"Petit manuel d'apiculture douce en ruche Warré" d'Yves Robert

Dans son ouvrage « Petit manuel d'apiculture douce en ruche Warré » édité par Terre Vivante, Yves Robert propose de redécouvrir l'apiculture aux non initiés selon la philosophie de l'agroécologie en passant par la pratique de l'abbé Warré mise en place il y a plus d'un siècle. Voici un entretien réalisé avec l'auteur de cet ouvrage.

 © Aurélie Jeannette © Aurélie Jeannette

Cédric Lépine : Qu'est-ce qui vous a conduit à pratiquer l'apiculture ?
Yves Robert :
J’ai été initié à l’apiculture par ma compagne, Chantal Jacquot et Jérôme Alphonse, apiculteur à Die. C’est ce dernier qui m’a mis en relation avec Terre Vivante.
Auparavant, une sérieuse réflexion sur ma vie et notre devenir collectif m’avait rapproché de la nature.
Les abeilles n’ont pas leur pareil pour nous faire voir le monde autrement !
J’ai vécu ma jeunesse dans un bucolique village viticole au sud de la Champagne. Le monde rural ne m’était pas inconnu, bien qu’il ait beaucoup changé en seulement trois décennies…


C. L. : Pouvez-vous présenter les formations en agroécologie que vous proposez ?
Y. R. :
L’agroécologie est d’abord un état d’esprit qui consiste à cultiver en s’appuyant sur les cycles et ressources naturels. C’est une pratique intelligente et écologique de l’agriculture, qui propose de découvrir et développer des savoir-faire, en principe non fermés, que chacune et chacun peut s’approprier avec de la patience et de la persévérance.
La notion de savoir-faire est aujourd’hui assez éloigné des processus de production, y compris même agricoles, dans certaine fermes « industrielles », où sont appliqués des procédures figées.
Je propose deux sujets principalement :
- l’apiculture, bien sûr (avec une ouverture sur les plantes mellifères et la diversité des pollinisateurs),
- l’arboriculture, sujet sur lequel je collabore avec Delphine Rousseau, spécialiste en agroforesterie.
Il s’agit de s’appuyer sur l’observation et des connaissances permettent d’interpréter ces observations.
Il y a un lien très fort entre les abeilles et les arbres, qui s’est malheureusement trop distendu, avec l’éradication des arbres des paysages agricoles. Tout comme il y a un lien fort entre les arbres et le sol.
La phase d’initiation à l’agroécologie est déterminante ; on y pose les fondements.


C. L. :
En écrivant cet ouvrage, à quels lecteurs avez-vous pensé et pourquoi ?
Y. R. : Le contenu du livre est très abordable et s’adresse à des non initiés. La partie consacrée à la technique apicole est réduite, car il est un préalable, celui que je pose en introduction du livre : apprendre d’abord des abeilles, elles-mêmes ! Je décris donc en détail la vie des abeilles et leurs interactions avec nous et notre environnement commun.
C’est une première forme d’initiation sans quitter son fauteuil dans un premier temps. Les photographies d’Aurélie Jeannette nous aident dans cette immersion virtuelle !...
J’ai donc délibérément ouvert le sujet à toutes et à tous, car nous avons tellement à gagner à aiguiser notre sensibilité et à tisser des liens forts avec le milieu naturel dont nous partageons la destinée.


C. L. :
Qu'aviez-vous envie de partager et promouvoir avec ce livre ?
Y. R. : Je suis un avocat de plus des abeilles ! J’en suis très fier ! J’ai travaillé très sérieusement ma plaidoirie.
De plus, au-delà de la cause de ces remarquables et sympathiques insectes, dont dépend très prosaïquement notre subsistance, il y a la défense de la faune et de la flore sauvage et de la vitalité de nos écosystèmes, dont dépend notre prospérité présente et à venir, déjà grandement remise en question…
En nous mettant à la place d’une abeille, cela devient très facile à comprendre. Le but est de réaliser que nous sommes tous indirectement en interaction avec elles.
Cela devrait permettre de nous défaire, définitivement, de pratiques absurdes, comme tondre, faucher ou tailler une pelouse, une prairie ou une haie en pleine floraison !


C. L. : Pourquoi avoir mis ainsi à l'honneur la ruche Warré ?
Y. R. : Je mets à l’honneur principalement l’état d’esprit de l’abbé Warré. Car la ruche Warré n’est qu’un outil, certes économique et astucieux, mais qui ne prend toute sa valeur que dans la perspective de conduite douce des colonies, promue par son inventeur.
J’envisage la douceur comme la vraie force ; celle qui consiste à renoncer à recourir à des violences injustifiées, aussi très souvent involontaires ou du moins inconscientes.


C. L. : Comment avez-vous travaillé avec Aurélie Jeannette qui a réalisé les photographies de l'ouvrage ?
Y. R. : Aurélie Jeannette a fait le déplacement de Grenoble à plusieurs reprises au cours de la saison apicole, pour réaliser le reportage en Bourgogne où résident mes ruchers.
Elle a une expérience de l’apiculture en ruches Warré et s’est montrée très inspirée dans le choix de ses prises de vues. Elle a, de plus, une expérience de l’édition et un indéniable talent, dont le contenu du livre bénéficie. Il y a une synergie aboutie au niveau du contenu textuel et visuel du livre, dont je suis très satisfait.
Nous le devons, aussi, à l’initiative perspicace de mise en relation professionnelle de la directrice de publication de Terre Vivante.


C. L. : Pouvez-vous dire quelle est actuellement la situation des abeilles ? Quels sont les dangers auxquels elles sont encore confrontées ?
Y. R. : Le péril le plus grave a déjà été évoqué précédemment : la disparition accélérée de la flore mellifère sur la majeure partie du territoire, particulièrement en zones d’habitation et d’activités agricoles.
J’explique dans le livre, que nous ne pouvons même plus nous faire une idée de la densité, la diversité et la permanence de floraisons spontanées auxquelles les abeilles étaient coutumières, depuis des centaines de milliers d’années. Il faut aller dans des zones préservées, pour en avoir un aperçu…
L’agriculture traditionnelle n’avait pas entamé trop ce régime. Les « progrès » réalisés depuis lors ont précipité une véritable déroute. La production de miel a été divisée par trois en quatre décennies. Et les complications pour les apiculteurs ont suivi une courbe exponentielle.
On compte au nombre des autres soucis :
- l’invasion de prédateurs (le varroa et le frelon, tous deux venus d’Asie, mais également le coléoptère de la ruche issu d’Afrique et débarqué au sud de l’Italie) sont aussi à mettre sur le compte des activités humaines non maîtrisées,
- les pesticides répandus dans les cultures, dont il est nécessaire d’éloigner les ruches.
Ce dernier aspect est le paradoxe abouti de la démarche contemporaine en agriculture : nuire aux auxiliaires de culture (qui sont une solution vivante) ; et, donc créer des difficultés supplémentaires, auquel il faut trouver une nouvelle solution (technique), si toutefois il y en a une… Le technique contre le vivant, une confrontation ubuesque !


C. L. : En quoi selon vous l'apiculture en amateur répond-il à un art de vivre et une nouvelle connexion à notre environnement ?
Y. R. : Il s’agit d’abord de comprendre que la vie a de plus en plus de mal à s’épanouir dans les environnements hostiles que nous créons de toute pièce.
Avant de reconquérir un nouvel art de vivre, il y a une étape, qui est celle de la prise de conscience. Certains la disent douloureuse, moi je la vois plutôt bienfaisante !
Il faut d’abord rechercher un coin tranquille, une zone moins perturbée, pour y installer des ruches. Cette quête est déjà une aventure en soi! On la mène avec le regard d’une abeille. Je dois avouer que je trouve autrement plus fun le monde coloré, diversifié et débordant de vie qu’affectionnent les abeilles que celui morne et aseptisé des plaines industrieuses. Le monde des abeilles, c’est celui de la « Contrée » dans le Seigneur des anneaux
Il s’agit ensuite de nous défaire de notre état d’esprit interventionniste, de savoir un peu (pas mal, même) lâcher prise. Une vraie thérapie !
Ce sont les abeilles qui mènent la danse ; elles n’en font qu’à leur tête. Mais, il faut bien finir par admettre qu’elles savent ce qu’elles font. Et, nous (ré)apprenons, grâce à elles.


C. L. : La société des abeilles a beaucoup inspiré les philosophes pour penser la société : est-ce que l'observation des abeilles vous a permis de poser un nouveau regard sur la société humaine ?
Y. R. : La colonie d’abeilles est un exemple très avancée de vie sociale animale. C’est une organisation très organique. Une colonie peut être considérée comme un super-organisme tellement la cohésion y est aboutie.
Il ne faudrait cependant pas à aller trop vite en besogne et imaginer transposer cette organisation « idéale » dans une société humaine… D’autant que le premier réflexe humain a été de projeter notre vision un peu courte et utilitariste sur ces animaux totalement sauvages et libres, en qualifiant, notamment les abeilles « ouvrières » !
Ce qui me paraît plus intéressant, c’est la démarche qui consiste à s’inspirer de la manière dont les abeilles ont intégré les lois du vivant, ce que nous peinons nous-mêmes à faire.
Je retiens deux aspects en particulier :
- leur interaction avec leur environnement qu’elles prospectent continuellement (c’est la connaissance) et qu’elles bonifient par la pollinisation (c’est la réciprocité),
- le respect de la compétence de chacune dans la ruche, peu importe l’âge ou le rôle (c’est la confiance ou délégation).


C. L. : Est-ce que les termes anthropomorphiques « reine », « ouvrières », etc., pour présenter l'organisation sociale sont toujours appropriés ou bien ou bien faussent-ils la vision que l'on peut en avoir ?
Y. R. :
Le terme d’ « ouvrières », vous l’aurez compris me hérisse le poil ! D’autant qu’un chercheur qui a observé très scientifiquement des abeilles dans une ruche, conclut définitivement qu’elles passent la majeure partie de leur temps à être oisives ; ce dont rêvent les « travailleurs » que nous sommes…
Mais ne serait-ce pas là le produit d’une synergie collective vraiment aboutie ?!
De ce point de vue, les sociétés humaines modernes ont encore une grande marge de progrès devant elles...
Je propose aux lecteurs d’apprécier la sérénité qui se dégage d’une colonie, menant une activité incessante, mais répartie équitablement sur un grand nombre d’individus.
Quant au terme de « reine », il a toute une histoire … Dans l’antiquité grecque (qui est connue pour sa culture machisme), on parlait de « rois » ; avant qu’on s’aperçoive –et qu’on reconnaisse – que l’univers de la ruche est très majoritairement dominée par la gente féminine !
De plus, la « reine », certes unique dans la colonie, est cantonnée à son rôle de mère pondeuse. Comme unique détentrice de la fécondité, elle a droit à un régime spécial et l’attention soutenue de ses congénères. Mais, elle ne prend pas toutes les décisions, notamment au moment de l’essaimage.
Elle sera aussi remplacée sans ménagement quand sa fécondité viendra à décliner.
Les termes utilisés ne sont pas neutre. C’est pourquoi, j’ai pris, dans le livre, une certaine liberté par rapport au langage consacré en apiculture.

 




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Petit manuel d'apiculture douce en ruche Warré
d'Yves Robert
photographies d'Aurélie Jeannette

Nombre de pages : 120
Date de sortie (France) : 9 avril 2019
Éditeur : Terre Vivante
Collection : Facile et bio

 

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