Une vision keynésienne de la dette

in http://www.pauljorion.com/blog/2010/05/24/note-sur-le-bancor/

"Keynes n’a qu’une piètre opinion du système monétaire classique de l’étalon-or où chaque devise dispose de sa propre parité avec l’or. Il s’est opposé au rétablissement de la parité or de la livre sterling par Churchill en 1925 et a interprété la dépression industrielle qui s’en est suivi comme une confirmation par les faits de son antipathie en grande partie instinctive envers lui. Il considère que la distribution de l’or entre les nations est arbitraire et pénalise injustement celles qui en sont privées (même si la Grande-Bretagne a accès à l’or d’Afrique du Sud – dans un rapport plus complexe que celui de la simple prédation qu’imaginent les Américains, écrit Keynes de Washington à ses correspondants à Londres) et considère surtout que l’or ne peut que favoriser les déséquilibres entre nations. Ainsi, si dans la relation entre deux nations, l’une est un exportateur net, et donc a priori dans une position de force, et l’autre, un importateur net, et donc a priori en position de faiblesse, une pression supplémentaire s’exercera encore sur le plus faible des deux, forcé de tenter de redresser sa situation, mais ne disposant pas nécessairement de la capacité d’abaisser suffisamment le prix de ses produits d’exportation pour y parvenir. À l’inverse, aucune pression ne s’exerce sur l’exportateur net qui se trouve en position de force et contribue à maintenir le déséquilibre, sans que rien ne vienne lui rappeler que sa posture n’est pas plus généralisable que celle de son malheureux compagnon. Ou, dans les termes-même de Keynes : l’ajustement est « obligatoire pour le débiteur et volontaire pour le créancier ».

Keynes envisage du coup la mise au point d’un système entièrement neuf : pourquoi ne pas synthétiser, se demande-t-il, les enseignements de toutes les recherches que j’ai entreprises sur la monnaie, non pas sous la forme d’une utopie au sens classique mais de ce qu’on pourrait appeler une « utopie pratique » : un projet réellement pragmatique, même si sa formulation entièrement originale la rapproche d’une utopie en raison de sa nouveauté. « Utopique », dit-il, au sens où « elle suppose un degré de compréhension, d’esprit d’innovation téméraire, de coopération internationale et de confiance dans son succès, supérieur à celui qui est assuré ou qu’il est raisonnable de supposer ».

Ce qui est propre à cette conception neuve, c’est son cadre global visant, comme le dit Keynes, à « assurer la pacification des relations économiques ». Où une pression de changer ses habitudes ne s’exerce pas seulement sur l’importateur net en position de faiblesse dont nous avons parlé tout à l’heure, mais aussi sur l’exportateur net, qui dans le cadre de l’étalon-or peut se contenter de triompher insolemment, sans avoir à se soucier de modifier sa façon de faire. Au sein du monde que Keynes envisage, il n’y a pas comme aujourd’hui, d’un côté une Grèce et un Portugal humiliés et de l’autre, une Chine et une Allemagne drapés dans le manteau de ce qu’ils considèrent comme leur vertu. Il n’y a au contraire que des nations aspirant à découvrir entre elles un modus vivendi où chacune maintient son originalité et sa spécificité mais où elles ont cessé de se partager en deux camps : celui des brutes insensibles et celui des souffre-douleur.

Keynes rejetait tous les totalitarismes : « Il n’y a en réalité que deux [idéologies] : les états totalitaires… et les états libéraux. Ces derniers mettent la paix et la liberté individuelle au premier plan, les autres ne les mettent nulle part », écrivait-il à un correspondant. Avant la guerre, en 1936, lorsque Keynes avait tenu à reformuler, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, la question du rapport entre la production et la consommation de manière à substituer dans l’imaginaire de la population britannique les deux tentations symétriques du fascisme et du communisme, il avait placé au centre de la problématique économique – que ses contemporains, et bon nombre de ses successeurs, n’entendaient résoudre que selon une logique froide copiée sur celle de la physique – un impératif moral, celui du plein-emploi. De même, lorsqu’il se mit à réfléchir aux conditions d’une « utopie pratique » pacifiant les rapports économiques entre les nations, l’impératif qu’il se fixa fut celui d’un système dont serait écarté par construction le phénomène qui à ses yeux signifiait la mort de toute économie : la déflation. Pour lui, la déflation constituait le mal absolu. Avec elle, l’économie se fige d’abord : toute dépense est reportée au lendemain – puisqu’elle sera moindre, avant de s’enfoncer dans un trou : le chômage monte en flèche, la population toute entière s’appauvrit."

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