La bibliothèque idéale de Valérie Zenatti

L’association de lecteurs et lectrices, Les Filles du loir, vous convie à une rencontre avec Valérie Zenatti dans le cadre de la Nuit de la lecture. L’autrice de «Jacob, Jacob» et «Dans le faisceau des vivants» et traductrice du grand Aharon Appelfeld présentera sa bibliothèque idéale samedi 19 janvier. Médiathèque Françoise Sagan (Paris) 19 heures.
  • Date Le 19 janvier 2019
  • Lieu Médiathèque Françoise Sagan, 8 rue Léon Schwartzenberg 75010 Paris
  • Réservation, inscription Entrée libre. 19 heures.

Valérie Zenatti, le 19 janvier 2019 © Gilles Walusinski Valérie Zenatti, le 19 janvier 2019 © Gilles Walusinski

Passer le pont, d’une rive à l’autre. Entre ciel et terre, franchir l’épreuve du vertige et se transformer. Passer la porte, se jeter hors des bras de la mère, hors de la table familiale, dans le monde plein de beauté, d’amitié et de promesse d’amour que les guerres s’acharnent à tuer. Se cogner aux portes fermées, persister. Ouvrir sa porte à la mère qui cherche son fils de caserne en caserne pour lui porter ses baisers et un panier de victuailles. Porte entrouverte aux libérateurs, la nuit, dans les villages sur la route amère des combats. Passer le seuil de l’Au-delà : ne pas rentrer vivant, ne jamais vieillir, ne jamais devenir.

Valérie Zenatti est une écrivaine des passages, à travers les langues et les cultures, à travers le temps. Elle se fait passeuse de mémoire puisque le hasard l’a fait naître parmi les enfants de la troisième génération, parmi les derniers qui auront connu, touché, écouté, aimé des survivants de la guerre et de la Shoah. Lancer des ponts entre les vivants et les morts, c’est nommer un visage qui pâlit dans l’album des photos de familles et raconter son histoire.

Jacob, Jacob, roman que Valérie Zenatti a publié en 2015, et que les adhérent.es de l’association Les Filles du loir ont reçu avant la rencontre avec l’autrice, retrace les derniers mois de cette recrue de l’armée B, constituée en Afrique du Nord et assignée à la libération du territoire français. Jacob Melki a dix-neuf ans, n’aura jamais plus. Il est le benjamin d’une famille de cordonniers, juive et pauvre. Il aime la poésie française, les beignets, son neveu Gabriel, il aime Constantine où il est né.

La ville d’Algérie aux six ponts, Jacob, qui va partir à la guerre, s’efforce d’en graver le paysage accidenté dans sa mémoire : « même s’il sait qu’il ne pourra jamais le contenir tout entier. Il s’y est déjà essayé, il le fixe puis ferme les yeux, tente de se souvenir de ce qu’il a capturé mais un détail toujours lui échappe, et puis le paysage n’est jamais le même, quoi qu’on en pense, la lumière s’ingénie à peindre les pierres dans des teintes allant de l’argent au noir, et les jours où le ciel détrempé se remet à peine de l’orage, une lumière dorée éclabousse les falaises. » Comme un défi, il traverse une dernière fois le pont de Sidi M’cid, passerelle vertigineuse par dessus les gorges du Rhumel, « trait d’union solide suspendu entre deux pylônes de pierre blanche». Échelle entre terre et ciel, le pont métallique ouvre le roman, beau et tranchant comme la lame d’une épée.

En 1941, l’État français ne voulait plus des enfants juifs sur les bancs du lycée d’Aumale où Jacob était un brillant élève : il fut mis à la porte. Mais en 1944 l’État français considéra Jacob Melki, juif de dix-neuf ans, suffisamment français pour l’envoyer tuer et être tué, mourir pour la patrie, loin de sa terre de soleil, dans les neiges d’Alsace. Comme ses compagnons aux noms divers, Français, Juifs, Musulmans, comme les treize mille morts et plus, tombés dans les combats pour la libération. Jeunes vies emportées, tandis que dans les cinémas les actualités claironnent les glorieuses victoires de la Première armée : «Ces soldats libérant l’Alsace c’était eux, on les montrait au combat, bâtissant des ponts avec le génie pour permettre le passage des troupes, roulant dans des camions ou marchant sur des routes gorgées de boue, bordées de véhicules allemands calcinés, gros plan sur les aigles vaincus dont la peinture s’écaillait ; on les montrait défilant dans des villes sonnées par les combats qui s’étaient déroulés sous leurs fenêtres avant de réaliser que l’Occupation avait pris fin et de fêter les libérateurs, ces images sur l’écran c’était eux et pas eux, la voix du commentateur s’enflammait tant que Jacob avait eu envie de rire. » La phrase est ample et traduit le souffle du jeune homme qui aura tout juste le temps d’aimer de Louise-Léa qui lui ouvre sa porte et ses bras, avant d’être balayé par la grande histoire qui se moque de ceux qu’elle plonge trop tôt dans l’oubli. Quand Jacob rêve du retour, c’est un cauchemar : « À ce moment là je me dis, tout le monde m’a oublié, je ne peux pas monter, je ne vais pas frapper à la porte parce que ma mère ne sait plus qui je suis, je vais partir, je serai toujours seul, je n’aurai pas d’enfant et jamais personne ne se souviendra de moi, ne prononcera mon prénom, personne ne dira Jacob aimait les beignets, ça s’appelle des sfériètes, c’est un nom étrange n’est-ce pas,... »

860928
Rachel, la mère de Jacob est l’autre personnage central. C’est autour de l’amour de Rachel pour son dernier fils si différent des autres que se construit aussi le roman. Rachel transmet la langue arabe et les traditions juives, elle porte l’amour maternel, inconditionnel, dans cette famille de travailleurs peu instruits et rudes. Valérie Zenatti s’attache à décrire les mets de Constantine, la tables des pauvres garnie par les femmes de beignets de fête aux noms merveilleux. Les sfériètes sont les préférés de Jacob, que Rachel cuisine en son absence, magie pour faire revenir le soldat devenu bachelier : « Aujourd’hui, elle les a préparés pour fêter son diplôme, agir comme s’il était là, comme si sa voix allait bientôt résonner dans la rue et ses pas dans l’escalier, on ne sait pas, le cœur d’une mère peut des miracles, et les plats préparés de bon cœur ont de grands pouvoirs, c’est ce qu’elle s’est dit en battant les œufs d’une main énergique, répandant la farine en pluie fine pour éviter les grumeaux. »

Les mots de Valérie Zenatti ont le pouvoir de tirer de l’indifférence cette famille humble d’Algérie, sa famille, marquée comme de nombreuses autres par les drames d’un quotidien difficile et par l’histoire qui emporte le fils avant de tous les jeter hors de leur pays. Sortir du silence dans lequel sont tenues les vies minuscules des soldats arrachés à ceux qu’ils aiment, à leurs origines, pour en faire des combattants réduits à un patronyme et à un numéro de matricule. Réinventer l’intériorité de ces hommes qui ne sont pour leurs neveux et nièces qu’une photo en noir et blanc collée dans un album. Répéter doucement le prénom du grand-oncle jamais connu : Jacob, Jacob.

filles-du-loir

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.