses et coûteuses dans des régions par elles-mêmes sans intérêt, si l’élément inconnu n’était porteur de cette inquiétude symbolique, qui est précisément celle de l’étrangeté métaphysique, si son élucidation ne suscitait des sentiments de valeur qui dépassent de loin la valeur pratique et les résultats matériels d’une expédition géographique.

De quelque manière qu’il se produise, l’avènement de la valeur est une approche, une préparation symbolique à l’expérience religieuse de la victoire définitive sur la mort. Elle reçoit de cette expérience sa coloration existentielle : l’intense affect lié à l’illumination religieuse – par laquelle l’individu parvient à se libérer définitivement de l’angoisse  -traverse aussi la moindre expérience de la valeur, et si l’on peut s’identifier cette intensité à celle de l’extase, alors c’est précisément elle qui, affaiblie et souvent dépravée en demi-extase, quart d’extase, pseudo-extase, mais alors encore symbole de l’extase pleine et entière, se retrouve dans toutes les valeurs de l’homme, jusque dans l’ivresse, et leur donne leur coloration spécifique. La volonté de se libérer de l’angoisse métaphysique du Moi est le moteur de tous les actes par lesquels l’homme intègre une valeur ; ils visent l’extase où il peut se sentir l’égal de la divinité, même si c’est le plus souvent d’une manière purement symbolique, vouée à la désillusion.

L’ultime extase est solitaire, nécessairement solitaire, aussi solitaire que la mort qu’elle abolit. Elle n’a donc plus besoin d’auxiliaire, nobles ou vils, elle n’a pas besoin de l’ivresse, ni de la collectivité, ni de la victoire, ni des rites, ni de la communauté culturelle, car le ravissement dans lequel elle plonge la connaissance dépasse toute expérience réelle, elle dépasse la réalité de la collectivité, elle dépasse la réalité du prochain, qui n’est et ne peut être pour elle l’objet d’une réalité éthique, la connaissance illuminée dit : « je suis le monde. »

Que l’individu soit capable de s’engager dans la voie de cette extase supérieure et définitive, dans la voie du pur gain en irrationalité, ou qu’il se sente poussé vers la voie inférieure, celle de la perte en rationalité, cela dépend de toutes sortes de facteurs, de sa structure mentale personnelle, de sa tradition, de son milieu, etc., et largement aussi de sa propre part d’angoisse. D’une manière générale, l’homme se trouve dans un milieu collectif normal, c’est-à-dire dans un réseau social dont il reçoit, par l’effet de l’amitié, du succès, etc., un certain nombre de valeurs extatiques, parce que la collectivité par elle-même signifie pour lui une expansion du Moi et une diminution de l’angoisse. Il éprouve donc sans doute certaines réticences à s’engager dans la voie supérieure, qui, par son caractère plus ou moins ascétique lui interdit les auxiliaires plus superficiels et plus commodes. Mais s’il se révèle d’emblée incapable de suivre cette voie – comme le sont, à en juger par la situation religieuse actuelle, la plupart des gens –, il n’y parviendra pas davantage quand il se verra confronté à une angoisse concrète et directe, qui malgré toute sa réticence réveillera son angoisse métaphysique cachée : touché par cette angoisse concrète, aiguillonné par l’angoisse métaphysique ainsi réactivée, il est contraint de sortir de sa situation psychique normale et, la voie du gain en irrationalité lui étant désormais barrée, il se trouve renvoyée à la seconde, à la perte de rationalité : il doit s’engager toujours plus avant dans la voie de la fusion pulsionnelle collective (qui est d’ailleurs indispensable à presque toutes les formes d’ivresse) pour, à l’extrême, tomber finalement dans la folie collective. » (p19-22)

« L’homme espère se libérer de l’angoisse, accéder à l’extase. Si cet espoir lui est retiré, il est pris d’une angoisse irrémédiable, invincible, autrement dit : d’un sentiment de panique. En ce sens, la panique représente toujours le pôle opposé à l’extase.

Toute angoisse contient des éléments de panique, mais c’est tout particulièrement le cas de l’angoisse métaphysique qui saisit l’homme dans la solitude, sourdant confusément des profondeurs inconscientes de l’âme, comme un irrépressible rappel à la mort, surgi des abîmes les plus inconcevables et depuis toujours associé à l’image terrifiante du désespoir. Cette angoisse métaphysique se trouvera le plus souvent actualisée par le biais d’une angoisse présente, qui submerge l’homme de l’extérieur, et c’est presque une bénédiction pour celui-ci lorsqu’elle jaillit , si violemment que ce soit, d’une source visible, de sorte qu’il peut lui faire face et s’en défendre ; mais si l’angoisse présente naît elle aussi de l’invisible, si elle est elle aussi inconcevable, de sorte qu’elle ne se borne pas à éveiller l’angoisse primordiale, mais en devient aussi le symbole extérieur, alors le spectre de la panique prend l’homme à la gorge. » (p22)

Ce qui fait naitre aujourd’hui l’angoisse chez l’homme moderne c’est l’économie.

« L’état de pré-panique et la perte en rationalité sont étroitement liés ; on pourrait presque dire qu’ils se définissent l’un par l’autre. Dans la vie psychique de la population des grandes villes, ils se concrétisent à travers les symptômes bien connus du mépris envers les intellectuels, de la haine de la raison, du goût des extases de pacotille, en un mot : dans la disposition à la folie collective. Où la rationalité ne se trouve pas établie d’une façon absolument irrécusable, c’est-à-dire où elle n’est pas absolument mesurable, elle est rejetée purement et simplement. On ne fait plus confiance qu’au matériau factuel, lui seul peut encore nous offrir un appui solide, et c’est pourquoi l’on se détourne du mot, pour ne plus accepter et prendre en compte que les faits, sous forme d’images publiées dans les journaux et projetées sur les écrans de cinéma, ou bien sous forme de chiffres, record homologué ou succès financier évaluable. On voit dans ce matériau brut la seule issue à l’angoisse, et il devient ainsi la source des extases collectives de pacotille qui sont dispensées dans les salles de cinéma, sur les terrains de sport et dans le culte du succès matériel – d’ailleurs largement préparé au XIXe  siècle. Certes, il ne s’agit là que d’une apparence superficielle, recouvrant l’angoisse devant tout ce qui du monde nous échappe et nous exclut, et par là nous offre partout un menaçant symbole de mort ; recouvrant l’angoisse d’une panique sans espoir, le désir d’un symbole encore plus puissant, qui doit surgir de toutes ces images réelles avec une évidence visuelle encore plus grande, pour indiquer un point d’appui et une issue dans le mouvement de panique déjà commencé. Il s’agit du symbole de l’extase encore désirée au plus profond du désespoir. Le désir d’image de l’homme menacé par la panique est un désir de symbole. » (p23-24)

« Commençons par un exemple significatif au moins pour le temps présent : une minorité vit au sein d'un peuple d'accueil qui la laisse en paix et la tolère relativement bien. Personne ne perçoit sa différence comme « dangereuse », au contraire, elle est généralement considérée comme simplement « comique » (ce qui amène la minorité en question, pour souligner son caractère inoffensif, à exploiter toutes les ressources comiques de l'autodérision), et puisque cette coexistence – c'était la situation des Tchèques dans l'ancienne Autriche et celle des Juifs en Europe de l'Ouest, c'est encore aujourd'hui, pour une grande partie, celle des Noirs en Amérique – est dans tous les cas inoffensive, et bien souvent utile, elle aurait pu durer éternellement, si d'une manière incompréhensible pour la raison, incompréhensible pour toute pensée rationnelle et humaine, la folie collective ne se déchaînait subitement contre ce groupe inoffensif, par des lynchages et les pogroms, pour l'anéantir. Qu'est-ce qui s'est produit, qu'est-ce qui se produit ici ?

Un danger qui, à l'instant de se matérialiser, se révèle sans objet, produit un effet comique. Le comique est un pseudo-danger « dévoilé », une angoisse qui n'a pas éclat, car elle a été calmée avant que de naître, le comique est ce caractère inoffensif qui jaillit immédiatement de la menace. Le comique est une soudaine familiarité amicale avec quelque chose qu'on voyait d'abord comme étranger, et donc « ennemi ». Que ce saut de l'antipathie à la sympathie, ou inversement de la sympathie à l'antipathie – à quoi les minorités sont aujourd'hui confrontées – se produise, et à quel moment, cela ne dépend que très peu de la personne accueillie ou de ses qualités propres, beaucoup plus des conditions générales de sécurité qui règnent dans l'espace d'accueil. En soi, l'« étranger » est toujours générateur de malaise, car il signifie que quelque chose s'échappe, que le Moi n'a pu s'étendre, il signifie un monde non maîtrisé, étranger au Moi, et donc une absence de valeurs, il signifie toujours un reste d'angoisse. Mais pour l'individu vivant dans une relative sécurité, le danger que comporte une telle étrangeté (même si le danger était réel) reste largement négligeable : dans la mesure où il est disposé à affronter l'angoisse profonde qu'il porte en lui – et, fondamentalement, il refuse de rien avoir de la solitude mortelle d'où lui vient cette angoisse –, dans la mesure où il l'affronte malgré tout, il sait que la source d'angoisse ne se trouve pas dans le monde, mais dans les abîmes insondables de son propre cœur, et que toute identification d'une cause extérieure n'est qu'une projection sur un objet inapproprié, sur un objet qui ne peut être au mieux qu'un symbole de la profondeur insondable de l'angoisse, jamais cette profondeur elle-même. Perçant à jour le caractère inoffensif de l'extériorité, il en saisit le comique ; il possède l'humour que donne la sécurité de l'existence. Il le possède, jusqu'au moment où l'extériorité vient vraiment à lui avec des menaces insondables, indéfinissables ; alors, certes, il perd son humour. Alors l'étrangeté du monde impénétrable devient vraiment un danger, et si l'individu menacé veut éviter que l'angoisse devant l'extériorité insondable, à laquelle s'ajoute l'angoisse devant son intériorité insondable, ne se transforme en une panique irrémédiable, il doit pouvoir localiser dans la sphère étrangère du monde extérieur une source de danger quelconque, à laquelle il peut faire face ; rien ne s'y prête si bien que le prochain qu'on ne connaît pas, « le voisin étranger », nul ne peut aussi bien que celui-ci être rendu responsable de l'angoisse qu'on éprouve en soi-même. Ainsi naît la haine de l'« étranger », une haine qui se dirige contre l'étranger à l'intérieur comme à l'extérieur de son propre groupe - mais c'est sur l'« étranger de l'intérieur », c'est-à-dire sur le membre d'une minorité, qu'il est le plus commode et le moins dangereux d'assouvir cette haine : oubliés, le caractère comique, inoffensif, de cette minorité, son autodérision, car elle a été élevée à la dignité d'un symbole, et dans la mesure où c'est l'angoisse primitive de l'homme qui est en jeu, l'individu réagit d'une manière archaïque-infantile en cherchant à anéantir ce symbole vivant de l'angoisse dans sa réalité physique et concrète, autrement dit, l'« étranger » n'est plus considéré comme un « être humain », mais comme le symbole angoissant du « mal absolu », dont l'élimination devient un devoir éthique, puisque seule la destruction de l'ennemi symbolique permet d'ouvrir à nouveau la voie vers un état sans angoisse ni panique, vers l'extase.

[...]

1. L'individu humain prend conscience – le plus souvent contre son gré – de l'angoisse primitive qui habite son psychisme, et cette localisation correcte de l'angoisse le met aussi sur la bonne voie pour l'apaiser : c'est la voie du gain en irrationalité par l'édification culturelle, par toute activité liée à la culture, dont le but est fixé dans l'extase cognitive-religieuse du type : « Je suis le monde parce que le monde est entré en moi. »

2. L'individu tente de se défaire de son angoisse et de la projeter au-dehors, pour la maîtriser sur le mode symbolique comme un objet extérieur, et le plus souvent la détruire physiquement à travers ce support symbolique ; c'est-à-dire qu'il trouve dans cette projection la permission éthique de donner libre cours à des pulsions d'agressivité archaïques, pour s'engager dans la voie de la perte en rationalité, qui détruit et balaye toute culture, visant une extase délirante du type : « Je possède le monde parce que le monde m'est soumis. » » (p25-27)

« La valeur est une mise en forme, et l’histoire comme survie et sauvegarde de la forme est l’histoire de la valeur. Les valeurs suprêmes, les valeurs religieuses, marquent les grandes époques de l’histoire. » (p28)

P29 : le sauveur et le démagogue démoniaque.

P30 : Schopenhauer est évoqué.

P 38 : considérations politiques : sur le retour du religieux (critique : « la foi n’est que pour la moindre part une affaire de mystique ») ; sur la lutte des classes.

Sur les « révolutions machiavéliques » qui ne reculent devant rien et qui ont une coloration sadique (pogroms en Russie) et qui exigent des sacrifices contraires au sentiment d’humanité :

« C’est seulement si les valeurs humaines sont menacées hic et nunc, c’est seulement s’il y va de l’exigence de liberté, de justice, de dignité et d’intangibilité de l’homme dans son existence concrète, que celui-ci peut être appelé à se sacrifier. » (p41)

« parce que l’histoire – pour le dire à la manière hégéliano-marxiste – veut toujours qu’une chose se renverse en son contraire. » (p42)

« Les nouvelles vérités politiques seront ancrées dans la psychologie. L’humanité s’apprête à quitter l’époque économique de son évolution, pour entrer dans son époque psychologique. » (p42)

« La valeur fondamentale de toute vie est la vie elle-même. La pulsion de vie de tout organisme tend consciemment ou inconsciemment à prolonger la vie jusqu’à l’épuisement de toutes les possibilités. Du point de vue de la pulsion de vie, la victoire sur la mort, en un mot : la vie éternelle doit être considérée comme la valeur suprême du Moi.

La menace de mort émane du non-Moi, en dernière instance du « temps » lui-même, non seulement parce que le Moi, pour autant qu’il est borné à lui-même, se sent intemporel, mais aussi parce qu’il sait que vivant dans le temps, et lié au cours du temps, il se trouve conduit vers la mort. Tout le complexe du non-Moi est donc perçu comme mortifère et hostile, dirigé contre la valeur suprême (visée, mais à jamais hors d’atteinte) de la victoire sur la mort.

Le Moi reconnaît comme approximation de cette valeur suprême, c’est-à-dire comme valeurs partielles ou plus brièvement comme « valeurs », toutes les parties du non-Moi ou du monde qui ont perdu leur caractère hostile et sont devenues des composantes « amicales » du monde. Pour arriver à ce résultat, le Moi essaie constamment de s’approprier des parties du monde extérieur, c’est-à-dire de transformer des composantes du non-Moi en composantes du Moi. » (p46)

« L’acte de connaissance, en revanche [par rapport avec la possession matérielle], est apparu comme une expansion du Moi, au même titre que l’acte d’appropriation matérielle dans une forme plus primitive. La connaissance du monde, la connaissance du non-Moi, devient une manière sublimée de posséder le monde, bref une sublimation des pulsions. Il s’est révélé impossible de posséder réellement le monde entier, mais il est possible de le posséder symboliquement, et l’on demande dès lors à ce rapport symbolique de faire ce que n’avait pu faire la valeur possessive primitive : abolir le temps. Celui qui est parvenu à tout connaître, celui-là a aboli le temps, et donc aussi la mort. » (p46-47)

Principe évident de la démocratie : le christianisme a fourni les règles morales de base au monde des Blancs depuis 2000 ans ; d’où la prégnance d’éléments religieux dans la démocratie occidentale et dans des systèmes profondément athées comme la RF ou le marxisme. « C’est là le fondement religieux de l’éthique, qui proclame la divinité de chaque homme comme porteur d’une âme humaine (divine). » (p91)

Evolution des systèmes de valeurs : du paganisme au christianisme, du christianisme au protestantisme, puis à la conversion démocratique (p91). Vision optimiste dans un contexte de guerre : p97.

Sur les lois historiques et le libre arbitre : il n’y a pas de libre-arbitre

P103 : « définir l’homme comme l’être qui doit s’occuper de résoudre des antinomies »

Antinomie entre loi historique et liberté humaine : voir p 104-105.

« Quant à savoir s’il faut accorder à l’homme une volonté absolument libre, comme celle dont jouiraient la raison suprême (réservée à Dieu) ou la folie la plus profonde (qu’on n’imputera certainement pas aux animaux), nous pouvons laisser ce problème de côté ; mais entre la raison absolue et la folie absolue, il y a une zone intermédiaire extraordinairement large, que l’on peut considérer comme le niveau spécifiquement humain. Sans préjudices des actes de volonté plus ou moins libres qui peuvent avoir lieu à la bordure supérieure ou inférieure de cette couche intermédiaire : dans l’entre-deux spécifique où se déroule presque toute la vie humaine, il n’existe certainement rien de tel, il n’existe certainement aucun libre arbitre. Car cet entre-deux est celui de l’état onirique, de cette pénombre crépusculaire qui entoure l’homme, qui ne le quitté presque jamais, et dans laquelle sa volonté n’est plus depuis longtemps une volonté, seulement un abandon au courant du rêve. Mais parce que ce courant est une réalité authentique, une réalité que chacun – pour autant qu’il parvient à s’arracher à sa propre torpeur – est en mesure d’observer partout et à chaque instant (et notamment sur lui-même), bref : parce qu’il se dessine dans la torpeur crépusculaire du train-train de la vie un niveau d’existence quasiment dépourvu de volonté, la théorie de l’histoire peut prétendre à une scientificité authentique, c’est-à-dire autant que possible dépourvue de fiction, ancrée dans la réalité.

Ou plus exactement : c’est dans la mesure et seulement dans la mesure où l’homme vit jour après jour dans un « état onirique », qu’il se laisse appréhender par la théorie et les lois de l’histoire. A l’intérieur de ce domaine d’objet, c’est-à-dire de l’existence rêveuse de l’homme crépusculaire, les lois de la théorie de l’histoire trouvent une authentique validité scientifique. » (p107)

« La vie est un rêve » (p108) ; « dans cet état onirique sans rêve, la conscience crépusculaire de l’animal maîtrise instinctivement le réel » (p109)

« Tout comme dans l’existence crépusculaire de l’animal, on trouve dans celle de l’homme peu de trace de cette fantaisie qui caractérise le rêve proprement dit, ici et là, le morne impératif de la lutte pour l’existence constitue de loin le facteur dominant, ici et là, il s’agit d’abord de satisfaire les besoins primaires de nourriture et d’abri, sans doute aussi de plaisir sexuel, ici et là, toutes ces satisfactions doivent être arrachées par la ruse ou par la force, de la façon la plus appropriée possible, à l’environnement. Et ici et là, c’est dans un état quasi inconscient que l’individu poursuit ses fins de la manière la plus appropriée, de sorte qu’on peut à bon droit, chez l’homme comme chez l’animal, parler ici d’instinct. Beaucoup de choses qui, dans l’agir de l’homme, paraissent à lui-même et aux autres rationnelles, appropriées à leur fin, parfaitement délibérées, ne se distinguent en rien des actes instinctifs que les animaux exécutent avec une sûreté de somnambule, libres de toute pensée » (p111)

« Pas de doute, le défaut de conscience du Moi est bien une caractéristique générale de toute existence crépusculaire. » (p111)

« Cela s’appelle le « progrès », ce progrès exclusivement réservé à l’homme et à l’humanité, et qui se manifeste ainsi comme une perpétuelle transgression du principe d’invariance comportementale et même du principe du moindre effort, car tout progrès résulte d’une avancée de la connaissance, qui – c’est l’un des prodiges du saut de l’animalité à l’humanité – ne suit nullement la ligne de la moindre résistance. Au premier abord, il semble certes qu’il ne s’agit ici encore que de satisfaire de la manière la plus simple, la plus directe, la plus confortable, les pulsions primitives, qu’il ne s’agit que d’une sorte d’« utilité pulsionnelle ». Dans la mesure surtout où la préservation de l’individu et de l’espèce peut être considérée comme le but ultime de la satisfaction des pulsions chez l’animal et donc aussi chez l’homme (la termitière comme idéal d’une préservation illimitée de l’espèce, à quoi l’homme ne pourra jamais parvenir), toute modification qui réduit la nécessité de combattre ou de fuir les conditions extérieures, ou qui augmente à l’inverse les possibilités de les exploiter, donc tout progrès de la civilisation et de la maîtrise technique sur l’environnement, peut être envisagé comme une mesure visant à satisfaire l’instinct de préservation de l’espèce. Que le XIXe  siècle et sa technique triomphante, par l’amélioration de toutes les conditions de vie matérielles, ont puissamment contribué à la formidable poussée démographique et donc à la préservation de la race blanche pendant cette courte période, cela passe généralement pour une preuve à l’appui de cette approche utilitaire. […] Le rôle du progrès pour la préservation de l’espèce paraît encore plus incertain quand on fait abstraction de son côté purement technique et qu’on envisage seulement l’impulsion intellectuelle dont il est issu : des individus ou des groupes parvenus à un haut degré de développement intellectuel, ceux précisément qui mènent le progrès, « dégénèrent »é, notamment dans leur capacité à perpétuer l’espèce, et sont rapidement balayés dans tous les domaines par les « barbares », qui sont quant à eux foncièrement hostiles à tout progrès – leur puissance tenant peut-être justement à cette hostilité – et n’en reprennent que les conquêtes techniques. On dirait presque que, contrairement à une existence crépusculaire entièrement dominée par les pulsions de vie, chaque avancée de la connaissance fait surgir un peu de pulsion de mort, un peu de cette contre-animalité dont le pessimisme existentiel transparaît dans les morales de presque tous les grands systèmes de connaissance religieux, en particulier dans le dilemme chrétien entre l’affirmation de la personnalité et le refus de procréer. On dirait presque que l’homme veut constamment se leurrer sur la perte de vitalité que pourrait comporter l’avancement de la connaissance : l’effort de connaissance, auquel il est seul appelé et dont il est seul capable, cette mission de dissipation des ténèbres en lui et hors de lui, ce devoir prométhéen de vigilance, de connaissance de soi et du monde, qui l’élève au-dessus de l’animal et lui ouvre la voie vers une activité librement choisie, mais aussi vers une mort librement consentie, en un mot ce devoir de devoir se révèle à lui comme ce qu’il est : comme al tragédie prométhéenne qui se cache au plus profond de chaque être humain, et, pour ne pas devoir la contempler, il la transforme en ce qu’elle n’est pas, il la transforme en « utilité », en « utilité pulsionnelle », « utilité générique », « utilité pour l’humanité ». S’il ne le faisait pas, il serait d’emblée voué au désespoir. » (p119-121)

Pourquoi l’homme retombe-t-il sans cesse dans l’existence crépusculaire ? Pourquoi renie-t-il sa nature prométhéenne ?

« les « cultures » sont les manifestations d’un certain « style », qui n’est justement rien d’autre qu’une attitude d’invariance (d’où son affinité avec le « caractère »), et elles permettent à l’individu, non : elles le somment d’accepter docilement les conditions extérieures qui lui sont imposées par le style de culture de son temps, de mener son existence crépusculaire dans le cadre culturel et cognitif qui lui est ainsi prescrit, de ne pas le briser, par exemple, par de nouveaux apports de la connaissance – une exigence à laquelle l’homme, fixé sur la ligne de la moindre résistance, se conforme le plus souvent volontiers. Pourtant si rares soient les instants prométhéens dans la vie de l’individu et de la communauté, leur lueur n’est jamais totalement perdue, elle continue à briller comme un reflet dans la profondeur des existences crépusculaires, et le cœur miraculeux de la culture, de toute culture dans tous les temps et tous les pays, c’est le reflet de l’instant créateur de la connaissance, de cette poussée initiale dans laquelle elle trouve son origine et son fondement.

Le progrès humain s’effectue de culture en culture, de style en style, d’un état crépusculaire au suivant, et chacune de ces périodes est initiée par une poussée prométhéenne de la connaissance. » (p123-124)

Période d’épanouissement et de stabilisation d’une culture ; apparition des personnalités historiques (Lincoln).

« Dans tous les cas où l’on peut parler d’une culture pleinement épanouie, on trouve une telle participation mystique à ses vérités initiales et fondatrices » (p125)

« Et la tragédie de Lincoln, qui était certainement au premier chef le martyre tragique auquel est destiné tout ce qui est véritablement grand, fut aussi la tragédie de celui que le destin a fait vivre au cœur d’une époque et d’une tradition culturelles. […] Lincoln, […] devait vivre dans un monde de démocrates moyens, dans un monde médiocre contre lequel il était d’avance condamné à se briser. Condamné d’avance à rester étranger à ce monde, douloureusement exilé, parce qu’entre la participation et l’acceptation il n’y a pas d’entente possible, parce qu’entre le type et la moyenne d’une époque s’ouvre un gouffre béant […]. La résistance de l’homme moyen contre la grande personnalité historique est un phénomène spécifique à la portion centrale d’une époque culturelle – Périclès déjà s’en était avisé –, car les formes d’existence établies qui accompagnent toute période d’épanouissement offrent un sol favorable à la simple acceptation, et donc à l’émergence de l’homme moyen ; « marqué par un style », à peine « continuateur », encore moins « créateur de style », il devient sous l’effet d’une telle acceptation une créature dépourvue de physionomie, son visage devient une « physionomie de l’époque », dépourvue de traits individuels, impossible à distinguer parmi la masse amorphe de ses congénères, comme une tête de bétail dans la masse du troupeau, sombrement et exclusivement préoccupé comme toutes les autres bêtes par la satisfaction immédiate de ses pulsions, et par là en conflit avec les grandes personnalités historiques bien tranchées (qu’il refoule), devenu un être « historique anonyme », il inaugure le déclin d’une époque, le déclin de sa culture. La perte de culture découle nécessairement de la perte de la participation à la connaissance. C’est une perte pour l’humanité, un perte de substance humaine. Prévenir une telle perte devint donc l’un des objectifs principaux des plus profondes et des plus puissantes avancées de la connaissance, les avancées religieuses suscitées les grandes religions de la connaissance : toutes cherchent à établir une participation aussi directe, aussi large et aussi englobante que possible, à créer une communauté qui ne se contente plus d’accepter la vérité proclamée, mais qui y participe aussi immédiatement. Pour qu’une telle communauté voie le jour et instaure une tradition vivante qui traverse les siècles sans jamais faiblir, l’appel de la vérité, l’appel du Christ comme celui de Bouddha ou de Moïse, s’adresse directement à l’âme humaine. Ce sont les grandes avancées religieuses de la connaissance qui dessinent les grandes époques de l’humanité, qui donnent forme à l’histoire : elles ont influencé et déterminé pour des millénaires les attitudes de l’homme, tout son style de vie et de pensée, puisque chacune à sa manière, elles l’ont libéré de son existence crépusculaire, d’un anonymat proche de l’animalité, lui conférant une ombre de personnalité individuelle. » (p125-126)

« L’homme moyen dépourvu de physionomie, l’homme qui présente l’insignifiante « physionomie de l’époque », et qui se distingue aussi peu de son voisin qu’une photographie se distingue d’une autre photographie dans un vieil album, cet homme est retombé dans la pure existence crépusculaire des animaux dans leur troupeau, loin de tout élan de connaissance, loin de toute participation ; sa nature végétative et animale a pris le dessus, et quoiqu’il en pense, projette ou entreprenne, dans l’action ou dans la simple représentation, pour ou contre son environnement, il est retombé dans une existence instinctuelle, il ne recherche plus que la satisfaction immédiate de ses pulsions, il s’inscrit dans le cadre de l’environnement donné, des conditions données hic et nunc, que son existence crépusculaire lui commande d’accepter. C’est une attitude extrêmement proche de l’animalité ; l’animal aussi, en tant qu’individu, est dépourvu de physionomie propre, il ne se distingue guère de ses congénères au sein de son espèce. […] Toute l’histoire humaine est une lutte perpétuelle pour la sublimation des pulsions, et si l’on peut parler de progrès dans l’histoire, celui-ci ne réside pas dans la domination de la nature extérieure, mais bien dans la maîtrise de la nature intérieure, dans les efforts de sublimation par lesquels l’individu s’efforce de prendre le contrôle de ses propres pulsions, les discipline et les satisfait dans l’ordre de la connaissance, du travail productif et des échanges sociaux, pour les sortir et se sortir lui-même de l’anonymat animal. » (p127-128)

« Ce n’est jamais pour l’individu sans physionomie qui suit le troupeau et se contente d’accepter les nouvelles conditions, c’est seulement pour l’individu « participant » que l’avancée de la connaissance devient une véritable base de sublimation, parce que la sublimation, comme la connaissance elle-même, est une fonction individuelle et pas une fonction de masse : le troupeau humain sans physionomie ne connaît pas la sublimation, il ne connaît, comme masse, rien d’autre que l’acceptation et l’intégration des formes extérieures d’un niveau de sublimation. Conclure directement de l’existence d’un niveau de sublimation élevé à l’existence d’une fonction de sublimation supérieure et permanente chez les individus, ce serait se rendre coupable d’un raccourci fallacieux de la pire espèce. » (p129)

Sur la relation du 19ème au 20ème siècles : l’individualisme est une mystification, une sublimation hypocrite des pulsions qui fût réfuté de la plus horrible manière, lorsque ressurgit la pulsion déchaînée, l’autodestruction apocalyptique.

« L’animal ne connaît pas l’autodestruction, il est partout et toujours exactement conforme à lui-même, il ne peut jamais sombrer plus bas que lui-même et sa propre nature : mais à l’homme, irrémédiablement tiraillé entre la connaissance et la conscience crépusculaire, entre la participation et l’acceptation, entre la vie typique et la vie moyenne, entre le développement de sa personnalité et l’absence de physionomie propre, voire de Moi, bref, entre la sublimation et la satisfaction des pulsions, déchiré par toutes ses contradictions, à l’homme il est réservé de déchoir, de déroger à lui-même et à son humanité, de tomber dans l’autodestruction, et donc de trahir son humanité » (p129-130)

Sur le paysan : le combat prométhéen a pris dans l’âme du paysan une forme singulière : il sait renoncer à l’autodestruction  mais sait comme personne se soumettre à l’irrévocable (voir p134).

« La sagesse est une fonction de l’existence crépusculaire, bien plus qu’une fonction de la connaissance ; elle naît dans l’accord entre la conscience et l’inconscience, entre la culture et la nature […]. La sagesse est une piété terrestre, sa pierre de touche est l’acceptation de la mort. » (p134)

Malgré son humilité face au savoir, « elle peut constituer le fondement premier du prométhéisme humain. » (p135) « comme la connaissance, la sagesse est liée à la personnalité individuelle, à sa vie individuelle et à l’expérience très individuelle de la mort – il n’y a pas de sagesse de masse » (p135)

Déclin de la culture s’accompagne d’un bouleversement de la condition paysanne, fin de la sagesse et retour de l’état crépusculaire ; renvoie à Tolstoï (p136).

« L’homme a été créé antinomique, car il ne serait pas la créature faite à l’image de Dieu, s’il ne se dressait pas contre Dieu par amour de la connaissance. Toute sagesse prend acte de cette antinomie, la sagesse paysanne, en particulier, est enracinée dans un tel savoir, car elle accepte les limites de sa propre connaissance, et s’incline pieusement devant cette antinomie irréductible. » (p138)

Virgile en est le digne représentant (p139).

« tout anti-prométhéisme est d’emblée pessimiste, [qu’]il est presque une façon de désespérer de l’humain. Tout désir tourné vers le passé est pessimiste. (p140)

« Partout, les conditions créées par l’homme ont remplacé les conditions naturelles. Autrement dit, la séparation entre l’homme et la nature devient de plus en plus imperméable, elle devient parfaitement impénétrable ; dans les paysages rectilignes d’acier et de béton qu’il a étendu sur les paysages primitifs sortis de la Création, dans ce monde livré à la rationalité arithmétique et à l’exacte calculabilité, qui doit désormais être le théâtre de son existence crépusculaire, l’irrationalité de l’homme est devenue comme un corps étranger, une chose étrangère et impuissante sa propre nature avec sa constitution pulsionnelle et les satisfactions qu’elle réclame, auxquelles il ne peut échapper malgré toute sa rationalité. […] Toutes les spéculations sur l’utilité ou la nocivité de la connaissance, si illustres en soient les auteurs, apparaissent de ce point de vue comme des faux problèmes, comme le matériau d’une vaine philosophie de l’histoire, d’une non-philosophie. Il n’y a pas de retour dans l’histoire, il n’y a pas de révolution conservatrice, il n’y a pas de retour vers l’Age d’or. » (p141-142)

Il y a ainsi une loi qui détermine tout évènement humain, elle est son être intime, son âme crépusculaire.

« La non-sagesse méphistophélique » (p144) : sans désir ni respect pour la connaissance, elle est l’attribut du philistin, descente de l’homme dans la sous-animalité, elle résulte de la loi de l’existence crépusculaire et de sa mécanique spécifique. Ni la connaissance, ni la grande ville ne sont ainsi responsables de la conscience crépusculaire de l’homme des masses.

« le don de susciter la participation de l’individu, un don que la connaissance religieuse possède au plus haut point, fait presque entièrement défaut à la connaissance rationnelle. » (p146) (critiquable) Dans notre forme de connaissance hyperrationnelle et scientifique, la connaissance « dépasse à tel point non seulement sa faculté d’entendement, mais aussi sa capacité d’acceptation, qu’il ne lui reste d’autre choix que de se réfugier dans l’hébétude sans borne des masses grégaires. C’est ici le point où la connaissance est définitivement battue par la conscience crépusculaire, où elle abdique définitivement devant celle-ci. C’est le point où l’être humain perd tout contact intérieur avec la connaissance, où il doit la réduire à un simple instrument offert à ses différentes satisfactions pulsionnelles, parce qu’il n’a plus aucun accès à elle, et se trouve ainsi livré à la non-sagesse méphistophélique d’une promiscuité anonyme avec la connaissance. Loin de permettre à l’homme d’accéder à une claire conscience, la civilisation mondiale actuelle, la civilisation hyperrationnelle dominée par la grande ville industrialisée, intensifie à l’extrême l’état crépusculaire dans lequel il vit. Plus le progrès de la connaissance se veut clair et rationnel – telle est la conclusion paradoxale, mais corroborée par la réalité, qui résulte de tout cela –, plus l’obscurité s’épaissit dans l’âme de l’homme. La vie des masses urbaines, paradigme de la vie moderne, se déroule dans l’obscurité la plus totale, la plus chargée d’irrationalité, dans la confusion des pulsions non sublimées : une grossière satisfaction des pulsions dans l’enchevêtrement démoniaque de conventions figées, au milieu d’un maquis devenu totalement incompréhensible, hors duquel rien n’a plus de réalité. » (p147)

Retour du jeu animal dans les comportements sociaux des grandes villes. « l’amour aussi se déprave et n’est plus qu’un moyen privé de signification propre, une simple règle du jeu, acceptée et suivie en tant que telle et seulement en tant que telle, un mourir à deux où aucun des partenaires n’est irremplaçable, une relation aussi triste que spirituelle, dont naissent certes encore des enfants, mais en vue d’un dépérissement crépusculaire, d’une obnubilation morne et dévastatrice. »(p151-152)

Sur la pulsion de mort et la volonté de néant, p152.

« C’est un peu comme si le dernier sens du jeu, l’inquiétant sens et non-sens qui se cache dans tout jeu, voulait ainsi se révéler à l’homme : le sens apocalyptique du « passe-temps » qui dans une acceptation indifférenciée ne participe plus à rien d’autre qu’au néant absolu, apocalyptiquement uni au néant. Lui-même devenu une machine sans individualité, l’homme sillonne le paysage machinique rectiligne d’une terre jadis naturelle, et cette course d’amok de l’être anonyme qui sème et récolte la mort, c’est la règle du jeu magico-démoniaque de la vie crépusculaire humaine et sous-humaine radicalisée jusqu’à sa dernière conséquence, la règle d’une existence qui, se croyant elle-même surhumaine, n’est en fait que l’ultime chute de l’animalité dans la bestialité. » (p152-153)

Sur la prophétie toujours apocalyptique, sur les faux prophètes, sur la vraie prophétie qui se fixe comme tâche première non de prédire l’avenir mais de sauver l’humain (p153-154).

« un des phénomènes les plus significatifs de toute l’histoire de l’esprit humain : il renvoie à ce stade de l’histoire où s’est effectuée la découverte de l’âme humaine. » (p157)

« parce qu’ils savent qu’aucune œuvre de connaissance, si spectaculaire soit-elle, ne distingue absolument l’homme de connaissance de son semblable, parce qu’ils savent que personne ne peut se détacher complètement de la communauté humaine, et que chacun reste lié à son prochain et obligé envers lui, un humble serviteur de l’humanité à laquelle il appartient. » (p161)

« Autant l’homme est irrémédiablement prisonnier de sa condition crépusculaire, autant cette condition se trouve comme éclairée de l’intérieur par toutes les précédentes avancées de la connaissance, elle est devenue le savoir inconscient de l’homme, son savant inconscient. Et dans ce savoir, l’homme a la capacité et le devoir de cultiver sa connaissance : lui qui, d’une part, est obligé d’admettre que les limites de la zone crépusculaire, si loin qu’il les repousse, restent en dernière instance infranchissables, mais qui d’autre part est aiguillonné par sa nature prométhéenne à s’avancer toujours plus loin au-delà de lui-même, lui qui est donc en même temps obligé de se restreindre et de perfectionner constamment sa connaissance, entre ces deux devoirs antagoniques se contrepesant exactement, une attitude spécifiquement et exclusivement humaine lui est offerte ou accessible – en tant qu’accessible déjà offerte ; l’attitude de la sagesse, qui seule permet à l’homme, amenant enfin la balance à l’équilibre, de préserver son existence crépusculaire de la chute dans l’animalité et de se maintenir lui-même dans l’état d’humanité. C’est là le talent et le devoir d’être homme. Personne ne peut faire avancer de force la connaissance, personne ne peut se contraindre à la génialité, s’appeler lui-même à la création de génie, mais tout le monde peut – et c’est là l’appel éthique de l’authentique prophétie – rester ouvert à la connaissance et s’éduquer ainsi lui-même à la sagesse d’une constante participation à la vérité, sachant que toute nouvelle avancée de la connaissance prendra de là son départ. Tant que l’étincelle prométhéenne dans l’homme n’est pas complètement éteinte, tant qu’en brille encore une faible lueur, elle peut être réveillée, l’étincelle peut être réveillée, l’homme peut être réveillé, l’humain peut être réveillé. Il est donc faux de dire que l’homme ne peut influer sur son état crépusculaire, qu’il ne peut diriger le flot crépusculaire ; dans toute obscurité crépusculaire se reflète, peut se refléter la lumière de la connaissance (plus vivement en tout cas qu’elle ne le fera jamais dans le rêve) et la possibilité est ainsi donnée à l’homme crépusculaire de s’éduquer lui-même à la sagesse, de retrouver après chaque chute le chemin vers la sagesse de son être. Aujourd’hui encore, où toute connaissance semble être menacée par l’Apocalypse, où tout l’édifice de valeurs de l’homme et de l’humanité risque de sombrer dans la bestialité absurde et vide, où se trouve balayé tout ce que l’esprit humain peut s’honorer d’avoir inventé et créer, aujourd’hui encore on peut espérer redresser la situation, cet espoir demeure l’espoir humain absolu, il demeure parce que l’étincelle prométhéenne ne s’est jamais complètement éteinte et sans doute ne s’éteindra plus jamais complètement. Car parmi les faits étonnants de cet étonnant enchaînement qu’on appelle le cours du monde, deux sont étonnants parmi tous. Le premier est que les hommes depuis le commencement du monde ne soient encore jamais arrivés à s’exterminer mutuellement ; le deuxième, que les survivants, qui sont donc les plus violents, les plus grossiers, les plus agressifs, en un mot les « vainqueurs », sélectionnés à partir du patrimoine héréditaire le plus brutal de toutes les créatures, eux qui depuis le début ont piétiné tout ce qui est tendre et doux, n’aient pu empêcher l’avènement de la culture, le progrès vers plus d’humanité ; le miracle de l’existence humaine, le respect de la vie humaine, la préservation et l’enrichissement de cette vie ont été cent fois imposés et extorqués à l’homme – comme si réellement des forces supérieures étaient ici à l’œuvre –, malgré son penchant pour la condition végétative-animale de l’existence crépusculaire, malgré toutes ses chutes dans la bestialité sans visage. » (p163-164)

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