« Désorientale », une femme est sa propre boussole

Vendredi 12 avril, l’association de lectrices et lecteurs Les Filles du loir reçoit Négar Djavadi pour son roman « Désorientale ». Un récit de racines et d’exil où, dans l’Iran révolutionnaire comme dans la France d’aujourd’hui, les femmes tracent leur chemin dans les interstices, jusqu’à la lumière.

Négar Djavadi Paris le 12 mars 2019 © Gilles Walusinski Négar Djavadi Paris le 12 mars 2019 © Gilles Walusinski

Le père Darius, les oncles si nombreux que les enfants les numérotent jusqu’à six, voire sept. Le grand-père infidèle, l’arrière-grand père polygame, riche et puissant. Les voisins, les beaux-frères, les amis. Et bien sûr : le Shah qui règne en maître absolu jusqu’à être renversé et échangé à la tête du pays contre un autre dictateur qui prétend avoir Dieu avec lui. D’Asie en Europe, à travers trois siècles de l’histoire d’une famille qui se mêle à l’histoire de l’Iran, les entrelacs du roman de Négar Djavadi, mené à la manière d’un conte oriental aux digressions multiples mais essentielles, dessinent les portraits, corps et âmes, de nombreuses figures masculines. Mais parmi les multiples fils dont sont tissés les motifs de cette saga persane, l’interrogation sur la place des femmes dans le récit familial, sur leur engagement et la construction de leur identité structure l’ensemble du texte et lui donne sa portée poétique et politique.

La force du baobab est dans ses racines, dit un proverbe d’Afrique, mais sur l’arbre généalogique de la famille « Sadr, majestueux, au tronc large et aux branches dansantes (…) seuls les héritiers mâles sont représentés » : alors, la branche du fils qui a engendré trois filles reste sans fruits. « Un oiseau tué en plein vol. Un moignon. » À l’enfant qui l’interroge, la vieille servante répond :

« - Tu crois que tu existes gamine, mais tu n’existes pas…

- Mais si j’existe !

- (Grimace fataliste de Bibi.) Attends d’avoir mon âge, tu comprendras. »

La gamine s’appelle Kimiâ : la narratrice. Tandis qu’à Paris elle patiente dans la salle d’attente de l’hôpital Cochin pour une insémination artificielle, Kimiâ raconte le passé, le présent. Par fragments, dont elle avertit qu’ils ne seront pas rangés dans l’ordre sage du récit linéaire mais qu’ils apparaîtront au gré de la mémoire et du déroulé qu’impose le surgissement tragique et toujours retardé de « L’ÉVÉNEMENT. » Dans chacune des pièces du puzzle mémoriel, les femmes, depuis le harem primitif jusqu’à la vie libre de Kimiâ, creusent les sillons de leurs luttes et de leurs conquêtes dans les interstices de la domination du masculin et de celle plus insidieuse encore de la norme.

Dès les premières pages du roman fabuleux de Négar Djavani, une scène marque par sa force portée par une économie de l’écriture. Un soir de tempête et d’angoisse, l’arrière grand-père dont le nom prestigieux aligne cinq syllabes pénètre dans l’andarouni où vivent enfermées ses « cinquante-deux épouses venues des quatre coins du pays. » Un silence extraordinaire le conduit jusqu’au salon où il voit : « une gamine a moitié nue, jambes écartées, possédées par la douleur, se vidant de ses entrailles au-dessus d’une bassine de terre. Maintenant les femmes s’écartaient pour laisser passer Montazemolmolk. Le sang était lavé et la bassine avait disparu. La gamine n’avait plus les jambes écartées. Elle était morte. »

Des jumelles dont la naissance provoqua la mort de leur mère de quinze ans, l’une a les yeux bleus du père, « le bleu étonnant de la mer Caspienne dont aucune goutte n’avait encore daigné tomber dans les yeux de son troupeau d’enfants. » Montazemolmolk lui donnera le prénom de « Nour », lumière. Ses six fils l’appelleront « Mère », avec une majuscule.

« Je suis la petite-fille d’une femme née au harem. Ma vie a commencé là, au milieu de cette ruche d’épouses prêtes à se massacrer pour être

Négar Djavadi Paris le 12 mars 2019 © Gilles Walusinski Négar Djavadi Paris le 12 mars 2019 © Gilles Walusinski
celle qui passerait sa nuit avec le Khan », songe Kimiâ qui lie étrangement son rôle de passeuse des récits familiaux, elle qui les a « retenus », « emmenés par delà les frontières comme des trésors cachés » et qui « tente encore de les déterrer », à sa situation présente : « c’est peut-être parce qu’il était écrit quelque part qu’un jour, je serai seule dans un hôpital en travaux de Pârisse, à quatre mille deux cent cinquante-trois kilomètres de Mazandaran, un tube de sperme sur les genoux. »

Naissance et mort, intimement liées. Mère, que Kimiâ ne connaîtra jamais qu’à travers les souvenirs de son oncle Saddeq et de la vieille Bibi, « savait depuis sa naissance, depuis que le Tout puissant l’avait choisie pour hériter des yeux de son père et l’avait privé de mère, que son sort ne lui appartenait pas. Alors à quoi bon se préoccuper de ce qui pouvait lui arriver ? D’ailleurs personne ne l’interrogeait. Elle déplaçait sa beauté étrange de pièce en pièce, tel un fantôme égaré et inoffensif. » Mariée par arrangement entre deux hommes, Nour fut unie à un époux aux yeux bleus, par souci de la génétique qu’il ignorait : « Pourtant, d’instinct, il avait su que Nour serait la fabrique idéale où décharger ses gènes pour produire une descendance à son image. »

Cette Mère, fille d’une autre époque, saura trouver la force de la révolte en osant quitter le mari infidèle : « Maintes et maintes fois, en imaginant cette situation, Nour avait vu le ciel s’assombrir et tourner à l’orage, les arbres s’arracher du sol, la terre se fissurer de toutes parts. Elle avait vu la maison trembler et tomber en ruines comme un jouet, entendu des hurlements se propager sur des kilomètres. Mais là, rien ne se passa. Le monde était paisible, ancré dans son équilibre millénaire. » Pour célébrer la nouvelle de la mort du mari, Nour la Mère fit aussitôt ce qu’elle désirait depuis si longtemps : se faire couper les cheveux, très courts.

Rompre avec l’assignation à un destin ne provoque donc pas les catastrophes annoncées par les prophètes de malheur. Les catastrophes viennent toujours du pouvoir, ce satané droit que s’arrogent quelques uns de décider de la vie des autres. Sara, la mère de Kimiâ, ne se taira jamais devant la violence du pouvoir, celui du Shah comme plus tard, celui du fruit déjà blet d’une révolution ratée, Khomeiny. La liesse accompagnant à Téhéran le départ du Shah fait long feu : « Qui aurait pu imaginer que l’Ange n’était en fait qu’un autre démon ; la lumière une illusion ? Qui aurait pu savoir que tel le joueur de flûte de Hamelin, Le Vieillard conduirait bientôt les enfants de son pays dans une grotte et les y enfermerait ? »

Les belles pages que Kimiâ consacre à sa mère Sara, qui a épousé Darius, le quatrième fils de Nour, parce qu’ils s’aimaient, mêlent l’espérance déçue d’une Révolution tant souhaitée par ce couple d’intellectuels engagés à gauche, et l’intimité d’une femme iranienne « moderne ». Sara, au cours de son existence mouvementée, ne renonce jamais à sa liberté d’être pensant et agissant sur le monde, même face à ceux qui l’ont faite arrêter : « Pendant les cinq heures où elle a été interrogée par deux colonels, la peur l’avait quittée pour laisser place à une formidable acuité. Elle avait senti ses muscles se tendre et la porter. Elle avait senti une force inouïe sortir d’elle et envahir la pièce. Elle leur avait fait face, avait répondu d’une voix claire. Plus tard, quand elle racontera son interrogatoire, elle répétera sans cesse cet échange :

- Possédez-vous des armes ?

- Oui, le stylo de mon mari !

- Ne jouez pas au plus malin avec nous, madame.

- Je ne joue pas. Si son stylo n’est pas une arme, alors qu’est-ce que je fais là ? »

Plus tard, Sara en exil sans retour dans une France qui a une « image catastrophique de l’Iran », utilisera son propre stylo pour « quatre ans durant, volant quelques heures à un quotidien désolé et sinistre, essayer de faire le tri dans le désordre de son vécu et de ses sentiments, dans le flux brûlant de ce passé qui la consumait de l’intérieur. » Les passages qui racontent son rapide lâcher prise sur la vie, après la terreur de « L’ÉVÉNEMENT », sont d'une parfaite justesse pour dire les relations qui se nouent entre la femme désorientée qui se referme sur le passé et sa fille qui parvient soudain à l'appeler maman.

L’exil est une seconde naissance, songe Kimiâ, la troisième fille de Sara, qui comme tous les enfants suit ses parents et ses sœurs dans leur refuge parisien puis refuse de traduire le livre de sa mère pour ne pas se « confronter à ces images, ces événements, ces anecdotes que le temps avait rendu aussi terrifiant qu’un cadavre en décomposition ». L’exil, ce fut d’abord la douleur de Nour, la grand-mère avec laquelle on lui trouve d’étonnantes ressemblances, obligée de quitter les montagnes du père et de s’accoutumer à la ville polluée du mari aux yeux bleus qui l’avait choisie. L’exil c’est aussi la vie sacrifiée de l’oncle Saddeq dont l’homosexualité n’avait pas sa place en Iran. Kimiâ vit un triple exil : celui de son « visage d’étrangère » repérable en France comme en Belgique où elle cherche un nouveau départ, celui que représente les interrogations de l’adolescence qui se compliquent encore d’un questionnement sur son identité sexuelle, lequel ne trouve aucune réponse dans le cadre familial : « Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n’est pas vrai de l’exil. La survie est une affaire personnelle. »

Dans une « Face B », deuxième partie du roman, où se recomposent les souvenirs de l’exil, Kimiâ retrace les voies tortueuses de l’acceptation de soi-même : sa quête à travers la musique qui rouvre les vannes des sentiments et de l'amour, le miracle d'Anna, rencontrée deux fois par un hasard qui se fait destin pour enfin s'autoriser à retrouver ce désir auquel elle avait renoncé et se souvenir qu'elle a « toujours voulu des enfants. »

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Négar Djavadi naît en Iran en 1969 dans une famille d’intellectuels opposants au Shah puis à Khomeiny. Elle a onze ans lorsqu’elle arrive clandestinement en France. Diplômée de l’INSAS, une école de cinéma bruxelloise, elle travaille plusieurs années derrière la caméra avant de se consacrer à l’écriture de scénarios. Elle vit à Paris. Désorientale est son premier roman.

 

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Négar Djavadi Paris le 12 mars 2019 © Gilles Walusinski Négar Djavadi Paris le 12 mars 2019 © Gilles Walusinski

 

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