Didier Blonde aux Filles du loir

Vendredi 9 novembre, l’association de lecteurs et lectrices Les Filles du loir invite Didier Blonde pour une rencontre autour de son livre "Leïlah Mahi 1932" (Gallimard).
  • Date Du 9 novembre 2018 Au 9 novembre 2018
  • Lieu Librairie L'Imagigraphe, 84 rue Oberkampf 75011 Paris
  • Réservation, inscription 19 heures, entrée libre.

Leïlah Mahi © DR Leïlah Mahi © DR

La mort est un scandale où la raison trébuche. Alors, pour conjurer l’impensable disparition des êtres et de leur monde, l’écriture sait tirer le fil ténu qui raccroche les vivants aux ombres. Didier Blonde aime à dire que son « imaginaire fait appel à des fantômes du passé » : célébrités du cinéma muet tombées dans l’oubli, figurants de hasard, héros balzaciens, belle noyée de la Seine, les disparus parisiens ont laissé des traces qui, avec le temps, s’estompent. Urgence est de mener l’enquête avant qu’il ne reste rien.

Leïlah Mahi 1932 est le récit d’une enquête que Didier Blonde mène pendant des années, l’abandonnant puis la reprenant, pour redonner son histoire à une photographie. Sous l’image en noir et blanc, qui attire l’œil des visiteurs parmi les cases du columbarium du Père Lachaise, le nom et la date de décès d’une femme, Leïlah Mahi 12 août 1932. « Tout paraissait étrange en elle. Ses grands yeux qui brillaient d’un éclat hypnotique, celui de la passion ou de la folie. Sa pose de femme fatale, provocante, à moitié découverte, presque indécente dans cette nécropole. L’absence de date de naissance. D’où venait-elle ? Comment avait-elle fini ? » Administrations laconiques, ancien Didot-Bottin que la bibliothèque nationale de France garde précieusement sur microfilm, cartes postales, courriers de lecteurs ou lectrices, magazines empoussiérés dénichés chez les brocanteurs, Didier Blonde mène le lecteur de fausses pistes en recherches infructueuses, de découragements en rebondissements inattendus jusque dans le post-scriptum. Il traque le passé pour « faire parler les morts.» « Méthode policière. Je suis un détective de la mémoire», confie le narrateur.

Pourquoi une telle fascination pour la belle dont « on ignore tout » ? « J’ai beau scruter ses traits, chercher dans ma mémoire, elle ne ressemble à personne que j’ai connu, n’est pas le double masqué d’une histoire d’amour enfouie, ne me rappelle aucun souvenir. Je ne sais rien d’elle, elle n’est rien pour moi, je n’ai rien à dire d’elle que cet éveil du désir. C’est sur ce rien, en aveugle, et comme un défi, que je veux écrire. » Éveil du désir que le narrateur n’est pas le seul à ressentir tant sont nombreux les accapareurs de Leïlah Mahi qu’il croise au cours de l’enquête. « Pour le moustachu à la Dali c’était une danseuse orientale qui avait fini en fait divers, Thomas en avait fait le masque de Rachel, un amour perdu, Christine C. lui avait donné des allures de voyante, un faux air de Kiki, et la forme d’un triple autoportrait. André B. m’avait entraîné dans ses rêves muets en croyant que c’était les miens – peut-être pour les révéler. Leïlah dans tous ses états, en noir ou en couleurs. Autant de faux-semblants. » Captivés par son image, par l’intensité de son regard, les autres admirateurs de Leïlah, ne l’incarnent à leur guise que pour nourrir leurs fantasmes, sans jamais chercher à savoir qui elle était vraiment, fuyant même la vérité pour ne pas que, réduite à l’expérience trop ordinaire d’une femme de chair qui a vécu, son mystère à tout jamais s’évente.

Didier Blonde © Wikimedia commons Didier Blonde © Wikimedia commons
Dans cette quête de lui-mène qu’entreprend Didier Blonde par le truchement de l’enquête sur le fantôme de Leïlah Mahi, le lecteur est troublé par l’expérience étrange d’interpénétration des temps auquel l’auteur le conduit  : l’écriture a le pouvoir de de ramener les disparus, ces hommes et ces femmes des années 1920, du Paris de l’après-guerre et des années folles, parmi les vivants du Paris contemporain, de faire renaître de leurs cendres les bâtiments en ruine, les boutiques disparues, les salles de théâtre ou de cinéma depuis longtemps fermées. « J’ai trouvé depuis quelques cartes postales de « l’ancien Paris » représentant l’avenue de Wagram « au début du siècle ». On y voit une colonne Morris, des bancs, vides, l’édicule d’une vespasienne, un tramway, des fiacres tirés par des chevaux, quelques voitures automobiles, des passants – ses contemporains. Ils sont peu nombreux. Peut-être en a-t-elle croisé certains en partant, chaque matin, faire sa promenade au bois de Boulogne. » Peut-être, parmi ces figurants de carte postale, y avait-il la grand-mère et le grand-père de Didier Blonde ? Et l’auteur de s’interroger : « Pourquoi est-ce vers ces années dix et vingt – de l’autre siècle, déjà – que je me retourne sans cesse, que je me suis fixé, au point qu’il me semble parfois avoir vécu à cette époque, dont l’une et l’autre sont les témoins, et que je vois par leurs yeux ? C’est de là que je viens. C’est jusque là que je peux remonter. J’ai l’âge de mes grands-parents. La mémoire familiale se perd, dit-on, après trois générations. Le dernier poilu des tranchées vient de mourir. Il faut faire vite avant que tout disparaisse. »

Le réel nourrit l’imaginaire, qui le porte en lui à travers les époques comme une capsule temporelle. Leïlah Mahi a-t-elle vraiment existé ? Que trouverait-on en ouvrant la case n°5011 du columbarium du Père Lachaise ? Aurait-on affaire à l’un des canulars qu’affectionnaient les surréalistes ? « L.M. une nouvelle Rrose Selavy ? » Plus que dans les registres de l’état civil, c’est dans les œuvres de fiction que repose la vérité sur Leïlah Mahi. Dans ces films muets qu’elle a vu et où elle a peut-être figuré, dans ces romans de l’époque, au style Colette ou Paul Morand, jamais réédités. Entre leurs pages, les auteurs ont consignés sous les masques des personnages les véritables histoires de leurs vies. Le vrai, le faux mêlés. « Tout nom est une fiction, un rôle qu’on nous donne à jouer dès la naissance, une histoire qu’on se raconte, qu’on veut rendre vraie.» Le lecteur envoûté referme le livre en se répétant longuement les cinq syllabes de « Leïlah Mahi, L.M. Elle aime. »

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 Les Filles du loir, rencontre avec Didier Blonde. Vendredi 9 novembre 2018. Librairie L'Imagigraphe, 84 rue Oberkampf, Paris. Entrée libre, à 19 heures.

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