Toussaintes in Mexico

Femmes battues, femmes violées, femmes humiliées mais nobles et fières: alors que la violence issue de l'implacable logique mafieuse sévit en envoyant les hommes aux narcofosses, ces charniers disséminés dans les dunes, les fourrés et les fossés, elles assurent la continuité de la famille et s'organisent en défiant les sicarios pour retrouver leurs enfants ou leur conjoint disparus .

Dignidad © Dunia Carrier Aranda Dignidad © Dunia Carrier Aranda

Femmes battues, femmes violées, femmes humiliées mais nobles et fières: alors que la violence issue de l'implacable logique mafieuse sévit en envoyant les hommes aux narco-fosses, ces charniers disséminés dans les dunes, les fourrés, les terrains vagues et les fossés, elles assurent la continuité de la famille et s'organisent en défiant les sicarios pour retrouver leurs enfants ou leur conjoint. 

Mais elles aussi tombent souvent en subissant un supplice plus effroyable encore et on les retrouve dans les champs sans la pudeur du sac en plastique noir réservé aux hommes lorsque l'on ne dépose pas leur tête à un carrefour, qu'on ne les dissout pas dans de l'acide ou qu'on ne les suspend pas à une corde. Abusées, mutilées et violées, leur détresse reste toujours sans réponse malgré les timides campagnes radiophoniques officielles tentant d’insuffler un peu de raison. 

Non, il ne s'agit pas seulement de Ciudad Juarez, il s'agit du Mexique profond loin des “hotel resorts” bien protégés, celui du petit peuple qui n'ose plus laisser les enfants jouer loin de la maison et des agriculteurs qui renoncent à travailler le soir tombé dans leur milpa isolée. Vous me direz que l'histoire récente est jalonnée de tueries et de massacres qui sont souvent le fait de l'Etat: Tlatelolco, Atenco, Tlatlaya pour ceux qui ont laissé une trace médiatique et on pourrait aussi citer Acteal pour les paramilitaires ou Ayotzinapa pour les caciques mafieux mais la pire des violences est celle qui s'exerce dans le silence de l'omerta.

C'est la femme qui garde le foyer lorsque l'homme se saoule à la cantina, c'est elle qui gère les quelques sous qui entrent pour faire le miracle du repas et les complète (les Tehuanas, ces femmes de l'isthme de Tehuantepec, ont une longue tradition matriarcale marchande), c'est elle qui si besoin fait rempart de son corps pour que l'on n’enlève pas ses hommes: “mujeres de armas tomar” dit-on, femmes capables de s'emparer d'une arme. Car on ne la leur fait pas, rompues qu'elles sont aux dures réalités de l'adversité au-delà de la loi et du mal.

Ces fêtes des morts 2018 sont empreintes d'un espoir fou en raison de l'état de grâce que vit le pays en pleine mutation politique: le nouveau et messianique président anticorruption Lopez Obrador (AMLO) n'entre en fonctions que dans un mois et un optimisme ingénu si l'on tient compte de la démesure des attentes face à la débâcle actuelle qu'il aura à affronter s'est emparé du pays, même de ses adversaires et des sceptiques qui sont prêts à lui donner sa chance (et à retourner leur veste). La chute du Peso et les remous engendrés par le refus exprimé dans la consultation populaire de poursuivre la construction du nouvel aéroport-hub d'Amérique latine ont à peine entamé cette lune de miel qui donne un reflet particulier à ces fêtes illuminées par la teinte éclatante du cempasuchil, la fleur de souci omniprésente qui guide les défunts au pas de la porte de leur famille où les attend l'autel avec leur photo et leur verre de liqueur ou de vin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.