Nancy Huston, Bad Girl

Jeudi 17 novembre, l'association de lecteurs "Les Filles du loir" reçoit Nancy Huston pour son récit "Bad Girl, Classes de littérature". Librairie L'ImagiGraphe, 84 rue Oberkampf, Paris. Entrée libre à 19 heures.
  • Date Du 17 novembre 2016 Au 17 novembre 2016
  • Lieu Librairie L'Imagigraphe, 84 rue Oberkampf 75020 Paris, à 19 heures.
  • Réservation, inscription Entrée libre

Nancy Huston © Guy Oberson Nancy Huston © Guy Oberson

« Classes de littérature » est le sous-titre du récit autobiographique de Nancy Huston que traversent ces questions : pourquoi, comment, es-tu devenue non seulement écrivaine mais encore cette écrivaine-là ? Interrogeant son histoire familiale et son enfance, l'autrice née au Canada dans les années 1950 s'adresse à ce qu'elle a été avant sa naissance, ce fœtus intra-utérin qu'elle baptise du nom dickensien de Dorrit.

Bad Girl est la genèse d'une romancière qui survit à une enfant dont les parents ne désiraient que leur liberté d'être jeunes, dans une époque où l'avortement était illégal et, clandestin, provoquait des souffrances horribles et la mort de nombreuses femmes. Comment vivre avec, ancré au plus profond de soi, la conscience du désir maternel que l'on n'existe pas ? « Combler ce désir premier, cela veut dire s'enlever la vie. Vouloir mourir. Essayer de mourir, de disparaître, de n'être pas là. Pour faire plaisir à une personne que l'on aime – sa mère. »

La toute petite Dorrit, conçue par une nuit de plaisir mais par des parents déjà précocement encombrés d'un premier enfant, va naître et grandir avec ça : « Toute les cellules de ton corps ont enregistré le message : Tu devrais être morte. Tu mérites de mourir. Nous aurions préféré que tu sois morte. » Alison, la mère, effondrée de se découvrir enceinte, saute. Elle saute et saute dans l'espoir fou que le fœtus intempestif se décroche, qu'elle se débarrassera de cette « petite mauvaise nouvelles amorphe » comme d'un mauvais rêve, mais en vain. « Tu es, toute, accrochage. S'accrocher est l'essence et la somme de ton être », résume l'écrivaine.

S'effacer, devenir transparente à côté d'une mère imprévisible qui passe en un instant du jeu tendre à la colère ou à l'hystérie. Devenir une petite fille parfaite, « omnidouée », pour donner le change dans le chaos familial. Mignonne, très mignonne : c'est si facile de plaire, surtout aux hommes découvrira-t-elle un peu plus tard. Mais l'enfant repoussée par sa mère sent son être se briser comme une boule de noël, en mille miettes qu'elle ne pourra jamais recoller, et pourtant elle est mue par une volonté de vivre qui la porte en avant. Elle tente de comprendre comment tout ceci a pu se produire, comment ça a pu lui arriver à elle mais aussi à ses parents, trois protagonistes embarqués malgré eux dans le même drame que représente cette naissance qui n'était pas voulue. « Notre cerveau, langue, sensibilité, personnalité, écrit Nancy Huston, nos opinions et sentiments sont façonnés par les êtres qui, pendant notre enfance, nous ont parlé et chanté, bercés et disciplinés. Or, souvent, ces êtres ont vécu des choses atroces. »

Il est alors nécessaire de remonter le temps, de suivre le filon du passé pour en extraire ce minerai particulier dont est faite cette être née-malgré, rejeton de générations successives de losers venus d'Europe qui glissent dans la folie ou se battent, travaillent et deviennent d'excellents produits de la moyenne bourgeoisie canadienne, de ce mélange de pauvreté cultivée, méritante, mais socialement méprisée et de notabilité, de pasteur méthodiste et de libre-penseur qui produisit un couple de jeunes gens en galère, pris dans les contradictions du milieu du XXème siècle.

Il faut aussi reprendre l'histoire des droits des femmes, de leur liberté de jouir de leur corps si chèrement arrachée. Les espoirs démesurés des premières féministes, vite déçus : « Ce qu'il faut comprendre des femmes de cette génération, la première à naître après l'arrivée du suffrage féminin en Amérique du Nord (1920), c'est qu'elles croyaient possible de tout réconcilier. Aujourd'hui plus personne ne le croit. » La révolte individuelle de la mère face à la résignation impeccable de sa propre mère : « À regarder sa mère parfaite vaquer ainsi à ses obligations quotidiennes, les lèvres serrées, réprimant toujours ses propres obligations et talents, ta mère jurera de ne pas lui ressembler plus tard. Jamais au grand jamais, elle ne mettra les besoins et les désirs des autres avant les siens. Pas d'altruisme pour elle ; non, pas question. Rien que joie et liberté, indépendance et aventure ! Voilà, les éléments du drame sont en place. »

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Dans les années 1950, les femmes comme Alison, « en avance sur (leur) temps » ne peuvent plus se penser épouse et mère uniquement, « Alison n'est pas tranquille dans la certitude que c'est cela qui confère du sens à la vie d'une femme. » Cela, la maternité. Car Alison « aimait tout, mais alors vraiment tout et de tout cœur. (...) sans doute aurait-elle raffolé d'être mère et ménagère, si on ne lui avait pas intimé l'ordre de s'en contenter. » Elle veut étudier à l'université, jouer du piano, aimer comme les garçons, être maîtresse de sa vie. Mais l'égalité des sexes n'est encore qu'un rêve auquel les jeunes hommes font semblant de croire jusqu'à ce que naisse leur premier enfant. Pour les femmes, reste la grande douleur de n'avoir pas encore le choix. Pour certaines, comme Alison, le seul secours est dans la fuite, mais c'est un secours malheureux.

Dans ce récit de sa venue au monde en romancière, Nancy Huston fait aussi le portrait d'une génération de femmes aussi détruites que destructrices car nées dans cette faille temporelle, dans ce décalage entre le progrès des droits des femmes dans les esprits et le train bien plus lent de l'avancée de la loi. Alison, la mère interdite du bonheur d'être mère, interdite de faire le bonheur de sa fille sinon en disparaissant, figure magnifiquement l'impossibilité faite aux femmes de conduire leur destin, sauf à se comporter en bad girl, mauvaise fille, mauvaise mère.

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