Rencontrez Sylvain Prudhomme l'auteur des «Grands», avec Les Filles du loir

Jeudi 26 janvier, Les Filles du loir reçoivent Sylvain Prudhomme pour son livre « Les grands ». L'auteur répondra aux questions des animatrices et des adhérent.e.s de l'association de lecteurs, sur ce beau roman d'Afrique, de musique et de deuil. Libraire L'Imagigraphe, Paris. Entrée libre.
  • Date Du 26 janvier 2017 Au 26 janvier 2017
  • Lieu Librairie L'Imagigraphe, 84 rue Oberkampf, Paris.
  • Réservation, inscription Entrée libre.

Sylvain Prudhomme © Gilles Walusinski Sylvain Prudhomme © Gilles Walusinski

En deux mots aux sons doux, l'annonce du décès tombe brutalement par téléphone. « I muri », Dulce est morte, « la Kantadura », la chanteuse star du groupe bissau-guinéen Super Mama Djombo. Mais il faudra à Couto, le guitariste, son amant de jeunesse, son homme de toujours, son veuf alors, toute une après-midi d'errance dans les rues de la ville et dans ses souvenirs pour que la douleur éclose, pour que se libère enfin la tristesse du deuil.

Saison sèche à Bissau, Afrique de l'Ouest, ex-colonie portugaise. La ville qui semble suspendue, flottante avant le deuxième tour de l'élection présidentielle, lentement bascule dans la certitude d'un coup d'état. C'est pour ce soir, disent les gamins des rues, qui savent tout. Ce soir, il n'y aura pas que le bruit des automitrailleuses des hommes de Gomes, le chef d'état-major. Résonnera aussi dans la ville, la musique des « grands », les musiciens du mythique Mama Djombo. Ce concert que Couto et les autres ne veulent pas annuler, au contraire, sera le plus beau des concerts, celui qui fera péter la baraque du Chiringuito, le rade de Nunu où assez de bières se gèlent dans le frigo pour abreuver la moitié du pays. Leur musique, la meilleure du Mama Djombo, en l'honneur de la défunte Dulce.

Deuil, de dol « douleur ». Le beau roman Sylvain Prudhomme est une histoire flamboyante de deuil et de douleur. Celle, fulgurante, à la vessie malade de Couto, ce « vieux machin » qu'aime la jeune Esperança, semeuse de cauris et d'amulettes. Douleur de perdre autrefois l'être aimé, partie pour « un plus puissant, plus sûr, plus gros » et aujourd'hui Dulce perdue pour toujours. Douleur plus douce des souvenirs, « l'éternelle hilarité de ceux à qui la chance a souri. Qu'on a traité en rois même un jour, une heure », ceux d'une gloire passée, qui luit encore sur les photos des tournées triomphales, des stades combles et des scènes où rayonne la splendide Dulce : « Sur la photo Dulce portait une robe toute simple, à fines bretelles. Elle roulait doucement les épaules et fermait les yeux, les bras le long du corps, le front transpirant, possédée comme après une bonne heure de concert déjà, tendant vers le micro des lèvres brillantes de sueur qu'on crevait d'envie d'embrasser. Ce devait être un des derniers concerts qu'ils aient fait là. On la sentait mûrie, plus à l'aise dans son corps, devenue vraiment femme, toujours sauvage mais d'une sauvagerie posée à présent, profonde, infiniment sensuelle. »

Deuil d'une époque aussi, celle des années de lutte contre la colonisation portugaise qui nourrit les chanson d'Atchutchi, ce poète qui « revenait de la guerre du Mozambique, l'avait faite côté portugais, sans grand enthousiasme, tellement peu d'enthousiasme qu'il avait passé son séjour à écrire des poèmes révolutionnaires antiportugais et en était revenu remonté comme un coucou. » La musique du Super Mama Djombo, nom du fétiche protecteur des combattants pour l'indépendance, célèbre le libérateur Amílcar Cabral, les souffrances d'une population spoliée et la fierté d'un peuple avec un son particulier, nouveau, celui voulu par Atchutchi et créé avec ferveur par tous les musiciens : « un son à nous, des chansons qui nous appartiennent, parlent de notre pays, de nos vies, en parlent dans notre langue, le créole. » Une décennie plus tard, Gomes, l'ancien capitaine de la guerilla, promu chef d'état-major et mari de Dulce, vit dans un palais, cède à la pression des narcotrafiquants et fomente un coup d'état militaire pour mettre fin aux élections libres.

Sylvain Prudhomme tisse une fiction sur la trame d'une réalité historique, le succès dans les années 1970 de la musique du Super Mama Djombo et les troubles politiques qui agitent la Guinée-Bissau depuis son indépendance. La musique envahit la prose rythmée d'un récit où pointe, à travers le personnage désabusé, pourtant sans amertume, du guitariste vieillissant Couto, ce regret : que les chansons populaires, qui portent si bien la parole des opprimés, les magnifient, en font des chants de révolte et d'extase, n'étouffent pas définitivement le bruit des armes automatiques, ne renversent à jamais cette corruption qu'est le pouvoir. Au mariage de Dulce avec Gomes qui l'a ravie des bras de Couto, l'élite décadente accueille les premiers accords de Dissan Na M'bera « avec des cris de liesse » : « une chanson écrite justement contre eux, contre les grosses voitures et l'arrogance de tous les charognards de leur race. » Un espoir, malgré le chaos politique qui gronde : la bonne musique demeure pour toujours, même quand les jeunes rappeurs, rois de la com et du bizness, remplacent au sommet les « grands patrons » d'une autre époque, même quand le groupe de légende s'est éparpillé au gré  de l'exil et des carrières, même quand Dulce est morte.

Dissan Na M'bera © Super Mama Djombo

Sylvain Prudhomme a publié récemment Légende (Gallimard). Lire la critique de Dominique Conil (Mediapart), et celle de Gabrielle Napoli (En attendant Nadeau)

 

Les Grands Les Grands
Les grands, est le troisième roman que les adhérent.e.s de l'association de lecteurs et de lectrices, "Les Filles du loir", découvrent cette année. Après Nancy Huston et Velibor Čolić, Sylvain Prudhomme répondra aux questions des animatrices et des adhérent.e.s s. Jeudi 26 janvier à 19 heures. Librairie L'Imagigraphe, 84 rue Oberkampf, Paris. Entrée libre.

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