Faille temporelle (critique du spectacle Ï-solo de Jérôme Thomas)

Le retour du jongleur Jérôme Thomas sur scène après deux créations où il officiait en tant que metteur en scène : l’hypnotique "Magnétic" en 2017 et le moins bon "Hip 127 la constellation des cigognes" en 2016.

Spectacle I-solo - Jérome Thomas © Christophe Raynaud de Lage

Tout le monde ou presque a déjà entendu parler de Jérôme Thomas et de son importance dans l’histoire du cirque, précurseur des longs formats mono-disciplinaires et de la relation entre mouvement du corps et mouvement jonglé. Mais personne ou presque, en ce qui concerne les jeunes générations, n’a vu ses spectacles. Quant aux plus vieux, qui ont connu son heure de gloire, ils jugent ses meilleurs créations derrière lui et son jonglage vieilli de vingt ans. Il n’a définitivement plus la cote, et pourtant nous aurions tort de nous priver d’Ï-solo, qui prouve en actes la pertinence de son cirque.

On connaît également la réputation de Jérôme Thomas concernant son ego, et c’est pourquoi on ne s’attendait pas à ce qu’il se traite avec dérision et humour dans ce solo, qui prend la forme d’un bilan sur sa carrière. Une grande légèreté imprègne la pièce tandis qu’un propos mélancolique et grave se révèle en filigrane.

 

Une simplicité jonglistique singulière

 

Composé de courtes saynètes jonglées simples mais très élégantes qu’il alterne avec des textes de son cru, Ï-solo donne à voir un jonglage qui ne se fait plus et qu’on qualifierait facilement de « démodé » dans d'autres contextes. Le spectacle est une résurgence du jonglage old-school des années 1990, ce qui lui donne un charme d’antan, sans toutefois tomber dans une forme niaise de nostalgie. Alors qu’on cherche aujourd’hui à rendre complètement organique la relation entre mouvement jonglé et mouvement du corps, Jérôme Thomas les traite séparément, passant d’une petite passe qui déforme sa cascade en illusion d’optique à un petit jeu de jambes élégant. Cette séparation n’est pas à considérer comme un refus d’évolution dans son art, mais bien plutôt comme une perpétuation d’un style qu’il a toujours pratiqué, en décalage avec la mode jonglistique actuelle.

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Les connaisseurs ne manqueront pas de noter une seconde résurgence, celle de son répertoire. L’utilisation unique de ses objets fétiches (chaises, plumes, canne, balles rebonds en silicone) structure le spectacle en « petits moments jonglés » qui tissent des liens solides avec la musique. Utilisant des procédés simples, comme l’amplification des rebonds des balles, libérant un son mat et des rythmes reconnaissables longtemps répétés ; la clarté du rapport entre musique et jongle dégage une musicalité jonglistique lisible et hypnotique, comme lorsque des cages remplies de balles tourbillonnantes (des bouliers de loto géants et abstraits) se révèlent au lointain et émettent des basses faisant vibrer les corps des spectateurs.

 

Cette lisibilité du jonglage participe à l’épure de paysages jonglés, où domine le blanc, que l’artiste convoque au plateau ; car Jérôme Thomas défend finalement bien plus un jonglage visuel, une poétique de l’image, que corporel. Les différentes échelles d’images de jonglage (le minimalisme des plumes blanches, l’amplitude des larges ballons flottant en apesanteur, la verticalité d’une nuée de confettis) crée des variations d’espaces, un mouvement au sein même d’un art par essence cinétique, qui entraîne le spectateur, désinvolte, en balade. Ï-solo nous offre alors un parcours imaginé et libre, qui découle de l’abstraction des paysages parcourus. Assez évocatrice et universelle pour faire naître des représentations mentales personnelles plus concrètes.

 

Une distanciation autobiographique qui révèle un rapport au temps long

 

Jérôme Thomas affiche un orgueil grandiloquent, qui imprègne la pièce par son attitude physique (sternum sorti et rayonnant, t-shirt moulant, haute stature, chaussures et veste en cuir) et un propos égocentré (tirer le bilan de sa carrière artistique et de son rapport au monde). Il le porte tout au long du spectacle, en ponctuant ses routines de jongle et ses textes par de petits gestes élégants et contenus des jambes, poignets, avant-bras et tête, non sans rappeler la figure du torero et/ou matamore. Cette dernière appellation est révélatrice du glissement qui s’opère au fil de la pièce, un va-et-vient constant entre fierté assumé et conscience de sa fragilité.

 

Une scène assez brève contient en elle le paradoxe qui agite l’artiste de cirque : il effectue une cascade à 5 balles qu’il fait durer, une balle chute, il se demande alors tout haut comment il faisait pour réaliser cette figure quand il était jeune. Le poids des années se fait sentir à travers le corps qu’il expose sur scène, vieux, ridé, aux cheveux blancs et front dégarni, à contre courant du milieu circassien jeuniste, ancré dans l’immédiateté du temps présent. Il fait alors instantanément un pont entre les années 1990 lors desquelles il régnait en maître sur le jonglage contemporain, et l’époque actuelle dans laquelle il continue, malgré tout, à créer et poser un regard sur le monde. Rarement en spectacle vivant, qui est par définition du présent absolu, une œuvre nous aura donner à voir avec autant d’acuité et prismes le temps qui passe, car c’est finalement du temps dont Jérôme Thomas nous parle dans Ï-solo et de l’inadaptation à sa modernité, sa vitesse.

"i-Solo" de Jérôme Thomas - (c) C. Raynaud de Lage

Il se joue de l’effet qu’il produit : l’image d’un vieil artiste de cirque contemporain faisant un point sur sa vie. On la relie immédiatement aux vieux Clowns de Fellini ou à Buster Keaton vieillissant, qui déplorent respectivement la mort du cirque et du cinéma burlesque muet. Dès l’entrée, qui brise le quatrième mur, Jérôme Thomas adopte une position de vieux briscard du cirque à la fois pétri de paternalisme et terriblement vulnérable, et annonce l’ambivalence du personnage qui sous-tend la pièce. Du haut des gradins, d’une voix de stentor, il énumère tous les spectacles qu’il est venu jouer à Circa pour le festival avec sa compagnie. Dans un élan de demande de reconnaissance ? Ou en souvenir des beaux jours ? La réflexion sur le temps s’étend ensuite à l’universel, dans la déclamation de textes qui cherche à sonder l’absence et le vide, notamment un texte à propos de rien qui, forcément, finit par produire quelque chose. Sa parole est assez surprenante, aux thèmes absurdes, truffée de jeux de mots, malicieux et humoristiques, et démontre des qualités littéraires auxquelles le cirque de création nous avait peu – voire jamais – habitué.

Jérôme Thomas revendique un temps long, dilaté, aux antipodes de notre actualité informationnelle - dont la dimension numérique est tourné en dérision par certains textes (malheureusement pas les plus inspirés, assez caricaturaux) – qui se traduit par son jonglage anachronique, qui n’hésite pas à faire durer les tricks, les répéter et à repasser par la cascade, pied-de-nez à la tendance actuelle qui les désapprouve. Enfin, Jérôme Thomas développe un sous-texte politique à travers certains de ses textes, en particulier lorsqu’il démonte la minute de silence, jamais silencieuse, pleine de petits bruits, alors qu’on pourrait la célébrer dans la joie et le fracas, il interroge ainsi un exercice mémoriel de plus en plus répandu mais bénéficiant d’une immunité critique médiatique.

En somme, Jérôme Thomas signe une œuvre qui porte en elle aussi bien les marques du temps présent que d’un passé révolu. Un appel à la lenteur et à la réflexion, dans une forme légère et joueuse.

Edgar Procassi

 

le spectacle a été vu lors de l'édition 2019 au festival Circa à Auch. Les photographies sont de Christophe Raynaud de Lage  (https://www.raynauddelage.com)

 

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