L'éthique du trader

« Nous autres entendons seulement les échos. » (Henri Miller, Le temps des assassins)

« Mais dans tout cela qu'y aura-t-il de vrai ? » (S. Beckett, En attendant Godot »)

 

Brouwer, 1948

« La piété orientale a peut-être mieux exprimé cette sagesse que quiconque en Occident. P. ex. dans les passages suivants de la Bhagavad-Gîtâ qui jusque dans la traduction conservent leur puissance de choc :

« Sans haine pour aucun être, tendre et pitoyable, détaché, dénué d’égoïsme, patient jusqu’à l’indifférence au regard de la souffrance et du mépris,

Toujours satisfait, maître de lui, ferme en ses résolutions, celui qui repose en moi son esprit et sa pensée, celui-là m’est cher.

Celui de qui les hommes n’ont rien à redouter et qui ne redoute rien des hommes, celui qui est affranchi de tous mouvements de joie, de colère, de crainte, celui-là m’est cher.

Détaché, pur, fort, parfaitement indifférent, supérieur à toute agitation, celui qui renonçant à toute activité intéressée, m’est tendrement attaché, celui-là m’est cher.

Celui qui ne se réjouit ni ne hait, ne s’attriste ni ne désire, renonce également à ce qui est agréable et pénible, celui-là m’est cher.

Celui qui ne fait nulle différence entre le froid et le chaud, le plaisir et la peine, libéré de tout attachement,

L’homme qui accueille le blâme et l’éloge du même silence dédaigneux, qui est également satisfait de tout, qui, se taisant, garde le cœur ferme, cet homme-là m’est cher. »

L’impératif catégorique qui prescrit pareille attitude envers l’existence a sa contrepartie dans la prédiction désabusée que voici : que l’humanité, en proie à l’illusion de la causalité est embarquée dans un processus maléfique de surpopulation, d’industrialisation, de servitude, de dévastation de la nature, et que, quand d’abord ses conditions spirituelles, puis ses conditions physiologiques d’existence auront été détruites elle s’éteindra, telle une colonie bactérienne de l’écorce terrestre, qui aura accomplie sa fonction. »

(L. E. J. Brouwer, Conscience, Philosophie et Mathématiques, 1948)

Il est tout à fait juste de souligner le manque d'objectivité de la position de Brouwer, positon émotive par nature, c'est-à-dire irrationnelle, et qui témoigne avant toute chose de sa propre situation psychique. Mais deux caractéristiques à peu près objectives peuvent être distinguées : d'une part ce que les sociologues appellent sa position dans le champ : tout discours est situé, a une histoire ; et d'autre part son degré de vérité.

En ce qui concerne ce premier paramètre, je veux faire appel aux conférences gesticulées issues de l'éducation populaire. Dans ce genre de conférences les participants se déplacent en fonction de ce qui vient d'être dit : l'organisateur énonce une affirmation primitive et ceux qui sont pour le rejoignent, formant ainsi deux groupes. Une personne du second groupe, ceux contre, explique alors pourquoi il n'est pas d'accord et à nouveau, les gens se déplacent : ceux pour le rejoignent et ceux contre le quittent.

On peut concevoir la façon dont Brouwer s'exprime ici (lors du dixième Congrès international de philosophie à Amsterdam, sur ses terres donc) comme une tentative de se mettre à dos l'ensemble des participants à une conférence gesticulée (ici un congrès de philosophie). Les grandes avancées de la connaissance ont ceci de particulier qu'elles suscitent l'assentiment général. Selon Schopenhauer, la qualité d'une œuvre est inversement proportionnelle à celle de l’accueil que lui réserve l'esprit du temps. Et, selon ce seul critère, l’œuvre de Brouwer est fondamentale.

Si, pour le mathématicien hollandais, le mal c'est le rationalisme, la puissance d'action qu'il donne à l'être humain sur la nature, ce qu'il ne voit pas, c'est avec quelle assurance, avec quel ton péremptoire il tance son auditoire – songez aux regards hébétés qui n'ont pas du manquer de voir le jour au sein de ce parterre de rationalistes médusés par les propos mystico-nihlistes de Brouwer : « illusion de la causalité », « processus maléfique de surpopulation, d’industrialisation, de servitude, de dévastation de la nature », en 1948 !

Construite en réaction à l'avènement du rationalisme moderne, la philosophie de Brouwer relève ainsi du romantisme. Elle a une histoire, une généalogie : Brouwer s'est en quelque sorte auto-sabordé, auto-exclu du monde auquel il appartenait, par passion de la polémique, et c'est d'ailleurs cela qui lui coûta la postérité. Quant au degré de vérité de la prédiction de Brouwer, chacun peut constater aujourd'hui que l'Humanité ne s'est pas auto-détruite, et je doute qu'elle le fasse un jour. Mais la destruction de l'environnement est une évidence difficilement contestable.

Ce qu'il y a de primordial pour situer le propos de Brouwer, c'est de comprendre en quoi il dérive d'une disposition affective qui lui est sous-jacente. Et, dans la mesure où ses opinions philosophiques nous en disent long sur sa situation psychique, mais aussi par par le degré de la rupture qu'il introduit au sein de l'espace-temps (quantique?) des valeurs, nous pourrions presque dire que le mathématicien hollandais manque de pudeur.

 

Qu'est-ce qu'un fork ?

Je n'ai pas de voiture et parfois lorsqu'un de mes amis me ramène chez moi, emportés par un courant crépusculaire de rêverie (aidés en cela par les substances psychotropes que nous avons coutume de consommer), il arrive que celui-ci oublie de tourner – acte manqué donc – et continue sur le chemin qu'il doit avoir l'habitude de prendre. Il existe une interprétation psychanalytique (freudienne) à un tel acte manqué : cet acte s'expliquera par l'existence d'un vouloir inconscient. Chez Freud , la notion de détour est première. L'étiologie sexuelle des névroses, la formation des rêves, l'explication des lapsus et des actes manqués, sont toutes tributaires de ce concept de détour, de déplacement, de dérivation. De même pour la plasticité de la libido qui est la facilité avec celle-ci change d'objet. Confronté au principe de réalité, le principe de plaisir, la libido, ne peut investir tel objet, il se trouve refoulé par les exigences sociales et doit chercher une autre voie, doit effectuer un détour, ou autrement dit, un fork. C'est ainsi qu'on pourrait expliquer le rapport qui existe entre la philosophie et la frustration sexuelle.

Mais il existe une autre interprétation, neurologique cette fois : le cerveau fonctionne par dépendance de sentier. Cela signifie que le cerveau, qui dicte le comportement, va être plus prompt à emprunter les sentiers qu'il connaît déjà, et qu'il œuvre donc à la manière d'un automate.

Au point de vue de l'évolution des idées, on peut concevoir la géométrie non-euclidienne comme un fork de la géométrie euclidienne. On peut concevoir la philosophie de Schopenhauer, celle de Nietzsche ou l'enquête sur l'entendement humain de Hume de la même manière.

Disposerons-nous un jour, d'un schème permettant de rassembler sous le même prisme analytique, pour toute croyance, toute opinion, toute théorie, la nécessité ontologique du fork, de la dissociation ? Nous souhaiterions être en mesure d'unifier notre compréhension de la réforme protestante, de l'hérésie cathare, de tout schisme religieux comme de toute querelle théorique (Platon vs. Aristote, Nominalisme vs. Réalisme, Anciens vs. Modernes, Idéalisme vs. Réalisme, Intuitionnisme vs. Formalisme, Économistes vs. Sociologues, etc.). Les efforts en ce sens entrepris par l'école psychanalytique viennoise et ses émules ont permis d'aboutir à des résultats notables.

Dans le premier épisode de la dix-neuvième saison de South Park, Kyle fork l'entreprise montée par Cartman, volant le nom et le logo d'une équipe de la NFL et organisant un crowd funding, grossière arnaque qui séduit pourtant beaucoup de monde. Dans la saison suivante, à la suite des revendications de joueurs de la NFA (black lives matter), des boycotts engendrent des contre-boycotts (guerre des sexes), le trolling sur internet menace de faire imploser internet et toute la civilisation.

Le fork est-il l'acte philosophique (ou axiologique) fondamental ? L'acte de nier un système de valeur, ses fondements, son dogme, et cela, qu'il s'agisse de la croyance en Dieu ou de celle en la résolubilité de tous les problèmes mathématiques, semble, au vue de l'évolution culturelle plusieurs fois millénaires, avoir été absolument fondamental. Si nous ressuscitons les penseurs des siècles passés, si nous les imaginons suivre la scène de l'au-delà, leur curiosité devenue éternelle, ils écoutent insatiables et interdits le murmure chaotique de l'histoire. La vie de Brouwer, sa philosophie, les deux articles qu'il publiât dans la première décennie du vingtième siècle : Qu'on ne peut pas se fier aux principes logiques et Sur la nature de la géométrie, offrent un contrepoint – que je n'arrive pas à ne pas considérer magique, que je ne peux m'empêcher d'investir d'irrationnel – à la situation actuelle du monde.

 

Qu'est-ce qu'une régression ?

Tout regard porté en arrière est-il nécessairement réactionnaire ? Dans l'exemple du trajet en voiture que j'évoquais tout à l'heure, l'esprit se comporte de manière régressive : il choisit de manière inconsciente le trajet qu'il a l'habitude de suivre. Les régressions ont quelque chose d'anormal, d'incongru ou d'irrationnel, puisqu'elles relèvent de processus inconscients qui constituent donc une limite au libre-arbitre. Dans certains cas elles paraissent bénignes, dans d'autres elles sont la preuve de tendances autodestructrices.

Dans le domaine de l'évolution des idées, certains courants se rattachent dans leur construction à une lecture discriminante du passé. Nietzsche procède ainsi dans la Naissance de la Tragédie (il choisit Dionysos et élimine Socrate). On peut constater la prégnance de certains courants ou concepts anciens (orientaliste ou socratique) chez des penseurs du vingtième siècle. Par exemple, on peut voir une analogie entre l'injonction socratique proférée par l'oracle de Delphes : « Connais toi toi-même » et la formule d'A. Koyré : « L'homme a remplacé l'énigme de l'univers par l'énigme de soi-même » ; entre le « je sais que je ne sais rien » qui trouve un écho dans une remarque fameuse relative à la nature mystérieuse de la mécanique quantique : « si tu crois que tu as compris c'est que tu n'as pas compris » ; entre la dualité platonicienne de l'âme et du corps, et l'affirmation de Bohr sur la nature de la physique (la physique ce que nous disons relativement à la nature et non la nature elle-même). Le propos de Brouwer peut donc aussi se caractériser par son aspect régressif : une réaction romantique et mystique au rationalisme moderne.

Certaines régressions paraissent « normales » ou bénignes comme dans le jeu de la séduction où il y a très probablement une régression : on entre alors dans un état crépusculaire, on régresse à un état infantile. Legs mythologique, l'Âge d'or est cet invariant culturel qui nous prouve la réalité de tendances régressives à l’œuvre dans l'esprit humain, et nous pouvons constater encore aujourd'hui la prégnance de l'archaïsme qui lui a donné le jour dans les pétitions de principe suivantes : « remettre l'humain au centre » (donc répéter le mouvement moderne), « moraliser le capitalisme », « revenir à la nature ou au bûcher ». En tant que phénomène psychologique, la mystique qui consiste à sublimer l'angoisse, est un cas particulier de régression. Freud et Brouwer s'accordent ici : le premier mentionnant que le sentiment océanique est proche de l'état psychique du nourrisson, et le second soulignant qu'il existe une « plus profonde demeure de la conscience ».

Pour conclure sur la régression, je me sens obligé de présenter un de mes premiers poèmes – je faisais alors mes gammes, et qui sait si je ne suis pas encore en train de les faire – que je ne puis, quoique je le trouve maladroit, m'empêcher de relire en souriant.

La modernité

Extériorisation naturelle, intériorisation culturelle :

Vilipendés, des stipendiés dilapident leur pécule,

V'là le progrès ! que rien n’arrête, ni n’accule.

Mais sur l’escarpé chemin de traverse,

N’a de cesse de germer la controverse.

Car les choses, miraculeuses, finissent en leur fin,

Ou de l'ubiquité de la poudre et Perlimpinpin :

La scolastique, l’information médiatique,

La foi en la science ou la religion agnostique,

Réalité et Vérité : deux chimères conceptuelles

[mais bien réelles ; à la vérité :

Mieux vaut mourir, plus tard ou maintenant…

Qu’importe, après Tout, l’existence du néant ?

Si j'ai repensé à ce poème (que j'ai écris aux alentours de 2011) et que je vous le donne à lire ici, c'est que récemment je suis tombé par hasard sur l'intitulé d'un séminaire du Collège de France :

« Les philosophes des Lumières avaient parié que le développement de l’instruction permettrait de construire une démocratie de citoyens informés capables de délibérer rationnellement en vue du bien commun. Ce faisant, ils avaient d’abord négligé le rôle toujours renaissant des passions et des émotions en politique. Mais plus encore, ils n’avaient pas imaginé qu’une instruction de masse puisse conduire au relativisme destructeur que nous voyons aujourd’hui partout triompher, faisant système avec le développement des visions complotistes du monde, l’emprise croissante des marchands de doute et la dissolution des notions même de réalité et de vérité. »

https://www.college-de-france.fr/site/pierre-rosanvallon/symposium-2017-2018-day1.htm

Passons sur le fait pourtant évocateur du lien entre développement de l'instruction et avènement du relativisme destructeur, et relevons la proximité entre d'une part :

« Réalité et Vérité : deux chimères conceptuelles

[mais bien réelles ; à la vérité : »

Et d'autre part : « la dissolution des notions même de réalité et de vérité. »

Si l'existence des marchands de doute n'en fait pas, la dissolution des notions de réalité et de vérité, pourtant, ne leur doit rien. Leur puissance ne va pas jusque-là, et il faut se garder de confondre Alan Turing et Steve Jobs. Ce que cet intitulé nous révèle, c'est la fin ou le danger qui menace le programme des Lumières, et c'est aussi la perte de repères et le malaise affectif induits par la remise en cause de l'idée de Progrès. Une des manières d'expliquer quelle est l'erreur commise par l'auteur de ce texte, et comment cette erreur est produite, c'est de dire qu'il n'a pas ou n'a plus un point de vue global et surplombant sur le savoir de son temps, c'est l'effet de la division du travail intellectuel. Cependant, la situation de la physique et des mathématiques a profondément évolué depuis le siècle des Lumières, et avec elles les notions de vérité et de réalité. Tout se passe donc comme si l'on ne voulait pas ne pas regarder en arrière, à tel point qu'on puisse même ici parler de névrose nationale. La déclinologie fait beaucoup vendre, et s'il est difficile de choisir à l'aune de quoi une époque peut être jugée névrotique, il semble malgré tout que, comme pour le docteur Freud, la situation névrotique soit ubiquitaire : confronté à la complexité de l'existence, nous nous berçons de douces illusions, nous nous créons une réalité parallèle dans laquelle nous obtenons ce que la réalité nous refuse.

 

Qu'est-ce que troller ?

Il y a quelques temps, alors que je mangeais chez des amis à moi jeunes parents, j'assistais à une scène qui me marqua. Elle fît écho à certaines choses que j'avais lues chez le psychanalyste viennois. Leur fils de deux ans, Oscar, se tenait debout appuyé sur la table basse du salon, mangeant des cornichons avec avidité. Alors que sa mère lui disait : « Non Oscar, tu ne tapes pas sur la table », il leva les yeux sur elle, la scrutant d'un regard interrogateur signifiant son expectative. Soudainement, il fit le choix de la transgression et fit précisément cela même que sa mère venait de lui interdire. Assistant à la scène quelques-uns dont j'étais éclatèrent de rire, et le jeune Oscar de se tourner vers nous et de nous adresser un sourire vainqueur. Que se passe-t-il ici ? Oscar apprend deux choses – les deux visages de la connaissance – d'une part, qu'il existe des choses qu'on ne doit pas faire, des interdits ; et d'autre part qu'il peut parfois, et sous certaines conditions, être plutôt marrant de transgresser ces interdits.

Alors que je m'escrimais à construire ce texte, en cherchant en vain, dans l'Avenir d'une illusion une base sur laquelle appuyer ma critique, je suis tombé par hasard , en lisant le cours d'anthropologie économique de Bourdieu, sur cette phrase de Marcel Mauss :

« La société se paie toujours elle-même de la fausse monnaie de son rêve »

Et Bourdieu a raison de dire ici que c'est là peut-être la plus belle phrase qu'ait jamais écrite un penseur. Elle renferme à mon sens la signification cachée non seulement du propos de l'Avenir d'une illusion, mais peut-être aussi de tout le projet freudien. Et je crois qu'on obtiendrait une bonne formule, en paraphrasant le monétarisme :

« La morale est toujours et partout un phénomène névrotique ».

Freud lui-même, pourtant grand contempteur des névroses, médecin nietzschéen s'il en fût, de sombrer dans l'irrationnel au crépuscule de son odyssée intellectuelle et de sa vie. Au début comme à la fin, percer le mystère du ton freudien c'est la clé de la compréhension conceptuelle de l’œuvre. Comprendre que sous le masque du sérieux et de l'austérité se cache, comme en tout un chacun, un petit pervers polymorphe. Appliquer donc la doctrine freudienne à lui-même, ce qu'il a refusé de faire – je veux dire : de se faire analyser prouvant par son exemple l'existence du refoulement. Et c'est aussi comprendre que la morale, ou l'éthique c'est toujours un éloignement de la réalité, puisque Freud, dans son dernier ouvrage publié L'Homme Moïse et le monothéisme, renie sa propre éthique en adoptant la vision quasi mystique d'une religion rationnelle. Bien entendu cela n'apparaît pas dans le texte : il faut lire entre les lignes.

Grothendieck, qui était trop malin pour ne pas comprendre Freud, explique quelque part que le taoïsme et le bouddhisme zen sont des mesures compensatoires par rapport à une réalité socio-politique où le pouvoir est ritualisé à l'extrême. Et peut-être peut-on retrouver cette caractéristique pour n'importe quel genre de morale. Il y a une vidéo, plutôt très drôle par ailleurs, qui permet de comprendre pourquoi la morale et l'éthique sont par nature un éloignement du réel1. Une telle vidéo, si anecdotique soit-elle, et surtout du fait même de cette caractéristique, prouve la diffusion des idées freudiennes. Par ailleurs, elle met en lumière ce qui me paraît fondamental quant à la vraie nature du troll : un troll se trolle aussi et surtout lui-même.

On peut dès lors considérer que la morale a deux visages : il y a la morale et la réalité qu'elle recouvre, et ce qui apparaît alors c'est sa nature antithétique : négation du réel. L'évolution culturelle apparaît ainsi sinusoïdale, un dialogue entre deux tendances opposées et complémentaires, qui marquent chaque être et chaque instant de la culture. On pourra opposer par exemple un point de vue anti névrotique à un point de vue pro névrotique :

« On pourrait presque dire qu'une hystérie est une œuvre d'art déformée, qu'une névrose obsessionnelle est une religion déformée et une manie paranoïaque un système philosophique déformé. Ces déformations s'expliquent, en dernière analyse, par le fait que les névroses sont des formations asociales, qu'elles cherchent à réaliser avec des moyens particuliers ce que la société réalise par le travail collectif. En analysant les tendances qui sont à la base des névroses, on trouve que les pulsions sexuelles y jouent un rôle décisif, tandis que les formations sociales dont il a été question plus haut reposent sur des tendances nées d'une rencontre de facteurs égoïstes et de facteurs érotiques. Le besoin sexuel est impuissant à unir les hommes, comme le font les exigences de la conversation ; la satisfaction sexuelle est avant tout une affaire privée, individuelle.

Au point de vue générique, la nature asociale de la névrose découle de sa tendance originelle à fuir la réalité qui n'offre pas de satisfactions, pour se réfugier dans un monde imaginaire plein de promesses alléchantes. Dans ce monde réel que le névrosé fuit, règne la société humaine, avec toutes les institutions créées par le travail collectif ; en se détournant de cette réalité, le névrosé s'exclut lui-même de la communauté humaine. » (Freud, Totem et tabou, p108)

et

« Personne ne peut faire avancer de force la connaissance, personne ne peut se contraindre à la génialité, s’appeler lui-même à la création de génie, mais tout le monde peut – et c’est là l’appel éthique de l’authentique prophétie – rester ouvert à la connaissance et s’éduquer ainsi lui-même à la sagesse d’une constante participation à la vérité, sachant que toute nouvelle avancée de la connaissance prendra de là son départ. Tant que l’étincelle prométhéenne dans l’homme n’est pas complètement éteinte, tant qu’en brille encore une faible lueur, elle peut être réveillée, l’étincelle peut être réveillée, l’homme peut être réveillé, l’humain peut être réveillé. Il est donc faux de dire que l’homme ne peut influer sur son état crépusculaire, qu’il ne peut diriger le flot crépusculaire ; dans toute obscurité crépusculaire se reflète, peut se refléter la lumière de la connaissance (plus vivement en tout cas qu’elle ne le fera jamais dans le rêve) et la possibilité est ainsi donnée à l’homme crépusculaire de s’éduquer lui-même à la sagesse, de retrouver après chaque chute le chemin vers la sagesse de son être. Aujourd’hui encore, où toute connaissance semble être menacée par l’Apocalypse, où tout l’édifice de valeurs de l’homme et de l’humanité risque de sombrer dans la bestialité absurde et vide, où se trouve balayé tout ce que l’esprit humain peut s’honorer d’avoir inventé et créer, aujourd’hui encore on peut espérer redresser la situation, cet espoir demeure l’espoir humain absolu, il demeure parce que l’étincelle prométhéenne ne s’est jamais complètement éteinte et sans doute ne s’éteindra plus jamais complètement. Car parmi les faits étonnants de cet étonnant enchaînement qu’on appelle le cours du monde, deux sont étonnants parmi tous. Le premier est que les hommes depuis le commencement du monde ne soient encore jamais arrivés à s’exterminer mutuellement ; le deuxième, que les survivants, qui sont donc les plus violents, les plus grossiers, les plus agressifs, en un mot les « vainqueurs », sélectionnés à partir du patrimoine héréditaire le plus brutal de toutes les créatures, eux qui depuis le début ont piétiné tout ce qui est tendre et doux, n’aient pu empêcher l’avènement de la culture, le progrès vers plus d’humanité ; le miracle de l’existence humaine, le respect de la vie humaine, la préservation et l’enrichissement de cette vie ont été cent fois imposés et extorqués à l’homme – comme si réellement des forces supérieures étaient ici à l’œuvre –, malgré son penchant pour la condition végétative-animale de l’existence crépusculaire, malgré toutes ses chutes dans la bestialité sans visage. » (H. Broch, Théorie de la folie des masses, p163-164)

Le propos de Broch, que j'ai lu avant de lire Totem et Tabou, m'apparaît comme une réponse directe à la thèse présentée par Freud, et c'est encore une fois en ouvrant presque malgré moi (alors que j'en avais déjà jusque-là de Freud), L'homme Moïse et le monothéisme, que je trouvais un écho à mes propres questionnements.

« Cependant le texte, tel qu'il nous est parvenu, nous en dit assez sur ses propres avatars : on y retrouve les traces de deux traitements diamétralement opposés. D'une part les remanieurs ont altéré, mutilé, amplifié et même retourné en son contraire, le texte suivant leurs secrètes tendances ; d'autre part, une piété déférente l'a préservé, a cherché à tout garder en l'état où elle l'avait trouvé, que les détails concordassent ou se détruisissent mutuellement. C'est ainsi qu'on trouve partout d'évidentes lacunes, de gênantes répétitions, des contradictions patentes, les vestiges de faits dont on n'aurait pas souhaité qu'ils fussent révélés. La déformation d'un texte se rapproche, à un certain point de vue, d'un meurtre. La difficulté ne réside pas dans la perpétration du crime mais dans la dissimulation de ses traces. On souhaiterait redonner au mot Entstellung son double sens de jadis. Ce mot, en effet, ne devrait pas simplement signifier « modifier l'aspect de quelque chose », mais aussi « placer ailleurs, déplacer ». C'est pourquoi dans bien des altérations de textes, nous sommes certains de retrouver, caché quelque part bien que modifié et arraché à son contexte, ce qui a été supprimé et nié, seulement nous avons parfois quelque difficulté à le reconnaître.

[...]

Quelles que soient les falsifications qu'ait ainsi subi le texte, reconnaissons que ce procédé peut, dans une certaine mesure, se justifier du point de vue psychologique. Il reflète le fait qu'au cours de longs siècles - 800 années environ séparent, en effet, l'exode d'Égypte de la fixation du texte biblique par Ezra et Néhémie - la religion de Jahvé a subi une évolution rétrograde qui a abouti à une concordance, peut-être même à une identité, avec la religion primitive de Moïse. »

(L'Homme Moïse et le monothéisme, p33-34)

La question que nous voulons poser ici est donc de savoir si dans tout acte créateur de connaissance, les grands et les petits, il y a la part du troll. Les ténèbres, les forces obscures qui habitent l'âme humaine, trouvent, dans la création intellectuelle, dans l'avancement de la connaissance, leur expression la plus juste, la plus vraie et la plus sublime. Que le philosophe soit nihiliste, ce devrait être un pléonasme. Son amour de la vérité et de la sagesse n'est que le masque dissimulant sa véritable fonction : annihiler les illusions de son temps, certes, mais peut-être surtout les siennes.

 

Qu'est-ce qu'un bon trade ?

J'aurais voulu ici vous présenter quelques analogies entre les notions psychanalytiques et le trading des cryptommonnaies, ou comment être un bon trader peut aussi vous aider dans la vie de tous les jours (ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, se méfier de la doxa, et surtout se méfier de soi-même), mais malheureusement pour vous je suis plutôt un mauvais trader, ce qui s'explique en partie par le fait que je gère mal mes émotions. Je relève donc ici, de manière trop superficielle, la proximité formelle entre le mot de Milan Kundera – un maximum de diversité dans un minimum d'espace – le principe du rasoir d'Occam, ou encore ce que propose Freud, comme remède à l'angoisse, dans Malaise dans la civilisation.

Si l'on voulait résumer le projet freudien, projet caché, il faudrait dire grossièrement qu'il s'agit d'éradiquer l'angoisse. C'est là probablement chose impossible, mais peut-être peut-on penser l'évolution de l'angoisse, et c'est à cela que nous invite la vingtième saison de South Park. Et ce serait un résultat intéressant à présenter à Freud que celui-ci : ce sont les sociétés où la religion a le plus reculé (celles qui comptent une plus grande proportion d'athées) qui semblent le plus « névrotiques ». On pourrait presque dire que la fille aînée de l’Église (la France) a troqué l'existence de Dieu contre la consommation d'antidépresseurs. En quoi les sociétés modernes d'aujourd'hui sont plus névrotiques, le sont-elles vraiment, et, si oui, comment le sont-elles devenues ? Voilà des questions auxquelles je ne peux répondre. Mais peut-être qu'un moyen d'éradiquer l'angoisse, c'est d'apprendre à l'aimer.

L'évolution de la situation psychique de l'homme moderne peut être envisagée, de manière schématique, selon deux perspectives : l'une culturelle, l'autre biologique. Si la particularité d'une névrose c'est d'ajouter une difficulté supplémentaire à une situation déjà inextricable, il semble légitime de voir cela d'un mauvais œil comme le fait Freud. Mais – et je crois qu'il y a relativement à cette question de l'angoisse et de la névrose chez Freud une évolution – sans doute conviendrait-il aujourd'hui que si l'on ferme la voie névrotique celle-ci dérive et trouve un autre moyen, incongru et retors à coup sûr, de s'exprimer à nouveau.

Pris à la lettre, le modèle freudien dit : si la proportion de névrosés augmente au sein d'une population humaine donnée, nous devrions nous attendre à voir plus de comportements civilisés, moins d'archaïsmes, plus d'éthique et d'empathie contre moins de barbarie. Mais cela c'est la théorie et on pourrait tout aussi bien considérer que le processus de civilisation n'a jamais conduit aux refoulements des pulsions archaïques (la pulsion de mort par exemple), mais qu'au contraire et à la limite, celui-ci pourrait être mieux défini en disant qu'il consiste à créer des exutoires toujours nouveaux à ce réservoir toujours bien rempli de pulsions archaïques.

Qu'est-ce que la connaissance ? Il m'est extrêmement difficile de répondre à cette question. Pour partie car ma propre situation psychique ne m'aide pas à y voir clair, et par ailleurs car nous ne sommes peut-être qu'au début de l'aventure. Une telle théorie de la connaissance (l’École psychanalytique viennoise a tenté d'établir les bases d'une telle théorie, mais elle reste encore embryonnaire à ce jour) devrait nous expliquer, par exemple, la nature des rapports qui existent entre la philosophie de Nietzsche et l'avènement du nazisme, entre la proposition fondamentale de l'Eurêka d'Edgard Poe (« Dans l'unité originelle de l'être premier se trouve la cause secondaire de tous les êtres ainsi que le germe de leur inévitable destruction ») et la théorie du Big Bang.

Quelles recommandations adresser aux porteurs de la connaissance, aux Voyants à venir, aux Nietzsche, aux Rimbaud, aux Van Gogh, aux Brouwer, aux Grothendieck ? Que ceux-là s'arment de patience, qu'ils apprennent à souffrir en silence, qu'ils n'attendent d'applaudissement que d'eux-mêmes. Qu'ils se méfient du statut de victime : la haine de l'intellectuel (songez aux premiers hommes qui perdirent leur temps à dessiner sur les murs de la caverne, aux persécutions que de tous temps, ceux qui ont effectué des forks subirent) n'a pas eu raison de lui, bien au contraire elle n'a fait que le renforcer, et, de ce point de vue, elle pourrait presque être considérée comme la condition sine qua none de son existence.

Comme le dit le proverbe la réalité dépasse toujours la fiction. L'infinie complexité, l'infinie richesse du réel fera toujours écho aux idées humaines, aussi délirantes soient-elles. Et si nous croyons notre fin toute proche, nous ne sommes peut-être en réalité qu'au début de l'aventure.

1https://www.youtube.com/watch?v=L9XQzYBIPyQ

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