Retour sur l'AG citoyenne numérique : une proposition originale pour pirater 2017

Le 5 juillet dernier se tenait en direct sur Médiapart une AG citoyenne numérique avec pour thème : « Pirater 2017 ». Pirater 2017 est une idée très tentante, encore faudrait-il préciser de quoi il est question : réformer la politique en profondeur ou "faire en sorte que l'élection ne se déroule pas comme prévu" ? Voici une idée originale et réaliste pour aller dans la seconde direction.

Le 5 juillet dernier se tenait en direct sur Médiapart une AG citoyenne numérique avec pour thème : « Pirater 2017 ». Une soirée intéressante ne serait-ce que par l’originalité de la démarche, et riche en propositions de toutes sortes pour subvertir la prochaine élection présidentielle.

Plus précisément, on peut classer les idées d’actions entendues le soir du 5 juillet en deux axes qu’il serait bon de bien distinguer à l’avenir pour éviter tout malentendu :

1.  Les propositions visant à améliorer ou à faciliter l’amélioration en profondeur de la vie politique et sociale. Ces propositions s’inscrivent en général sur le long terme. Dans l’idée de pirater 2017, elles représentent plutôt l’aspect : « Pirater 2017, c’est bousculer la vieille politique et mettre l’agenda citoyen au programme. » Bien que bénéficiant en théorie d’un tremplin via l’imminence de l’élection, ces propositions sont pertinentes hors contexte électoral.

2. Les propositions d’actions concernant spécifiquement la prochaine élection présidentielle. Ces propositions n’entendent pas résoudre directement les problèmes qui sclérosent la vie politique, mais bien pirater 2017 au sens de « faire en sorte que la présidentielle ne se déroule pas comme prévu. » A priori et espérons-le, elles ne s’appliquent qu’à l’élection de 2017.

Ainsi la volonté de « provoquer un changement de République » relève du premier axe, de même que « repolitiser le débat public » ou « repenser la place du travail dans notre vie », ou encore la proposition beaucoup plus concrète et humble de création d’une « plateforme qui rassemble et regroupe tout ce qui existe déjà en termes de mouvements citoyens et de revendications ».

Les propositions de boycott ou de créer une dynamique en faveur du vote blanc, ou même l’idée de gêner les meetings de la droite, relèvent du second axe.

Il y a des cas limites pour lesquels la question de savoir plus précisément où les situer pourrait s’avérer féconde. Je pense notamment à la proposition de « porter un véritable projet écologique ». Pour l’élection de 2017 ou bien en général ? S’agit-il de faire le travail d’un parti politique ou plus simplement de l’un des thèmes qu’il faudrait « imposer dans le débat » ?

Dans la suite je voudrais apporter une contribution au second axe.

Comme beaucoup de participants à l’AG je pense, je sais déjà au moins une chose concernant les élections de 2017 : je ne voterai pas à droite, et je ne voterai pas PS. J’aimerai par ailleurs vivement que l’élection « ne se déroule pas comme prévu », car au-delà de l’artificialité des thèmes qui sont imposés dans le débat public par les grands partis, au-delà du mépris dont il est régulièrement fait preuve envers le choix des électeurs élections après élections, au-delà, pour dire les choses simplement, de tous les problèmes soulignés lors de l’AG, ce qui va se passer si aucun imprévu ne vient bousculer la donne, c’est que la droite va remporter les élections, sous la forme du parti LR ou du FN.

En écrivant « imprévu », je veux parler de quelque chose d’unique, de jamais envisagé jusqu’à présent. En effet, on connaît les solutions traditionnellement envisagées à ce problème, et elles ont été évoquées ou sous-entendues lors de l’AG, avec leurs avantages et inconvénients :

A. Voter et convaincre de voter pour un parti en particulier qu’on estimerait prometteur, à l’exclusion donc des partis de droite et du PS. J’inclus ici la possibilité de l’émergence d’un nouveau parti, éventuellement apparu d’ici à l’élection sous l’impulsion par exemple des actions menées suite à l’AG. Imaginer que le/la candidat.e qui aurait obtenu ses 500 signatures puisse passer le premier tour, c’est imaginer qu’il/elle propose des solutions convaincantes aux problèmes de fond relevant du premier axe évoqué au début de ce billet (sans parler d’avoir aussi une attitude convaincante et le budget nécessaire à la mise en place d’une stratégie de communication efficace). Rien de neuf ici, à chaque élection une partie de l’électorat croit en son candidat providentiel, à chaque élection il y en a pour proposer des solutions, mais soit ils ne sont pas sincères, soit ils échouent à rassembler. Or en 2017 il faudra être particulièrement rassembleur, car rappelons qu’ il n’y a que 2 candidats qui passeront le premier tour, et qu’au vu de la situation actuelle, avec un délai de seulement 10 mois, ces places semblent irrémédiablement réservées aux candidat.e.s LR et FN. On peut toujours espérer que la droite hors FN soit trop divisée au moment des élections, mais il me paraît tout à fait utopique d’espérer à la fois cela et que la gauche arrive, elle, rassemblée.

B. Le boycott. Je pense ici aussi bien  à l’abstention qu’au vote blanc, qu’on ne peut pas vraiment appeler un boycott mais que je vais traiter de la même manière. Si le vote blanc est vraiment comptabilisé, cela devient une possibilité intéressante face à l’abstention qui ne permet pas de distinguer les je-m’en-foutistes des opposants au système électoral. Il faut reconnaître toutefois que le vote blanc ne permet pas de distinguer à son tour ces opposants de ceux qui n’ont rien contre le système électoral du moment qu’il leur soit permis de voter blanc. Rien de neuf ici non plus, rien qui soit susceptible de changer le scénario probable de l’élection de 2017. La spécificité de 2017, c’est au contraire qu’un boycott suivi pourrait favoriser l’accession de la candidate FN à la présidence (ça me paraît spécifique au sens ou en 2002 par exemple, même un boycott suivi n’aurait pas permis à Le Pen de s’imposer. Ce qui se passerait cette foir en cas de second tour LR/FN me paraît beaucoup plus incertain). Je doute fortement que même en cas de boycott massivement suivi, une idée déjà très utopique puisque la menace de l’extrême droite agit toujours contre l’abstention, la candidate élue à la majorité des suffrages exprimés soit contrainte de rendre les armes.

Se mettre à militer très fort pour l’une ou l’autre de ces options, ça n’a jusqu’ici jamais porté ses fruits, et il y  a en tout état de cause aucune chance que ça en porte d’ici à 10 mois. Voici au contraire une proposition vraiment original, concrète, très simple à mettre en place, et garantie efficace sur le papier.

Imaginez : une fois la liste définitive des candidats connue, c’est-à-dire, après l’obtention des 500 signatures, le collectif citoyen organise librement, sans demander l’avis ni l’autorisation d’aucun parti politique, un tirage au sort parmi les candidats qui ne sont ni de droite (et a fortiori d’extrême droite) ni PS, ou plus globalement parmi l’ensemble des candidats qui lui semble « moins pire » (ça pourra être discuté en amont). Ce tirage au sort est diffusé, par exemple sur les réseaux sociaux, de façon à ce que tout électeur ait l’opportunité d’en suivre le déroulement. L’un des candidats « le moins pire » est donc désigné. Et là, tous les partisans du « ni droite ni PS », tous ceux qui veulent pirater l’élection, votent pour ce candidat, qui devrait alors avoir de bonnes chances de passer au moins le premier tour.

Après tout, s’il n’y a pas de candidat suffisamment rassembleur, pourquoi ne pas d’abord nous rassembler, et ensuite choisir notre candidat ? Que le choix se fasse au hasard est indispensable pour ne pas tomber dans une logique traditionnelle de « primaires » qui verrait immanquablement le collectif se diviser. Ce qui nous rassemblerait serait ainsi avant tout la volonté de pirater 2017 au sens de l’axe 2 distingué au début de ce billet. Certes le candidat désigné par tirage au sort pourrait alors être élu président, en dépit du fait que les partisans du tirage au sort ne soient pas convaincus par son programme, ce qui paraît contre-nature. Mais en vérité c’est un faible prix à payer. N’est-ce pas moins pire que tout programme que proposerait la droite ou le PS ? Les candidats n’ont-ils pas une fâcheuse tendance à jeter leur programme aux oubliettes une fois élus ? Ne devons-nous pas de toute manière continuer quelque soit le résultat des élections de réfléchir aux solutions à apporter aux problèmes de fond de notre système politique ? Bien sûr que oui, et cela relève du domaine de l’axe 1, pas du 2.

De plus le projet de ce tirage au sort n’étant pas secret,  il pourrait avoir un effet performatif sur l’élaboration des programmes politiques. Pour convaincre au second tour face à la droite par exemple, le candidat ayant bénéficié du soutien du collectif pourrait chercher à tenir compte du fait qu’il doit sa victoire à un tirage au sort en modifiant son programme pour mieux représenter les citoyens ayant votés pour lui.

Par ailleurs, que les partisans de l’abstention y réfléchissent soigneusement : en s’abstenant, on marque son refus de se laisser instrumentaliser, avec quelque part l’espoir qu’un jour une majorité d’électeurs en fasse autant, de façon à rendre caduque un système représentatif qu’on estime biaisé. Mais d’ici là, on laisse le vote se dérouler de manière habituelle. Ma proposition a certes un caractère utopique, mais pas plus utopique que ce rêve abstentionniste.  Elle permet tout autant d’agir à la fois en bonne conscience et en saboteur. Elle nécessite même de convaincre moins d’électeurs : ce qui compte c’est de passer le premier tour, pas besoin de majorité absolue. Et tout en ayant ces avantages, elle promet de faire barrage à la droite en 2017, ce qui est nouveau. Certes le système ne sera pas mis par terre tout de suite, mais ce ne sera de toute façon pas le cas d’ici à 2017. Certes un candidat sera quand même élu. Certes, il formera un gouvernement avec lequel il faudra compter 5 ans, mais il ne faudait pas oublier les législatives et le pouvoir de l'Assemblée. Certes, on aura à subir la mauvaise foi de ceux qui voudront nous tenir responsables de tous les malheurs que subira le pays durant ces 5 années… mais c’est déjà ce qui se passe, que l’on se soit abstenu, que l'on ait voté blanc, ou que l’on ait voté pour le vainqueur ! La différence cette fois, c’est le remous crée par le pavé dans qu’on aura balancé dans la mare au premier tour des élections. Difficile pour les pouvoirs politiques et médiatiques de l’ignorer. La proportion des électeurs représentée par les partisans du tirage au sort pourra facilement être estimée en amont des élections, par inscription au collectif, et ce chiffre pourra être comparé au total des suffrages exprimés en faveur du candidat en question.

Cette solution a en outre l’avantage de l’élégance. Une fois le résultat du tirage au sort connu, rien n’empêche tout un chacun de décider que « non, ce candidat là, on ne peut décidément pas voter pour lui. »  Ce serait contre-productif et susceptible de faire échouer le projet, mais on est en démocratie quand même, et  il reste de la responsabilité de chacun de choisir le comportement qui lui paraît la meilleure option pour la collectivité. Si l’on veut voir les effets du collectif pour pirater 2017 se concrétiser dès la prochaine élection, avec la solution que je propose, au lieu d’avoir 10 mois pour imposer à des candidats des propositions à la fois crédibles et susceptibles de rassembler, le collectif a 10 mois pour réfléchir à la meilleure façon d’organiser un tirage au sort avec les garanties correctes d'honnêteté, et convaincre que c’est la meilleure option pour ceux qui ne veulent plus de la droite ou des libéraux dès 2017. C’est quand même moins utopique, non ?

 

 

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