Sur le séparatisme

“Looking everywhere trying to find the ocean […] Coz the city is dying and they don't know why” (Baltimore, Nina Simone)

I. Chateaubriand

Voici pour commencer quelques extraits parvenus d'Outre-Tombe.

« Des multitudes sans nom s'agitent sans savoir pourquoi, comme les associations populaires du moyen age : troupeaux affamés qui ne reconnaissent point de berger, qui courent de la plaine à la montagne et de la montagne à la plaine, dédaignant l'expérience des pâtres durcis au vent et au soleil. Dans la vie de la cité tout est transitoire : la religion et la morale cessent d’être admises, ou chacun les interprète à sa façon. »

« Il ne tombera plus du génie de l'homme quelques-unes de ces pensées qui deviennent le patrimoine de l'univers.

Voilà ce que tout le monde se dit et ce que tout le monde déplore, et cependant les illusions surabondent, et plus on près de sa fin et plus on croit vivre. On aperçoit des monarques qui se figurent être des monarques, des ministres qui pensent être des ministres, des députés qui prennent au sérieux leur discours, des propriétaires qui possédant le matin sont persuadés qu'ils posséderont le soir. Les intérêts particuliers, les ambitions personnelles cachent au vulgaire la gravité du moment : nonobstant les oscillations des affaires du jour, elles ne sont qu'une ride à la surface de l’abîme ; elles ne diminuent pas la profondeur des flots. Auprès des mesquines loteries contingentes, le genre humain joue la grande partie ; les rois tiennent encore les cartes et ils les tiennent pour les nations : celles-ci vaudront-elles mieux que les monarques ? Question à part qui n'altère pas le fait principal. Quelle importance ont des amusettes d'enfants, des ombres glissant sur la blancheur d'un linceul ? L'invasion des idées a succédé à l'invasion des barbares ; la civilisation actuelle décomposée se perd en elle-même ; le vase qui la contient n'a pas versé a liqueur dans un autre vase ; c'est le vase qui s'est brisé »

« A quelle époque la société disparaîtra-t-elle ? […] Un état politique où des individus ont des millions de revenus tandis que d'autres individus meurent de faim, peut-il subsister quand la religion n'est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice ? Il y a des enfants que leurs mères allaitent à leurs mamelles flétries, faute d'une bouchée de pain pour sustenter leurs expirants nourrissons ; il y a des familles dont les membres sont réduits à s'entortiller ensemble pendant la nuit faute de couverture pour se chauffer. Celui-là voit mûrir ses nombreux sillons ; celui-ci ne possédera que les six pieds de terre prêtés à sa tombe par son pays natal. Or, combien six pieds de terre peuvent-ils fournir d'épis de blés à un mort ?

A mesure que l'instruction descend dans ces classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l'ordre social irréligieux. La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée ; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu'il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu : pour dernière ressource il vous faudra le tuer. »

« voilà comment s'explique le dépérissement de la société et l'accroissement de l'individu »

« Oui, la société périra »

« L'homme n'a pas besoin de voyager pour s'agrandir ; il porte avec lui l'immensité. Tel accent échappé de votre sein ne se mesure pas et trouve un écho dans des milliers d’âmes : qui n'a point en soi cette mélodie, la demandera en vain à l'univers. Asseyez-vous sur le tronc d'arbre abattu au fond des bois : si dans l'oubli profond de vous-même, dans votre immobilité, dans votre silence vous ne trouvez pas l'infini, il est inutile de vous égarer aux rivages du Gange. »

« de mes projets, de mes études, de mes expériences, il ne m'est resté qu'un détromper complet de toutes les choses que poursuit le monde. »

« Plus d'une fois la mort engourdira des races, versera le silence sur les événements comme la neige tombée pendant la nuit fait cesser le bruit des chars. Les nations ne croissent pas aussi rapidement que les individus dont elles sont composées et ne disparaissent pas aussi vite. Que de temps ne faut-il point pour arriver à une seule chose recherchée ! L'agonie du Bas-Empire pensa ne pas finir ; l'ère chrétienne, déjà si étendue, n'a pas suffi à l'abolition de la servitude. Ces calculs, je le sais, ne vont pas au tempérament français ; dans nos révolutions nous n'avons jamais admis l'élément du temps : c'est pourquoi nous sommes toujours ébahis des résultats contraires à nos impatiences. Pleins d'un généreux courage, des jeunes gens se précipitent ; il s'avancent tête baissée vers une haute région qu'ils entrevoient et qu'ils s'efforcent d'atteindre : rien de plus digne d'admiration ; mais ils useront leur vie dans ces efforts, et arrivés au terme de mécompte en mécompte, ils consigneront le poids des années déçues à d'autres générations abusées qui le porteront jusqu'aux tombeaux voisins ; ainsi de suite. Le temps du désert est revenu ; le christianisme recommence dans la stérilité de la Thébaïde, au milieu d'une idolâtrie redoutable, l’idolâtrie de l'homme envers soi. »

« Si le Ciel n'a pas prononcé son dernier arrêt ; si un avenir doit être, un avenir puissant et libre, cet avenir est loin encore, loin au delà de l'horizon visible ; on n'y pourra parvenir qu'à l'aide de cette espérance chrétienne dont les ailes croissent à mesure que tout semble la trahir, espérance plus longue que le temps et plus forte que le malheur. »

« J'ai peur d'avoir eu une âme de l'espèce de celle qu'un philosophe ancien appelait une maladie sacrée. »

A la différence d'Hegel qui voyait dans la Révolution Française, la preuve de l'existence de Dieu et l'avènement de l'Esprit dans l'histoire, le regard tout autre de Chateaubriand y décèlera la fin d'un monde. Du sien, celui de la monarchie, de l'aristocratie et de ses valeurs. Et si nous voulons comprendre le séparatisme de Chateaubriand – ce qui veut dire ici son refus du monde nouveau, son refus des Lumières – il faut considérer deux choses : l'élément psychologique et l'élément historique. La première c'est donc que Chateaubriand ne pouvait pas ne pas être séparatiste, c'est-à-dire, ne pouvait pas ne pas refuser ce monde nouveau qui s'offrait à son regard, o combien lucide et presque divinatoire. Car il est cet héritier, lui seul survivant, de huit siècles de monarchie ; celui qui défendra le dernier des Bourbons, en connaissance de cause : c'est-à-dire en pressentant très bien que la bataille est perdue d'avance. Mais ce serait trahir la mémoire de ses pères, la mémoire de tous ceux qu'il a enterrés pendant la Révolution, que de ne pas défendre jusqu'au tombeau son héritage. Tiraillé qu'il est entre sa vision rationnelle de la chose politique et son ethos monarchique ; Chateaubriand contemple abasourdi et fasciné la mort de sa race. Sa nostalgie se constitue dans ce mélange d'amertume et d'espoir qui ceint la conclusion de ses mémoires. Et l'élément historique, c'est le temps de sa mort propre qui approche. Si les Lumières étaient elles-mêmes séparatistes, si elles souhaitaient qu'advienne un monde nouveau, c'est avec moins de véhémence que de résignation, que Chateaubriand s'opposera à ce séparatisme. Ainsi son refus du séparatisme des Lumières est aussi en quelque sorte générationnel, on pourrait presque dire, en omettant ainsi la singularité du contexte historique, qu'il n'y a là rien moins qu'un séparatisme philosophique : en son âge avancé Chateaubriand ne comprend plus ni le monde, ni le présent.

Du romantisme au décadentisme, la progéniture de Chateaubriand – de Nerval à Huysmans, du chat noir de Maurice Rollinat et Charles Cros à Rimbaud et Céline – c'est presque la totalité de la littérature. Et quand d'aucuns s'autoproclament enfant du siècle, il faudrait plutôt considérer les Mémoires de Chateaubriand – « pâle reflet que j'étais d'une immense lumière » – comme matrice.

 

II. Huysmans

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Avec Huysmans, et à l'instar des mémoires d'outre-tombe qui contiennent en germe la vision sociologique du phénomène moderne qu'on peut, pour aller vite, associer à l'anomie ; le séparatisme va prendre une tournure comico-psychologique. Le héros d'A rebours, des Esseintes, n'est plus seulement aux prises du temps, de l'histoire et de la politique. Il finit, à son grand dam, par s'en remettre aux médicastres, à ceux-là qui, « si savants, si intuitifs qu'ils puissent être, [...] ne connaissent rien aux névroses, dont ils ignorent jusqu'aux origines. »

Ainsi, nous touchons là au séparatisme théorique. Il faut revenir ici sur le statut révolutionnaire et séparatiste des Lumières, que nous n'avons fait que mentionner. Pour comprendre à quel point cet élément a disparu dans la vision éthérée que nous en avons aujourd'hui il suffit de relire les phrases de conclusion de l’Enquête sur l'entendement humain de Hume, les écrits aussi de Schopenhauer sur la religion. On comprend alors ce qu'est un dogme ; on comprend des choses qui quoi qu’encore très actuelles, et peut-être même plus actuelles que jamais, l'on ne voit plus. Nous sentons ce parfum de souffre qui, dans le fond, n'est pas celui ni de Voltaire ni de Rousseau. Car pour comprendre ce que furent les Lumières, il faut évoquer le séparatisme philosophique et même théorique ou artistique. La figure de Socrate, figure canonique s'il en fut, l’événement de son procès. Considérer aussi en quoi l'apport de Kant, la synthèse idéaliste qu'il propose dépasse et achève, selon l'expression d'A. Koyré, ce que d'autres appelleront à sa suite ce projet newtonien pour toute la science. Par exemple, que selon Cournot, Kant « veut trouver dans les formes, ou dans les lois constitutives de l’esprit humain, l’explication des formes sous lesquelles nous concevons les phénomènes, et auxquelles les hommes sont portés (mal à propos selon lui) à attribuer une réalité extérieure. En un mot, pour employer dès à présent des termes dont nous ne pourrions nous dispenser par la suite de faire usage, malgré leur dureté technique, Kant n’accorde qu’une valeur subjective à des idées auxquelles le commun des hommes, et même la plupart des philosophes, attribuent une réalité objective. » (A.-A. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, et les caractères de la critique philosophique, chapitre 1)

Et c'est ainsi qu'on comprendra et Schopenhauer et Nietzsche, mais de surcroît, la position de Freud : je n'aime pas la philosophie mais : Nietzsche et Schopenhauer. Autre exemple, théorique celui-là, le remplacement de l'axiome des parallèles d'Euclide par sa négation qui donnera naissance aux géométries non-euclidiennes. Et nous pouvons rappeler ici que l'allemand Gauss, qui fut le premier à sonder la chose, n'osa pas même publier ses recherches devant l'énormité, après deux millénaires pleins lors desquels il était impensable de penser au-delà d'Euclide ; devant l'énormité donc d'une géométrie non-euclidienne.

Et nous touchons ainsi au second aspect, névrotique et donc freudien, de des Esseintes.

« On pourrait presque dire qu'une hystérie est une œuvre d'art déformée, qu'une névrose obsessionnelle est une religion déformée et une manie paranoïaque un système philosophique déformé. Ces déformations s'expliquent, en dernière analyse, par le fait que les névroses sont des formations asociales, qu'elles cherchent à réaliser avec des moyens particuliers ce que la société réalise par le travail collectif. En analysant les tendances qui sont à la base des névroses, on trouve que les pulsions sexuelles y jouent un rôle décisif, tandis que les formations sociales dont il a été question plus haut reposent sur des tendances nées d'une rencontre de facteurs égoïstes et de facteurs érotiques. Le besoin sexuel est impuissant à unir les hommes, comme le font les exigences de la conversation ; la satisfaction sexuelle est avant tout une affaire privée, individuelle.

Au point de vue générique, la nature asociale de la névrose découle de sa tendance originelle à fuir la réalité qui n'offre pas de satisfactions, pour se réfugier dans un monde imaginaire plein de promesses alléchantes. Dans ce monde réel que le névrosé fuit, règne la société humaine, avec toutes les institutions créées par le travail collectif ; en se détournant de cette réalité, le névrosé s'exclut lui-même de la communauté humaine. » (Freud, Totem et tabou)

Il y aurait beaucoup à dire sur l'association, dont Freud peut-être finira par se départir, entre ce que nous avons décrit comme séparatisme et ce que le psychanalyste viennois considère comme une maladie. Il y a là, d'une part, le fait que, idéologiquement parlant, les systèmes de valeur (les idéologies ou les cultures) évoluent ; partant, que de Chateaubriand et Huysmans, en passant par Schopenhauer et Nietzsche jusqu'à Freud,  va se constituer une approche rationnelle et médicale du psychisme. Et d'autre part, le point de vue propre de la psychanalyse freudienne, qui fait de la névrose, donc d'une maladie, le moteur de toute évolution culturelle. Soulignons ici que la théorie freudienne est en soi un séparatisme : puisque, au-delà de la nouveauté thématique, l'évolution des idées, et plus généralement l'avènement de la civilisation mettent en jeu ou en scène, avec la psychanalyse freudienne, la dimension névrotique et séparatiste. Et il eut fallu encore évoquer ici la figure de Don Quichotte ; car de quel séparatisme le premier roman moderne n'est-il pas le nom ! Actant non seulement la naissance de la littérature mais de surcroît celle aussi de l'anthropologie – le la société se paie toujours elle-même de la fausse monnaie de son rêve – cet hidalgo prenant tout fantasme, toute fantaisie pour une réalité propre ne prophétise pas tant la déviance psychotique que la centralité de l'illusion dans le sein même de notre savoir.

 

III. Le séparatisme ontologique ou platonicien

Enfin, le dernier type de séparatisme qu'il sera opportun de considérer ici c'est le séparatisme ontologique ou platonicien. Soit dit pour commencer, le platonisme n'est le platonisme. Qu'entend-t-on par là ? Il n'est pas question pour nous ici d'épuiser la définition du platonisme, mais plutôt de relever quelques traits saillants. L'organon des valeurs, d'abord, ou l'intégration organique des différents domaines du savoir au sein d'un ensemble commun et cohérent. La figure de Socrate, ensuite, qui est ce qu'on appellerait aujourd'hui une anthropologie du savoir. C'est le quoi et le comment : qu'est-ce que le savoir et quelles sont les lois qui régissent sa formation pratique ? Mais ce qu'on entend aussi habituellement par platonisme ou platonicien, ce qu'il y a au cœur de la philosophie de Platon, c'est, que devant l'existence du triangle matériel, qu'on peut dessiner, de main humaine, sur une feuille de papier, il existe aussi un triangle éternel et divin, là-haut, qu'aucune main humaine n'a dessiné, et qui existe indépendamment de celle-ci et de tous les triangles qu'elle ait jamais dessinée. Ainsi, le cœur de la pensée de Platon, le platonicien en soi, n'est pas à proprement parler platonicien. Car ce face à quoi nous nous trouvons, c'est plutôt l'origine de toute culture, la dissociation anthropologique fondamentale entre l’âme et le corps. Dissociation proprement originelle qu'on retrouve par delà les siècles et les latitudes comme dirait Borges ; c'est-à-dire par delà la diversité culturelle, dans un très grand nombre de cultures pourtant sans aucun rapport entre elles et fortement éloignées les unes des autres : l'existence, séparée, pensée non nécessairement de manière antagonique, mais au moins comme différente de celle du corps, de l’âme et de l'esprit. Le platonisme n'est ainsi guère plus que la sanction synthétique ou syncrétique de cet artefact culturel premier qu'est la dissociation entre l’âme et le corps. C'est donc le reconnaissance que le séparatisme, en tant qu'a priori psychique, en tant que premier artefact culturel, est essentiel et inhérent à toute culture.

Mais cette séparation primordiale résidant cachée au cœur de toute culture, que dit-elle ? Elle dit très simplement que nous ne pouvons pas ne pas etre platoniciens, que nous ne pouvons pas nous penser comme n'étant pas séparés du monde. Elle ne dit finalement que ce que le terme de conscience ne fera jamais qu'entériner dans le savoir, le langage ou la culture ; que cette vérité première : je ne suis pas le monde qui m'entoure. Je suis autre. Si nous savons aujourd'hui qu'il n'y a pas d’âme au sens que notre culture primitive a donné à ce terme, il reste que notre conscience propre nous dit toujours comme il y a cent mille ans et peut-être bien plus : tu es dissocié du monde, tu n'es pas le monde. Essentiellement, existentiellement, je suis différent, je suis autre que le monde. Et cela n'est pas plus chez Platon que dans l'origine de la culture, un acquis culturel, ou plutôt ça l'est, mais c'est aussi et en même temps autre chose.

L'age ancien de ce fondement culturel, transmis par les siècles et les siècles, de l'origine de notre culture jusqu'à Platon, et de Platon jusqu'à nous, nous transporte sur un rivage inconnu et antérieur à l'avènement de notre etre propre dans l'histoire de la vie sur terre. Cette affirmation quoique forte et originale, et donc suspecte, risque de rebuter le plus grand nombre. Mais nous n'avons pas d'autre moyen d'expliquer d'où vient la séparation entre l’âme et le corps, qui est, dans notre culture, le séparatisme le mieux implanté qui soit. Car, si, une fois pour toutes, nous ne pouvons pas ne pas être platoniciens, si aujourd'hui comme il y a trois cent mille ans, la conscience qui m'habite, qui vous habite n'est pas le monde externe, si elle a une nature, une essence de constitution différente de celle de votre corps, il n'y aurait pas d'erreur plus grave que celle de ne pas voir qu'il y a dans le psychisme, dans l'inaltérabilité de la conscience de soi, des processus ou des choses qui relèvent d'un ordre de faits antérieur au langage, à la culture et à l'homme lui-même. La conscience de soi, cette origine moderne non-moderne du sujet, cette dissociation première et primordiale dont on n'a jamais réussi à retracer l'origine, cette modernité ambivalente qui nous échappe et nous file constamment entre les doigts, c'est pourtant bien ce diptyque, chose a-culturelle, qui fait qu'à tout instant ou presque, nous mesurons que nous sommes à l'aune de ce fait psychique de l'ubiquité de notre conscience vers laquelle nous pouvons nous retourner par un tour d'introspection psychique, dont l'ancienneté est sans commune mesure avec celle du platonisme.

A ce titre nous pensons encore la chose politique comme des modernes, pourtant comme on l'a si justement relevé, nous devrions rénover de fond en comble notre vision de l'homme, certaines choses en la matière ne sont pas le fruit de la délibération consciente, dans les différents champs sociaux, de tendances rationnelles. La horde primitive, c'est-à-dire la vie en société, n'est pas un construit culturel, un produit de l'histoire. Il n'y a qu'à se tourner, non vers soi, mais vers le monde cette fois pour s'en rendre compte. Car l'origine de notre culture ne peut pas, par définition, résider dans la culture ; puisqu'il faut ramener cet élément originel à quelque chose d'externe. Et cet élément naturel donc, c'est la structure de la conscience qui de tous temps ramène l'individu à sa solitude ontologique et primordiale : à ce je ne suis pas le monde, à cette réalité première de la conscience que je suis essentiellement ou ontologiquement autre que ce monde externe qui m'entoure et qui n'est pas moi.

C'est ainsi que nous devons comprendre, ce qui tend vers le post-moderne, c'est-à-dire vers l'éclatement de cette séparation entre moi et le monde« Je est un autre » que Rimbaud semble avoir emprunté à la naissance de la tragédie de Nietzsche, ou à cette note issue des fragments de Novalis : « Moi = Non-Moi, principe suprême de toute science et de tout art ». Car tous ces éléments qui sont pour nous des signes annonciateurs, qui sont la dynamique du mouvement de cette plaque tournante qu'est le phénomène post-moderne coïncident pour ainsi dire mystiquement dans l'abolition du premier des artifices : la séparation entre soi et le monde. Aussi, le post-moderne consiste moins en l'émancipation de la pensée grecque, en son dépassement, qu'en la synthèse nouvelle, la recherche tournée vers l'orient, vers un passé plus ancien, d'une antériorité nouvelle à notre ethos propre. Témoins, tous ces penseurs qui dans leur diversité ont rattacher leurs visions et conceptions à un ancêtre antérieur à la Grèce antique : l'Orient des Bouddhas, et celui du Tao. De Schopenhauer, à Schrödinger, de L. E. J. Brouwer, Hermann Hesse, et J. L. Borges à Wolfgang Pauli, C. J. Jung et Niels Bohr. Et l'aspect védique de la mécanique quantique, comme le nous sommes seuls de l'EZLN, comme le chantez compagnons dans la nuit la liberté vous écoute du chant des partisans, n'est pas le dernier de cette longue série qu'est la totalité – inséparable car insécable – de la culture humaine.

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