Cinéma de niche, cinéma hollywoodien : une histoire de préjugés

Si le cinéma est un art, il est aussi une industrie, mobilisant une équipe parfois colossale de collaborateurs autour d'un objet commun appelé film. Décrié comme pur produit de consommation et mis aux nues comme Septième art par certains, le cinéma doit faire face à cette dualité inhérente.

Parution du livre Le Cinéma au XXe siècle de Julien Duval

Comme toute expression artistique, le cinéma est l'enjeu de mésententes infinies, depuis son origine. Julien Duval, directeur de recherche au CNRS, analyse dans cet ouvrage les origines historiques de cette vision binaire opposant grossièrement grosses productions hollywoodiennes aux films d'art intimistes européens. Cette opposition manichéiste ne tient bien sûr pas du tout compte de la complexité de la production desdits films mais plus d'un siècle après les premières découvertes du spectacle de l'écriture de la lumière en mouvement (selon l'étymologie du terme choisi), le préjugé a la dent dure. Peu à peu se dessine, dans le panorama historique de la naissance d'un art reconnu socialement en tant que tel, en Europe comme aux USA, en passant par les expériences en Allemagne et en Russie soviétique dans les années 1920, une identité particulière d'une industrie élevée au rang d'art, ou d'un art élevé au rang d'industrie des deux côtés de l'Atlantique. Ainsi, Julien Duval raconte en suivant un fil chronologique, l'histoire de ce malentendu entre art et marché, plus particulièrement en suivant de près l'histoire d'Hollywood et de la production cinématographique française, comme celle de deux frères ennemis qui nourrissent une profonde estime l'un pour l'autre derrière leur animosité officielle. Si l'opposition catégorique est superficielle, elle caractérise en revanche des stratégies économiques distinctes. Julien Duval met en évidence au fil d'un siècle d'histoire de mésentente entre « loi du marché et règle de l'art », comme le précise le sous-titre de son livre, le lien d'interdépendance entre eux, malgré les tentations monopolistiques d'annihiler l'autre dans une lutte sans merci.
Cette étude est nourrie de nombreuses données statistiques autant que d'informations historiques. Les références cinématographiques, si elles sont présentes, le sont de manière parcimonieuse au détriment des attentes du cinéphile. De même, en dehors de la France et des USA, les autres nationalités cinématographiques sont les grandes absentes alors qu'elles auraient pu illustrer des alternatives entre ces deux colosses dans la distribution du cinéma en France. En revanche, l'analyse sociologique permet de remettre en avant un triste constat qui signe l'échec démocratique du cinéma appréhendé comme art populaire à la portée de tous : l'opposition entre le « cinéma au public restreint » et un cinéma dit populaire met en valeur un cinéma qui serait produit à destination d'une élite intellectuelle, à l'inverse de cet autre public que certains nomment avec un mépris non dissimulé le « grand public ». La mise en scène éhontée d'élitisme autour d'individus qui se réunissent en smoking pour sursignifier que l'art appartient à un corps privilégié de la société, entretient malheureusement cette idéologie pernicieuse de classe. En revanche, l'arrivée des nouveaux médias avec Internet révolutionnant l'accès à la culture et multipliant les prescripteurs culturels, tend actuellement à modifier la donne, un individu pouvant se spécialiser dans un type de cinéma méconnu et créer de nouveaux liens entre aficionados. Les enjeux qui réunissent des festivaliers de cinéma non professionnels ne sont pas analysés ici et mériteraient une recherche approfondie à part entière pour comprendre les nouvelles sociabilités contemporaines venant briser les logiques de classe.




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Le Cinéma au XXe siècle. Entre loi du marché et règles de l'art
de Julien Duval

Nombre de pages : 280
Date de sortie (France) : 13 octobre 2017
Éditeur : CNRS Éditions
Collection : Culture & Société

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